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Focus 12/06/2017

La robotisation nous transforme-t-elle en fossoyeurs du salariat ?

Un monde, qui ressemble à la planète Mars, sans personne ou presque, mais avec plein de machines. Serait-ce une vision de notre futur sans emploi ? Cette image est une photo d'écran du jeu vidéo inspiré de Philip K. Dick : Californium . Direction artistique (et donc image) signé Olivier Bonhomme.
Déjà, en Allemagne, la SpeedFactory d'Adidas crée des chaussures sans humain ou presque. Allons-nous vers un monde d'automates sans le moindre emploi pour nous ? Ou l'enjeu est-il de bâtir un nouvel écosystème ? Une réflexion d'Ariel Kyrou en écho du Forum Changer d'ère du 13 juin 2017, titré : "Le travail aux robots, la vie aux humains". Il s'agit d'un deuxième extrait de la note « Réinventer le travail sans l’emploi. Pourquoi le numérique nous contraint à changer notre conception du travail », publiée en mars 2017 par l'Institut Diderot , après la publication de l'intro et de l'analyse des études sur l'automatisation et l'emploi demain.

L'industrie 4.0 ou le leurre de la relocalisation : la fin de la division internationale du travail ?


Les tâches qu’accomplit la très en avance SpeedFactory d’Adidas, inaugurée à la fin de l’été 2016 avec une série limitée de 500 paires de running baptisées Futurecraft MFG (pour Made for Germany), vont bien au-delà des routines à la chaîne de nos classiques usines robotisées. Bonne nouvelle : ce modèle de ce qu’on appelle « l’industrie 4.0 » a permis à Adidas de relocaliser l’une de ses unités de production, à Ansbach en Allemagne. Mauvaise nouvelle : malgré les mots doux de ses responsables quant à la sauvegarde des emplois européens de la marque, cette fabrique hypercapitaliste n’a guère besoin d’humanoïdes pour livrer ses productions « personnalisées ». Sa mécanique autonome, qui satisfait pour l’instant une promesse prudente de 45 jours entre la commande et la réception du colis, se veut « à la demande », en réponse immédiate ou presque aux évolutions de goûts et de couleurs des consommateurs bavarois. « Notre record de vitesse, explique l’un de ses mentors , a été d’y réaliser une chaussure en cinq heures, ce qui signifie qu’il a suffi d’à peine un jour depuis la programmation de la machine jusqu’à l’obtention du produit final », là où il faut d’ordinaire plus de 18 mois de la conception à la finalisation d’une paire de baskets.



La SpeedFactory est l’ancêtre du New York Times intégralement automatisé de Philip K. Dick . Le cœur de ses processus de fabrication fonctionne d’ores et déjà sans être humain à la manœuvre. La distribution et la vente devraient elles aussi suivre vite la même voie de substitution cybernétique, grâce à la myriade de données internes et externes, en particulier concernant les clients, véritable carburant de telles usines – qui sont en vérité beaucoup plus que des usines. Tout y est connecté en temps réel, grâce au cloud ainsi qu’au must de l’Internet des objets et de son ancêtre le M2M (Machine-to-Machine). Cette connexion permanente de tout avec tout concerne les machines de supervision, les mécaniques de fabrication, les chaînes d’approvisionnement, la gestion, le contrôle et la maintenance prédictive, par exemple celle de l’énergie du bâtiment, les systèmes de sécurité et d’alerte, la logistique, ou encore la surveillance algorithmique plus ou moins intensive des visiteurs comme des rares employés sur place.

La rhétorique du progrès : proximité et écologie


Cette ingénierie est couplée par ailleurs à un marketing tout aussi savant, quoique plus discret, afin de mieux faire passer la e-pilule culturelle et sociale d’une telle production de l’avenir. Le premier argument utilisé pour justifier l’existence de cette usine 4.0 est la relocalisation : le retour en Allemagne, au plus près des consommateurs bavarois pour mieux les servir. Bref, le leurre de la proximité : ce ne sont plus des petites mains asiatiques qui opèrent pour les chaussures des joggeurs allemands, mais des robots, des puces, des logiciels et des capteurs « locaux », le tout piloté par des commandeurs eux aussi teutons – alors que la délocalisation n’a jamais changé cette donnée de cerveaux restant quant à eux en Bavière ou dans quelque place forte européenne ou étatsunienne. La seconde pièce du discours est écologique : l’usine se veut un modèle de non pollution, de développement durable. Le troisième argument, enfin, est de l’ordre de la croissance économique, particulièrement chérie par les gros actionnaires : la promesse d’une efficacité, de rendements à en perdre sa boussole boursière. Reste que l’être humain n’existe qu’en amont et en aval du monstre à produire quasiment tout seul : soit comme l’un de ses dieux aux commandes, soit comme l’un de ses esclaves d’entretien.

