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Dossier 16/12/2013

Et si on se passait des profs ?

En 1999, un enseignant indien, Sugata Mitra, tente une expérience inédite appelée un trou dans le mur : il installe un ordinateur dans un kiosque situé dans un bidonville de Delhi et observe ce qui se passe.

En quelques jours, des enfants qui ne parlaient pas l’anglais et n’avaient jamais touché un ordinateur de leur vie apprennent à naviguer sur Internet. Depuis cette expérience – maintes fois répétée dans plusieurs villes de l’Inde – ce professeur utilise le numérique afin de promouvoir ce qu’il appelle « l’apprentissage autonome. » Dans les classes d’école, il propose aux enfants de répondre à des questions scientifiques de base en leur laissant un ordinateur et un accès à Internet. Résultat, au bout de quelques minutes, les enfants, organisés en petits groupes, ont trouvé les informations et les ont assimilées sans l’intervention de l’instituteur. Ainsi, avant que le numérique n’envahisse notre quotidien, Sugata Mitra prouvait non seulement que le web peut être envisagé comme un outil d’apprentissage mais aussi que le savoir peut s’acquérir autrement que par la traditionnelle source unique d’un professeur.

L’idée en elle-même n’est pas neuve. En 1795, le pédagogue Andrew Bell introduit en Europe une méthode d’apprentissage appelée « enseignement mutuel » : un seul professeur est en charge de former les élèves les plus anciens, lesquels doivent enseigner à leurs cadets, et ainsi de suite jusqu’à la classe des plus jeunes. En 1883, l’institutionnalisation de l’école primaire mettra fin à ce système qui permettait pourtant aux élèves de progresser deux fois plus vite en travaillant ensemble. En effet, d’après Anne Querrien, cette technique d’enseignement permettait aux élèves d’apprendre à lire en deux ans, au lieu des cinq à six années nécessaires à l’époque.

Transmission verticale

Pendant longtemps, l’idée que le savoir se transmet de façon verticale du professeur à l’élève n’est pas vraiment remise en question. Avec ses instituteurs enseignant aux élèves le même savoir standardisé, le système scolaire français, fondé au milieu du 19e siècle, en est l’exemple le plus représentatif. Malgré les réformes, ce modèle a finalement peu évolué jusqu‘à nos jours et il faudra attendre l’entrée massive du numérique dans les foyers et l’avènement du web 2.0 pour voir ressurgir une forme d’apprentissage plus horizontale. Le principe de base d’Internet, à savoir le partage libre et décentralisé de l’information, remet forcément en cause les vieux modèles de distribution du savoir : non seulement les apprenants peuvent y avoir un accès direct, mais ils peuvent eux aussi produire du contenu et le partager.

Mais comment les internautes et notamment les plus jeunes en viennent à apprendre par eux-mêmes sur Internet ? Comme l’indique Heather Horst, anthropologue à l'université de Californie, les jeunes se réunissent sur le web autour de trois activités principales : « hanging out, messing out, geeking out », c’est-à-dire se socialiser, chercher des informations – parfois au hasard – et se plonger (ou bidouiller) dans un domaine particulier, motivé par la curiosité ou la passion. Ces trois expériences sont bien évidemment liées puisqu’elles interagissent et qu’elles permettent la création de communautés d’intérêt qui deviennent rapidement des communautés d’apprentissage sur des sujets aussi divers que nombreux (bricolage, jardinage, informatique, sport, etc.). Le rapport enseignant/élève y est effacé puisque les internautes partagent leurs savoirs en fonction de leur compétence et leur expérience. De plus, contrairement au cadre scolaire, le statut social ou l’âge de l’internaute y ont moins d’importance que la compétence d’un participant qui s’avère particulièrement calé sur le sujet. Les apprenants procèdent par essai-erreur et partagent leurs réalisations afin que la communauté puisse la critiquer ou l’encourager. Ils passent facilement du statut d’élève à celui de critique ou d’enseignant puisqu’à leur tour, ils peuvent évaluer le travail des autres, s’en inspirer et l’améliorer.

Apprendre autrement

Cet apprentissage libre, qui s’est mis en place naturellement sur Internet, inspire à présent les équipes pédagogiques qui sont en train d’adapter ces méthodes dans de vraies écoles et la vie courante. Howard Rheingold, critique, écrivain et enseignant américain spécialiste de la culture numérique, vient par exemple de publier un livre pratique afin de mettre en œuvre ce qu’il appelle la peeragogy (mot issu de peer to peer et pedagogy et qu’on pourrait traduire par pairagogie), en fournissant des outils pour mettre place des enseignements par paires. De son côté, l’école informatique 42 créée par Xavier Niel sélectionne ses recrues sur une épreuve d’un mois surnommée « la piscine » et pendant laquelle les étudiants sont livrés à eux-mêmes et doivent réussir des exercices à l’aide de leurs camarades et des tutoriaux trouvables sur Internet.

Au final, est-ce que les professeurs sont des espèces en voie de disparition ? En 1996, quand Garry Kasparov perd son tournoi contre le superordinateur Big Blue, The Economist titre « Si votre métier ressemble au jeu d’échecs, préparez-vous à changer de métier. » Bien sûr, la présence d’un enseignant sera sans doute toujours nécessaire, mais la manière dont il distribue le savoir et dont il évalue l’apprentissage va forcément évoluer dans les décennies à venir, tandis que l’apprentissage par cœur, les notations discriminatoires et le travail individuel seront peut-être remplacés par des évaluations collectives et un travail collaboratif, laissant ainsi davantage de place à l’expérimentation.


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