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Et si... ? 30/06/2017

Et si les liens sociaux ne supportaient pas qu’on les marchande ?

Buena Vista Social Club (1999) de Wim Wenders. Accompagnant Ry Cooder à Cuba pour suivre l’enregistrement d’un disque d’Ibrahim Ferrer, un vieux chanteur cubain, et ses acolytes dont le guitariste Compay Segundo (photo) et le pianiste Rubén Gonzáles , Wim Wenders filme les rues de La Havane en couleurs saturées. Tout y est affaire d'ambiance, de bonnes vibrations. Ici, on aime la musique, on la saisit avec ferveur, on la partage sans modération.
Y a-t-il une limite à ne pas franchir entre le marché et le hors marché ? Le Comité consultatif national d'éthique vient de trancher en se prononçant contre la gestation pour autrui , au motif, entre autres, qu’elle est portée par des agences à but commercial qui créent un marché international de la production d’enfants avec sa cohorte d’intermédiaires et d’offres de services. Le CCNE s’oppose ainsi à une réification de la personne humaine (faire d’un humain un objet), le bien à vendre étant l’enfant à naître. Nos sociétés ont souvent répondu à la marchandisation du corps humain par le don, comme le don du sang, d’organe, de sperme, d’ovocyte, etc., comme si l’absence de contrepartie était la seule façon de reconnaître, non pas que ces actes n’avaient pas de valeur, mais que nous étions bien incapables de rembourser ce genre de dettes, et qu’il fallait donc que celui qui en bénéficie reste toujours redevable (l’argent permettant de régler ses dettes).

De la même façon, les relations humaines ont eu tendance à rester hors du monde marchand, du moins jusqu’à l’arrivée des réseaux sociaux. Ceux-ci semblent en effet transformer le lien social en une marchandise que l’on peut à loisir mesurer, qualifier, monétiser. Dans un mouvement similaire, de nombreuses plateformes collaboratives ont fait basculer des pans entiers de notre vie sociale du non-marchand au marchand : l’auto-stop devenant du co-voiturage avec participation aux frais, le coup de main à un voisin devenant une micro-tâche payée à l’heure…

Selon l’analyse de Rob Honing
, rédacteur en chef du New Inquiry, ce n’est pas le numérique mais le capitalisme, dans sa nécessité de trouver de nouveaux terrains de croissance, qui explique cette marchandisation de notre vie sociale. Le récent virage stratégique de la Poste pourrait lui donner raison. En effet, après avoir tenté de réduire le temps perdu par les facteurs à discuter avec les habitants, la Poste a fini par comprendre que ce passage régulier du facteur et les interactions humaines qui en découlent étaient aussi, voire plus importants que la livraison du courrier. La Poste s’est alors décidé à « professionnaliser », ce que son PDG, Philippe Wahl, nomme le « facteur humain » (joli jeu de mot), en lançant le service payant « Veillez sur mes parents ». Une ancienne factrice a vivement réagi sur Street Press , déplorant la marchandisation de la relation humaine : « Avec la chasse au gaspillage en étendard, petit à petit, les managers ont déshumanisé un métier qui l’était profondément, dont le lien social était le cœur battant. Nous assistons aujourd’hui à une réinjection de l‘“humain” sous une forme monétisée », rapporte-t-elle.

Pourtant, comment en vouloir à la Poste de chercher à valoriser ce « facteur humain », qui ne figurait dans son bilan que comme un coût (le temps passé par les facteurs à faire du relationnel plutôt qu’à livrer) ? Pourquoi la Poste ne pourrait-elle pas vendre un service d’aide à la personne « en personne », quand tant de sociétés technologiques se lancent dans l’assistance des personnes âgées à distance ? Pourquoi ne paierait-on pas pour le facteur alors qu’on paie pour l’objet connecté et sa plateforme de service ? Pourquoi le système marchand ne pourrait-il pas valoriser directement ce qui touche à l’humain ? Et sur un registre plus large, pourquoi donc l’économique et le social semblent-ils se comporter comme deux aimants qui se repoussent ?