Les interactions : chasse gardée des êtres humains ?


D’où cette question lancinante, que le cabinet McKinsey pose en termes crus : « Où les machines peuvent-elles remplacer les humains, et où ne le peuvent-elles pas ? », y ajoutant un sournois « 0160pour l’instant »… Son enquête a démarré en 2014 par une étude au scalpel de deux mille « activités de travail » aux États-Unis, désormais élargie au reste du monde. Ses chercheurs ont dans un premier temps établi trois familles d’emplois distinctes : de l’ordre de la production, des transactions, ou des interactions. La première, on l’aura deviné, semble d’ores et déjà en déshérence, mais avec une nuance, repérée et analysée dans un article publié en juillet 2016 avec moult statistiques : si 78% des travaux physiques dans un « environnement prédictible » seraient facilement automatisables, il n’en serait ainsi que pour un quart de ces mêmes pratiques dans un « environnement imprédictible » tels une forêt ou un terrain de construction.

Ces chiffres, d’une précision glaçante, corroborent l’une des conclusions de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osbourne, de l’université d’Oxford : s’il s’avère en pratique assez aisé de remplacer un télévendeur par un bot de conversation, en particulier s’il est dopé à l’intelligence artificielle pour apprendre de ses interactions vocales avec nous, il faudrait soit un robot diablement complexe, soit une hallucinante série de mécaniques de précision ne serait-ce que pour effectuer le travail d’une femme de ménage dépoussiérant les moindres bibelots, coins et recoins de nos salons et lieux de travail inatteignables par un robot Roomba. De fait, les raisonnements de haut niveau sont plus simples à reproduire que des aptitudes sensorimotrices comme la dextérité.

Selon McKinsey, la majorité des fonctions de production n’en seraient pas moins très menacées, en particulier par nos bons vieux robots. Quant à celles appartenant à la famille des transactions, elles le seraient tout autant, même si à moins court terme… au contraire des activités dont l’essentiel tient aux interactions humaines – protégées par définition. Ce qui donne, par exemple, ce genre d’assertion chiffrée : « Nous avons calculé que 47% des activités d’un vendeur de détail [devant aujourd'hui apporter de vrais conseils de visu] ont le potentiel technique pour être automatisées – à comparer aux 86% envisageables pour les métiers de comptabilité.».

Fidéliser et économiser, les maîtres-mots de l'IA


L’interrogation majeure, chacun l’aura compris, tient au passage du potentiel à la mise en place, de la promesse d’automatisation à sa concrétisation, du prototype expérimenté du type SpeedFactory à l’extension planétaire de ce modèle – Adidas ayant promis pour 2017 une petite sœur de l’usine robotisée à Atlanta aux États-Unis. Autrement dit : quand et comment ce qui n’est encore que du buzz va-t-il devenir (ou non) réalité ? De quelle façon, avec quelles résistances et quelles conséquences pour nos sociétés ?

Qu’en est-il vraiment, par exemple, de l’intelligence artificielle relayée par le Big Data ? Peu d’utilisateurs des services de streaming vidéo en ligne le savent, mais l’IA aurait d’ores et déjà permis à Netflix d’économiser un milliard de dollars, en fidélisant ses clients par la pertinence de ses recommandations, à la façon de celles d’Amazon qui, depuis bien longtemps, court-circuitent les humanoïdes pour leur proposer ses conseils d’achats : « tu as aimé ceci, tu aimeras donc cela que tes frères et sœurs à deux jambes et un vague cerveau ayant acheté la même chose que toi ont aimé auparavant… ».

Fort d’une masse salariale ô combien inférieure à celle de ses concurrents du câble ou de la fibre, de Comcast à AT&T qui a annoncé le rachat de Time Warner en octobre 2016, Netflix affiche sans vergognes ce bénéfice financier par la grâce d’algorithmes à même de fructifier le labeur inconscient, ou digital labor, de ses chers clients. De la même façon, ce sont nos activités bénévoles d’égotistes sociaux, moulinées par ces mêmes algorithmes, qui permettent à Facebook de faire tourner sa e-boutique avec moins de 15 000 salariés, là où General Motors mettait au turbin jusque 800 000 travailleurs au sommet de sa gloire productive – et ce pour une capitalisation boursière à l’époque très inférieure, proportionnellement, aux 350 milliards de dollars du réseau social.

Emma, Ross et Watson, les remplaçants permanents de l'humanité ?


