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Et si... ? 17/06/2017

Et si la civic tech devenait un vrai projet politique ?

Pulp Fiction (1994) de Quentin Tarantino. Un couple braque un fast-food et tombe sur deux tueurs à gages qui travaillent pour un boss de la pègre locale, qui a payé Butch (Bruce Willis), pour qu’il perde son combat de boxe mais qui finalement va refuser de se coucher, ce qui l’entraîne dans une course-poursuite qui va se finir dans le sous-sol d’un magasin d’armes en compagnie de Zed, un flic raciste et sado-maso qui va violer le boss de la mafia et signer par là son arrêt de mort, pendant que Butch va s’enfuir avec le chopper de Zed… Ce n’est pas son histoire, somme toute peu originale et sans profondeur, mais ses scènes de dialogue et sa technique narrative qui, à force d’esbroufe, finit par faire de Pulp Fiction un film culte.
C’est le vœu exprimé par Axelle Lemaire, l’ancienne secrétaire d’État chargée du numérique, lors du rendez-vous annuel des acteurs de la civic tech à Futur en Seine . « L’objectif des civic tech, résume-t-elle, a d’abord été celui d’un renouvellement politique (en créant des outils participatifs), laissant peu de place au débat d’idées. Aujourd’hui, je lance un appel aux acteurs des civic tech pour qu’ils se positionnent et qu’ils clarifient le sens de leur projet et je fais le vœu que les experts en Droit constitutionnel rencontrent les innovateurs de la civic tech afin de construire ensemble un projet politique nouveau pour la France ». Autrement dit : la démocratie participative ne pourrait se résumer à la possibilité donnée aux citoyens de s’exprimer, il faudrait y ajouter une vision politique, de la chair, de l’humain, du moins pour éviter de voir la civic tech disparaître ou plutôt être récupérée à d’autres fins.

En effet, à l’ère Obama qui a marqué un fort essor de la démocratie participative via le numérique a succédé l’ère Trump qui a instrumentalisé les réseaux sociaux à coup de « fake news ». Les hérauts de la civic tech se sont ainsi heurtés à une vague populiste, aux États-Unis et en Europe, qui a usé des technologies numériques pour accéder au pouvoir sans jamais envisager de le redistribuer aux citoyens. L’outil ne fait pas le moine, a ainsi vertement rappelé Axelle Lemaire. Mais il peut donner beaucoup de pouvoir, ajoute Axelle Tessandier, une entrepreneure du numérique et déléguée nationale d’« En Marche » qui s’inquiète de la concentration de ce pouvoir dans la Silicon Valley. Une inquiétude qui prend corps dans le projet du patron de Facebook de se présenter aux futures élections présidentielles aux États-Unis… Sur un autre registre, Marietje Schaake, députée néerlandaise au Parlement européen, pose la question de la responsabilité de l’Europe concernant l’usage des technologies produites sur son territoire et vendues à des pays notoirement non démocratiques : surveillance d’opposants au régime en place, discrimination de minorités, etc. Elle rappelle, à juste titre, qu’une meilleure efficacité obtenue grâce aux outils numériques ne va pas forcément de pair avec l’intérêt général et le respect des droits.

Dans un contexte de fort déploiement numérique à tous les échelons des systèmes politiques, comment expliquer la claque des civic tech aux dernières élections ? Alexandre Jardin et son mouvement citoyen Bleu, Blanc, Zèbre ainsi que Charlotte Marchandise, sortie gagnante de la Primaire Citoyenne, n’ont, en effet, même pas réussi à réunir les 500 signatures afin d’accéder aux élections présidentielles. #MaVoix , qui veut hacker l’Assemblée Nationale en y plaçant des députés qui voteraient les lois en fonction du choix de leurs électeurs, recueilli via une plateforme de vote sécurisée par une blockchain, n’a convaincu que 13 000 électeurs aux élections législatives (pour 43 candidats)… Ainsi, créer des nouveaux canaux d’expression pour les citoyens et des dispositifs de prise de décision collaborative ne semblent pas, pour le moment, être à même de chatouiller les institutions en place, et encore moins de faire advenir une démocratie directe.

« Civic tech is not dead » affirmait, cependant, le titre de la conférence, en signe de résistance. En fait, ce ne sont pas les civic tech dans leur ensemble qui ont échoué, mais plutôt celles qui ont voulu se confronter directement au système de représentation du pouvoir. Le potentiel des civic tech ne s’arrête pas au terrain électoral. Benoit Thieulin, ancien président du Conseil national du numérique, prône, par exemple, l’utilisation de l’intelligence artificielle pour analyser les impacts sociaux, juridiques et financiers de la modification d’une loi. Des simulateurs devraient ainsi exister en amont, à destination des parlementaires et des citoyens et non uniquement en aval, au niveau de la validation du budget à Bercy, ajoute-t-il.

En outre, les dispositifs numériques de co-construction ou de contre-pouvoir semblent progresser de leur côté. La plateforme Parlement et Citoyens , qui engage des parlementaires à consulter les citoyens sur des projets de lois et à rendre des comptes sur l’utilisation ou non des propositions, rassemble aujourd’hui 30 parlementaires et plus de 35 000 citoyens. Elle a permis la co-construction de plusieurs lois , dont la loi Labbé sur les pesticides et la loi « République numérique ». Les budgets participatifs s’installent dans le paysage politique local à l’image de celui mis en place à la mairie de Paris par Pauline Véron, adjointe à la maire et élue du 9ème arrondissement. Elliot Lepers, un membre engagé de la civic tech, a lancé, au lendemain du premier tour des élections présidentielles en France, Le Deuxième Bulletin , afin de convaincre les électeurs de faire barrage au Front National en leur donnant la possibilité (symbolique) de conditionner leur vote. Ce « Oui, mais » a convaincu 35 000 électeurs, 35 000 « deuxièmes bulletins » ont donc été remis au nouveau Président français. Fort de cette expérience, Elliot Lepers a annoncé le lancement en septembre 2017 de Lobby Citoyen , une agence de lobby destinée à « représenter l’intérêt général » et à « organiser la résistance » face « aux 5 500 lobbyistes à Bruxelles qui influencent les votes des parlementaires toute l’année, et dont la très grande majorité représente les intérêts des multinationales et des grandes entreprises ».

Le champ d’action des civic tech est donc très large. C’est ce qui a convaincu le collectif Démocratie Ouverte , cofondé par Armel Le Coz, de créer un incubateur de l’innovation démocratique qui ouvrira ses portes à Paris en septembre : accompagnement, recherche de financements, en toute indépendance vis-à-vis des partis traditionnels, etc.

Le projet politique en gestation derrière la civic tech gagnerait sans doute à être plus clair : démocratie participative ou démocratie directe, transparence ou lobby citoyen, etc. ? Mais la civic tech est définitivement loin d’être « dead », contrairement à Zed, ce représentant un peu rance du vieux monde, à qui ces trublions numériques de la politique voudrait bien piquer le chopper.


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