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Dossier 07/02/2019

Les communs sont-ils l'avenir des mobilisations numériques écologiques ?

15 septembre 2018, dans le quartier Humanicité à la périphérie de Lille, c’est la journée mondiale de ramassage des déchets, organisée par l’association World CleanUp Day France. (voir l'article sur le site de Solidarum ) © Maxence Tiberge
Au-delà de la multitude de façons qu’ont aujourd’hui les citoyens de se mobiliser pour l’environnement sans s’appuyer sur une organisation préexistante, en quoi le numérique participe-t-il aujourd’hui à une mue des associations écologiques ? Et si ce qu’on appelle les « communs », en particulier numériques, pouvaient être les vecteurs de mobilisations nouvelles, mêlant les organisations et les citoyens engagés sur les thématiques environnementales ?

Les associations militant pour un meilleur respect de la planète utilisent aujourd’hui très largement le numérique, notamment pour communiquer et rendre plus facile le passage à l’action des citoyens. C’est le principe des défis quotidiens pour changer de comportement, tels ceux que proposent We act for good du WWF, On est prêt , We are ready Now ! , ou encore l’application 90jours , une initiative du militant des civic techs Elliot Lepers. Autres exemples : l’association L214 produit des vidéos virales sur la maltraitance des animaux dans les abattoirs. La banque solidaire La Nef a créé sa plateforme de crowdfunding, Zeste.coop . France Bénévolat , un acteur historique de la mise en lien entre volontaires et associations, a sorti sa plateforme en ligne, même si elle reste très institutionnelle. Et, dernier exemple parmi bien d’autres : un nouveau média associatif en ligne, Disclose , revisite le principe du crowdfunding en invitant les citoyens à devenir des « lanceurs d’enquête » sur différents thèmes dont celui des crimes environnementaux. La participation citoyenne sert ici à financer un journalisme d’investigation indépendant des pressions des annonceurs, des actionnaires et de l’État.

Comment les associations s’adaptent à la société numérique


Les associations s’adaptent également à deux nouvelles attentes des citoyens, très liées à la culture du numérique : la société du faire (trouver une solution, plutôt que de discuter des problèmes, avoir un impact immédiat) et la société horizontale, dans laquelle les hiérarchies sont faibles voire inexistantes. C’est ainsi qu’Alternatiba démultiplie les actions simultanées dans toute la France, en s’appuyant sur une quarantaine de collectifs locaux autonomes : opération faucheurs de chaises dans les agences bancaires pour dénoncer l’évasion fiscale ; vider les rayons d’électroménager dans les supermarchés pour sensibiliser au souci de l’obsolescence programmée, etc. Depuis trois ans, Zero Waste France déploie aussi une stratégie d’ancrage local, afin de décentraliser en partie les processus de décision et de redonner de l’autonomie à ses bénévoles. 50 groupes locaux, indépendants les uns des autres, décident ainsi de leurs propres actions vis-à-vis de la lutte contre le gaspillage et pour le recyclage des déchets, tout en partageant une même identité et en mutualisant des moyens.

Comme le souligne Michel Bauwens, fondateur et directeur de la P2P Foundation , qui étudie l'impact des technologies entre pair sur la société, les outils numériques permettent de participer à des projets d’envergure tout en travaillant dans des groupes à taille humaine, connectés les uns aux autres. Selon lui, nous avons atteint un point dans l’histoire de l’humanité où les systèmes distribués surpassent les systèmes centralisés et hiérarchiques . Effectivement, certaines structures locales, nationales et internationales, comme celles d’Alternatiba, s’appuient sur des outils de décision et de débat comme Loomio ou Slack , se coordonnent via Telegram ou Framadate , co-rédigent des textes via les pad numériques, etc.

Cependant, l’étude 2016 de Recherche & Solidarité et Solidatech sur l’usage du numérique par les associations rappelle que leur relation au digital, si elle s'améliore, reste difficile. L’étude concerne l’ensemble des associations, et pas uniquement les associations pro-environnement, mais a priori, il n’y a pas de raison qu’elles soient dans l’ensemble très différentes des autres. L’étude souligne une prise de conscience des dirigeants d’association concernant la nécessité de monter en compétence sur les outils numériques, mais le manque de temps, de savoir-faire et de moyens constituent des freins majeurs. Longtemps en retrait par rapport au digital, les associations semblent changer de regard : « 60% des responsables d’associations affirment que le numérique consolide le sentiment d’appartenance et un responsable d’association sur deux est convaincu des impacts positifs sur l’implication des adhérents et sur les relations bénévoles. » En 2016, 73% d’entre elles disposent d’un site Internet et 62% utilisent les réseaux sociaux, une réelle progression par rapport à 2013, date de l’enquête précédente.