L’IA s’agite partout. Elle est par exemple dans le vrai faux ciboulot de Emma, « assistante virtuelle intelligente » du service clients de l’opérateur Telenor en Suède, avatar d’une femme censée avoir 28 ans, qui répond déjà en moyenne à 5000 questions par jour, et apprend au fur et à mesure de ses interactions avec les humains à l’autre bout de la ligne. Elle est aussi présente chez BakerHostetler aux Etats-Unis. En mai 2016, ce cabinet de neuf cents avocats a « embauché » Ross, système expert qui travaille désormais sur les affaires de faillites d’entreprise. Son rôle ? Fouiller vite et bien dans des milliers de documents juridiques pour éclairer les lanternes des avocats en charge de ce business.


Est-ce à dire, comme le prédit le cabinet Jomati Consultant dans une étude, Civilisation 2030 : le futur proche des cabinets juridiques, que les processeurs d’IA exécuteront demain le travail des jeunes avocats d’aujourd’hui pour moins de sous et de tracas, car ils « ne ressentiront pas la fatigue, ne chercheront pas à avoir de l’avancement » et « ne demanderont pas d’augmentation de salaire » ? Car l’enjeu devient dès lors non seulement économique, mais social et politique. Sur un registre pas si lointain, dans quelle mesure les robo-advisers desdites fintechs (startups de la finance) comme Betterment, Personal Capital ou Wealthfront, appelés en théorie à démocratiser le conseil financier, prennent-ils ou prendront-ils demain de jobs de conseillers humains ?

Du côté des assureurs japonais tels Dai-Ichi, Nippon Life ou Fukoku Mutual, la préférence non plus nationale mais cybernétique semble en revanche d’ores et déjà programmée. Pour preuve : Fukoku a annoncé qu’il allait remplacer un quart de ses salariés du département des évaluations des paiements par un système d’intelligence artificielle devant lui coûter 1,6 million d’euros d’installation et 122 000 euros de maintenance chaque année. Soit le licenciement de 34 personnes à fin mars 2017, à ajouter au non renouvellement des pions humains jusque-là en CDD. L’heureux élu, le programme Watson de chez IBM, rassemblera les données médicales des clients, lira de ses yeux de Terminator les documents divers et autres certificats rédigés par les médecins, puis déterminera le montant des paiements d’assurance, à faire valider par un expert humanoïde avant qu’il ne facture les dépenses .

Un nouvel écosystème... qui n'évitera pas un large chômage pour cause d'automatisation


Selon Yves Caseau, ex chef de l’Agence numérique du groupe Axa : « Les exemples abondent de domaines pour lesquels l’algorithme fait mieux que l’humain, mais ce sont précisément des domaines d’experts avec une question bien définie (quel portefeuille d’investissement construire, quel diagnostic sur une tumeur possiblement cancéreuse, …) et une très grande volumétrie de données disponibles. » Nous n’en sommes qu’aux prémices de ces miracles de substitution. Pour reprendre une expression entendue par ce même Caseau lors d’une semaine de séminaire à la Singularity University, temple de « l’esprit de la Silicon Valley » créé en 2008 sous le haut patronage de Google, il faudra demain des concepteurs et chefs de meute pour programmer les machines apprenantes « comme on dresse des chiens ». Ceci annonce de nouveaux métiers du digital, et pas que de chef d’orchestre de données (Chief data officer) ou d’éleveur d’IA en contextes choisis.

Mais qu’en sera-t-il de tous les autres emplois, en prise directe ou non avec les machines ? Comme le démontre Bruno Teboul dans un livre paru en avril 2017, justement titré Robotariat, Crique de l'automatisation de la société (Éditions Kawa), la tendance est profonde, et risque de mettre à bas le dogme schumpétérien de ladite "destruction créatrice", comme quoi les emplois nouveaux compensent toujours à terme la disparition de ceux qui seraient dépassés par la marche de l'innovation. Au-delà de leur pilotage depuis le divin nuage (le cloud, c’est-à-dire plus prosaïquement des serveurs), pourquoi faudrait-il utiliser des êtres humains pour des tâches facilement réductibles à des procédures formelles, que les robots et les algorithmes accompliront demain avec plus d’efficience dans notre économie des data ? Ne faudrait-il pas, dès lors, anticiper une lente mais inexorable extinction du monde salarié tel que nous le connaissions ? Soit une disparition tranquille, silencieuse, à l’instar de la façon dont les distributeurs et de les cartes Navigo ont peu à peu pris la place des poinçonneurs puis des vendeurs de billets du métro parisien, nous faisant accomplir une part du boulot bien avant que Google ou Facebook ne deviennent les rois du digital labor. Car la combinaison de la robotisation, des Big data, des algorithmes ainsi que des effets de réseau nous transforme d’ores et déjà en fossoyeurs involontaires du salariat.


