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Dossier 16/12/2013

Les enseignants face au numérique : qui mène la danse ?

Lorsqu'un enseignant demande à Marcel Lebrun, professeur à la Faculté des Sciences de l'éducation de l'UCL de Louvain si les ordinateurs vont un jour remplacer les professeurs, il répond, provocateur : « il y a de grandes chances que oui si vous me posez une question pareille ! ».

Et suggère ainsi que ne pas se servir du potentiel des TICE revient à mettre en péril le métier d'enseignant si on laisse aux outils le soin de mener la danse de l'éducation. Bien que de nombreuses craintes tiraillent les enseignants, il est capital qu'ils s'emparent de ces outils. Faute de données et de recherches, il est aujourd'hui difficile de diagnostiquer l’usage réservé par les professeurs aux TICE. Si l'on trouve bien quelques pourcentages dans les rapports parlementaires, ceux-ci sont peu éclairants. Le rapport de la mission Fourgous cite par exemple, une étude de 2006 selon laquelle 66% des enseignants français auraient utilisé un ordinateur en cours pendant les douze derniers mois contre 90% au Danemark et 96% en Grande-Bretagne sans détailler cette « utilisation ». Idem en ce qui concerne les ressources numériques. Eric Bruillard, professeur des universités à l'ENS de Cachan, pointe l'absence de publicité des données existantes. En effet, impossible d'accéder ni aux téléchargements des enseignants, ni aux données des ENT, ni aux données du Centre Français d'exploitation du droit de Copie (CFC), pas plus qu'aux données jalousement gardées des éditeurs scolaires.

Cependant, Eric Bruillard fait état d'une étude australienne qui souligne que les ressources numériques sont faiblement utilisées par les enseignants : les sites éducatifs et les learning objects mis à disposition par les institutions publiques étant à peine sollicités. De son côté, Marcel Lebrun remarque d'expérience que sur les plateformes LMS (Learning Management Systems) installés dans les universités, l'usage des enseignants se limite souvent à la numérisation de ressources. Si cette activité reste importante précise-t-il, d'autres sont bien plus essentielles comme la participation aux dispositifs interactifs. Mais cela révèle que la maîtrise des outils numériques ne suffit pas à changer les pratiques : les enseignants ne font que reproduire sur de nouveaux supports ce qu'ils avaient l'habitude de faire avant.

Une question de formation ?

Alors qu’en France, le ministère de l'Enseignement supérieur parie sur la formation des enseignants (Certificat Informatique et Internet ou C2i2e) pour faire entrer l'Ecole dans l'ère du numérique, il est capital que cette formation, pour ne pas fossiliser les pratiques, participe au développement d'un état d'esprit numérique. La sensibilisation des enseignants aux enjeux du numérique est d'autant plus importante que les outils numériques ne prennent sens que dans un contexte d'intégration adapté, dans une classe reconfigurée selon une pédagogie repensée qui lie en cohérence outils, méthodes et objectifs. L'enseignant est l'élément clé pour parvenir à moderniser les pratiques pédagogiques et faire en sorte que les potentialités des technologies numériques soient au service de l'éducation et non l'inverse. Ainsi, garant de la réussite, l'enseignant resterait au cœur du système pédagogique.

Or, il reste beaucoup à faire pour améliorer la formation des enseignants au numérique. Le rapport de la mission Fourgous en souligne plusieurs insuffisances, comme l'imprécision des textes qui pénalise l'instauration de ces formations et explique en partie la disparité de leur qualité. Autre difficulté, la majorité des formateurs se sent peu à l'aise avec le numérique. De même, le rapport déplore l'absence de stages pratiques et la domination de l'approche théorique. Comment améliorer cette préparation ? Là encore, le diagnostic est délicat étant donné que les résultats du C2i2e sur les pratiques n'ont pas été mesurés. Ce qui est sûr, c'est qu'il est impératif de démontrer le potentiel des TICs pour l'éducation lorsqu'elles sont bien encadrées et qu'il est capital d'éclairer les principes de cette nouvelle pédagogie tout en laissant les enseignants libres de choisir les méthodes les plus adaptées à leurs élèves et à leur matière.

Encourager les initiatives

Reste que l'apparente minorité des enseignants « innovants » ne s'explique pas uniquement par un problème de formation. Comment reprocher aux enseignants de ne pas mettre en œuvre les conditions à la bonne intégration du numérique quand le cadre scolaire ne change pas ? La rigueur des programmes scolaires n'encourage pas la fantaisie et les enseignants craignent que les étudiants ne reçoivent pas l'enseignement nécessaire pour passer leurs examens. Un défi qu'a pourtant relevé Jérôme Staub, professeur d'histoire-géographie à la Cité scolaire Jean-Baptiste Darnet à Saint Yriex La Perche (87) : lorsqu'arrive au programme le chapitre « Aménager la ville », il emmène ses élèves en ville. Là, avec leurs téléphones portables et des applications spécifiques, les élèves mènent à la fois un travail collaboratif et apprennent la modélisation sonore et la cartographie d'un espace.

Citons également l'expérience de Pascal Cherbuin, professeur de sciences physiques au lycée Robert Doisneau à Corbeil Essonne et Pascal Bihouée, professeur de sciences physiques dans un collège des Côtes d’Armor. Constatant l'incompréhension de leurs élèves face au système de notation, ils ont remodelé l'évaluation jusqu'à faire disparaître les notes au profit de graphiques évaluant les compétences. Sans attendre après une formation, ils ont essayé plusieurs fois, avant d’aboutir à un résultat que leurs élèvent saluent avec enthousiasme. Il n'appartient qu'aux pouvoirs publics d'encourager et de faciliter ces initiatives mais également d'inciter ces novateurs à partager leurs expériences avec leurs collègues.


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