Probablement parce que la relation humaine change de nature dès lors qu’elle devient un objet de négoce. Dans le cas des facteurs, là où il y avait une libre entente (ou mésentente), il y aura un acte obligé et cadré par un contrat d’un côté, et l’exigence d’un client de l’autre avec l’assurance de n’être redevable de rien (puisque c’est payant). Ainsi, en traduisant directement le « facteur humain » en valeur marchande, la Poste risque de le dénaturer et de perdre alors une grande partie de sa valeur. Si la relation humaine intermédiée par des outils technologiques ne subit pas le même sort, c’est que la valeur marchande s’attache dans ce cas aux outils et non à l’humain. Visiblement, ce qui touche à l’humain en tant que tel, sans biais technologique, ne souffre guère d’être vendu comme une marchandise…

Afin que la Poste puisse bénéficier directement de son « facteur humain », c’est sans doute notre régime de valeur qu’il faudrait étendre. C’est ce que propose la comptabilité socio-environnementale (CSE), qui a émergé dans les années 1960, en intégrant le social et l’écologie dans le bilan des entreprises. La comptabilité est « le langage que l’entreprise utilise pour parler d’elle-même et du monde qui l’entoure » explique Alexandre Rambaud, enseignant-chercheur à AgroParisTech, et comme tout langage, la comptabilité est un point de vue subjectif sur le monde. Changer les normes comptables peut ainsi faire basculer une entreprise du bénéfice au déficit ou inversement, tout dépend ce qu’on compte et comment on compte. Le modèle CARE-TDL , initié par Jacques Richard, professeur émérite à Dauphine, et Alexandre Rambaud, vise ainsi à inscrire la sphère sociale et environnementale au passif du bilan comptable, ce qui en fait une dette et une source d’obligation. La création et le maintien du lien social apparaîtraient, dès lors, comme le remboursement de cette dette, et non comme une valeur qui pourrait être captée par les actionnaires. Dans ce modèle, grâce à l’action de ses facteurs, la Poste deviendrait sans doute contributrice nette sociale et pourrait être valorisée comme telle. En outre, à la manière des emprunts bancaires, la capacité d’endettement social ou écologique pourrait être déterminée en fonction du taux d’endettement, limitant une activité économique dès lors que l’entreprise ne présenterait pas les gages de solvabilité suffisants pour rembourser cette dette sociale et écologique. De fait, une société comme Uber n’aurait pas pu se construire de la même manière avec un tel système comptable.

Une autre option serait de transformer ce « facteur humain » en bien commun. A l’image d’une entreprise qui utiliserait un logiciel libre, la Poste pourrait l’exploiter, à condition de s’engager, par le biais d’une licence de réciprocité, à l’enrichir. Les facteurs pourraient également se constituer en coopérative et vendre un service commercial à la Poste, ce qui ferait d’eux des commoneurs autonomes financièrement. Ils seraient rémunérés pour leur activité commerciale, mais les bénéfices de la coopérative, au lieu d’être reversés aux actionnaires, viendraient financer le commun (le facteur humain) en leur octroyant, par exemple, du temps et de la liberté dans leur mouvement et leurs interactions. Ces deux dispositifs font partie de la stratégie mise au point par Michel Bauwens et Vasilis Kostakis dans leur nouvel essai, « Manifeste pour une véritable économie collaborative », afin de faire émerger un « marché éthique », fondé sur une logique d’entre-donneur et non plus d’entre-preneur. Il constituerait une « économie préfigurative centrée sur les communs au sein même du capitalisme existant », mieux à même d’embrasser la valeur diffuse du social et de l’humain, ces particules en suspension, qui comme au Buena Vista Social Club continuent de flotter bien après le générique de fin.


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