Le sondage fait également état d’une forte percée de l’utilisation des outils collaboratifs, comme les agendas partagés ou les espaces de stockage en ligne (passant de 22 à 43%). Il ressort également de l’étude que les associations ne veulent pas faire du numérique une fin en soi, ce que confirme Flore Berlingen, directrice de Zero Waste France : « Il est vrai que l’essentiel de l’information passe maintenant par les réseaux sociaux et Internet, et les nouvelles générations sont habituées à utiliser le numérique. Mais ce dernier ne révolutionne pas la manière dont on aborde le sujet du recyclage et de la lutte contre le gaspillage, ni comment on mobilise autour de lui. Le numérique est un outil, un canal de communication supplémentaire ».

Créer des structures informelles pour fédérer les acteurs ?


Malgré leur adaptation progressive à la culture numérique et à ses codes, les associations ne parviennent pas à mobiliser suffisamment autour des questions environnementales, contrairement à d’autres sujets d’ordre social, comme Nuit Debout autour de la loi travail de 2016 ou plus récemment les « gilets jaunes » en réaction à l’augmentation des taxes sur le diesel. « On cherche comment expliquer que l’on se bat pour une meilleure répartition des richesses afin de résoudre à la fois la crise climatique et sociale », avance Elliot Lepers , à propos de la marche pour le climat, se positionnant d’une certaine façon en regard du mouvement des gilets jaunes. « Mais il n’est pas évident d’être entendus, car les “gilets jaunes” apparaissent comme un mouvement du peuple tandis que le discours écologiste semble toujours venir des élites. »

La façon dont a évolué la marche pour le climat semble justement l’une des réponses aux enjeux mentionnés par Elliot Lepers. Dès septembre 2018, dans la foulée du premier événement s’est montée la plateforme Il est encore temps , qui informait sur les initiatives citoyennes pour l’environnement. Mais elle est très vite devenue une fédération de citoyens, de youtubeurs, d’associations et d’ONG se donnant notamment pour mission d’organiser la deuxième marche pour le climat, du 8 décembre 2018. Ce sont d’ailleurs peu ou prou les mêmes acteurs que l’on a retrouvés autour de la pétition et de la procédure de justice de L’affaire du siècle, avec en pole position des associations historiques comme Greenpeace, Oxfam et la Fondation pour la nature et l'homme – à laquelle s’est ajoutée la plus récente Notre affaire à tous .

Enfin, il y a eu l’appel de Cyril Dion , adressé aux gilets jaunes : « gilets jaunes, gilets verts, même colère », qui a été très mobilisateur en décembre dernier. Il est trop tôt pour savoir si l’association entre « fin de mois » et « fin du monde » agira au profit de l’environnement. Pour le moment, on observe plutôt un recul écologique des décideurs politiques face à la grogne sociale... Cependant, en proposant ce rapprochement, Cyril Dion a commencé à désamorcer l’opposition entre économie et écologie, entre justice sociale et justice climatique. En tentant de rassembler les citoyens autour d’une revendication plus large que le climat, il a produit en quelque sorte du « commun ».

Plutôt que des plateformes, des communs numériques


Les communs, justement, pourraient bien être le ciment d’un contre-pouvoir à même de réunir dans un même élan associations et communautés de citoyens. Car ils permettent à la fois de mobiliser très largement et de construire des bases de connaissances qui échappe à la censure des lobbies. Les communs se caractérisent par une ressource gérée et produite de façon collaborative, sans qu’une personne en particulier ne puisse s’en arroger la propriété, ni en empêcher l’accès, en dehors des règles établies et acceptées collectivement. Dans les communs, les producteurs sont aussi des utilisateurs, l’ensemble formant un cercle vertueux qui tend à préserver le commun, chacun ayant intérêt à ce qu’il se porte bien.
Le projet collaboratif Open Food Facts , par exemple, lancé en 2012 par le journaliste Stéphane Gigandet, référence 700 000 produits alimentaires. Les données, en open data, sont collectées par des milliers de consommateurs volontaires un peu partout dans le monde : liste des ingrédients, type d’emballage, présence de gluten, etc. Open Food Facts a permis la création d’une centaine d’applications d’information indépendante sur une alimentation plus saine, comme Yuka , Foodvisor et Scanup , ainsi que la réalisation d'études scientifiques, notamment dans le domaine de la santé. Autre exemple Transiscope , créé collectivement par une dizaine d’associations, dont Alternatiba et le Mouvement Colibris , cartographie les alternatives qui militent en faveur de l’environnement, dessinant ainsi les contours d’un monde « décarbonné » déjà possible.

Ainsi, les communs, notamment mais pas uniquement les communs numériques, relient à très grande échelle les citoyens mais aussi les organisations, jusqu’aux structures commerciales respectueuses de l’environnement. S’ils trouvent les bons discours, à même de faire le lien entre les citoyens et des acteurs plus anciens, ceux qui portent ces communs pourraient donner toute leur portée, à court comme à long terme, à des mobilisations partout dans le monde contre la pollution, pour le climat, voire pourraient créer des liens avec certaines luttes sociales… Finalement, c’est peut-être en s’appuyant sur la puissance des communs que pourrait émerger un véritable lobby citoyen à même de changer la course du thermomètre.


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