Les commentaires

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Romain Manniez
Romain Manniez 16/06/2017 09:32:27

Les robots viennent assister l'humain, effectuer les tâches récurrentes.

Il faudra également des personnes pour programmer, installer, maintenir les robots..

Ariel Kyrou
Ariel Kyrou 14/06/2017 16:00:22

Olivier Sauvage, difficile de répondre dans un espace court à l'immensité des questions que vous posez, à juste titre. Certaine des réponses sont d'ailleurs dans la version complète du travail dont est issu l'article (http://www.institutdiderot.fr/reinventer-le-travail-sans-emploi/). Pour résumer, sur vos points :

1. Oui, les machines devront toujours être supervisées. Elles feront vraisemblablement un grand nombre de tâches que réalisent aujourd'hui des humains, par exemple en analyse de grandes masses de données. Mais ce n'est pas de sitôt qu'elles feront toutes seules la globalité d'un travail de radiologue. Ces "mécaniques" devront s'inscrire dans un écosystème, en l'occurrence du monde de la santé, qui devra être redéfini.

2. Bien sûr, la clé reste et restera l'humain. Dit autrement, et c'est toutes les dernières parties de ma réflexion en intégralité pour l'Institut Diderot, tout comme d'ailleurs la conclusion de bien de nos travaux avec Bernard Stiegler : l'enjeu est non seulement que l'humain fasse tout ce que les machines ne peuvent faire, mais ces travaux, de l'ordre du soin par exemple, dans le sens du care, soient revalorisés. Tout ce qui ressort de l'intelligence sensible, en particulier. Pas d'âge des machines sans un nouvel âge de l'humain, ou alors le monde de demain sera un enfer.

3. En soi, le souci de "consommation" me semble moins crucial. Mais là encore, sur le temps long, sa résolution suppose selon moi un vrai changement de paradigme, nous permettant d'avancer vers une société des savoirs plutôt que vers une société intégralement prolétarisée. L'enjeu, sous un autre regard, est de remplace l'illusoire droit de tous à un emploi par le droit de tous à vivre décemment. Ce qui nous amène logiquement au principe du revenu universel suffisant, que nous avons développé avec Yann Moulier Boutang (nous sommes tous deux acteurs de la revue Multitudes) dans un article de fond pour La Vie des Idées : http://www.laviedesidees.fr/Les-cles-d-un-nouveau-modele-social.html

Enfin, votre conclusion : là encore, vous avez raison, la plupart des études, que j'analyse au début de la version intégrale du petit opuscule "Réinventer le travail sans l'emploi", s'intéresse à la faisabilité technique du remplacement des humains par des logiciels ou des robots, alors même que ce remplacement dépend tout autant, voire plus encore d'un grand nombre critères de l'ordre de la faisabilité financière, de la rentabilité réelle donc, et surtout de la faisabilité culturelle et sociétale : la société est-elle prête a se donner les moyens d'un remplacement, mieux : d'un remplacement à même de construire une autre société, plus juste, plutôt qu'encore plus inégalitaire...
Ariel

Olivier Sauvage
Olivier Sauvage 13/06/2017 18:45:19

Merci pour votre article !
Du coup, il y a plusieurs questions que je me pose au sujet de l'hyperrobotisation de nos sociétés :

1) Qu'en sera-t-il des spécialistes métiers ? Par exemple, du radiologue. S'il devient possible d'analyser des radios grâce à l'AI et de remplacer sa routine. J'ai du mal à imaginer qu'il ne resterait pas des radiologues sont le métier serait de vérifier le travail des machines ou même de continuer à leur apprendre à évoluer. Car les machines, toute intelligentes qu'elles soient, seront toujours incapables de faire face à l'imprévu, au nouveau, aux évolutions des pathologies. Si une nouvelle maladie apparait, elles pourront déterminer que quelque chose de nouveau est apparu, mais elles seront incapables d'en déterminer la dangerosité, ou d'en trouver l'origine.

2) Et l'humain dans tout ça ? Remplacer les êtres humains par des robots jusqu'où ? A un moment, le manque de relations humaines que cela pourrait générer entraînera tellement d'isolement et de sentiments de solitudes que les vivants ne le supporteront pas. N'est-ce pas là un frein fort à l'avènement des machines ?

3) Et la consommation ? Là, c'est plutôt simple. S'il n'y a plus que des robots qui produisent des millions ou des milliards de choses (c'est leur but de produire beaucoup), qui va consommer toutes ces choses ? Les travailleurs qui n'auront plus de travail, donc plus de salaires ?

Au final, j'ai toujours l'impression que dans ces prévisions sur le futur du travail, les externalités sociales et économiques sont mises de côtés, volontairement ou pas, pour prédire un avenir apocalyptique.

Qu'en pensez-vous ?


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