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Focus 09/06/2017

Les limites politiques des civic tech : interview de Clément Mabi (2)

Au sein du Liberté Living-Lab à Paris, lieu qui se définit comme "engagé pour une innovation technologique, civique et sociale", encourageant "l’émergence et le développement d’initiatives en faveur d’enjeux de bien commun", l'on retrouve à quelques endroits ce dessin de table de discussion, comme une sorte de symbole de notre quête démocratique.
Le côté entrepreneurial des civic tech ne se heurte-t-il pas à la réalité de nos infrastructures politiques ? N'en va-t-il pas de même de ses désirs de transformation profonde de la démocratie ? En pleine actualité des législatives des 11 et 18 juin, voici la deuxième partie de notre interview de Clément Mabi, chercheur de l’Université de Technologie de Compiègne. Deuxième extrait pour tenter de comprendre les difficultés des civic tech à se faire une place dans les grandes périodes électorales comme celle du printemps 2017 en France.

Culture Mobile : N'y a-t-il pas une contradiction entre un discours de l’ordre de l’émancipation des citoyens et une réalité, portée par bien des startups, qui ne fait, finalement, que renforcer le fonctionnement actuel du système politique. Au point que le discours de l’empowerment masque parfois une réalité bien plus prosaïque, ou beaucoup plus modeste en termes de personnes touchées. De fait, la logique de l’entreprise, tournée vers le profit, est difficilement compatible avec le faire politique, dont la clé reste l’intérêt général. Cette réalité d’entreprises qui pourtant développent un discours de l’ordre de l’émancipation politique n’est-elle pas une limite, voire un leurre, de tout un pan de ces civic tech ?

Clément Mabi : Beaucoup des acteurs des civic tech s’inscrivent dans le modèle entrepreneurial et prennent la démocratie comme un marché. Issus du monde des nouvelles technologies et de l’entrepreneuriat, très sensibles au discours startup, ils la traitent comme un champ concurrentiel où chaque outil est présenté comme "la" solution aux problèmes de la démocratie. L’idéal de l’empowerment devient chez eux un discours de marketing, se donnant comme objectif la transformation de la démocratie par de nouvelles formes d’implications, plus collaboratives. Il s’agit d’équiper techniquement le citoyen pour le rendre plus compétent. Or, cette vision centrée sur les pratiques se heurte de plein fouet à la question du projet politique et des valeurs mobilisées par les acteurs : «faire faire autrement» ne suffit pas à «faire penser autrement».

Dès lors, que penser de cette promesse de transformation politique que portent à des degrés divers les trois familles des civic tech , telles que vous les décrivez ?

Cette promesse semble effectivement inatteignable, du moins à court ou moyen terme. Elle ne correspond pas non plus à la finalité de la civic tech telle que perçue par les élus et les acteurs du terrain politique qui les sollicitent pour des contrats et des appels d’offre. Beaucoup plus pragmatiques, ces derniers cherchent le plus souvent à accroître leur légitimité et à améliorer les processus de validation de leurs décisions auprès des électeurs, sans chercher à bousculer le système dans sa globalité. Les entrepreneurs de la civic tech considèrent donc leurs solutions dans un champ concurrentiel où l’instauration de nouvelles pratiques aura un effet vertueux sur le système, là où les acteurs politiques traditionnels perçoivent la transformation potentiellement induite comme le résultat de rapports de force et d’enjeux de pouvoir qui les amène à mobiliser les pratiques collaboratives principalement pour entretenir leur position et améliorer les logiques existantes.

De fait, pour se déployer sur le terrain de l’action politique, même et surtout la plus basique, au niveau des villes et des quartiers, les acteurs de la civic tech doivent collaborer avec des institutions qui n’ont ni les mêmes codes, ni les mêmes objectifs qu’eux. Ils doivent apprendre à tisser des compromis, à réfléchir selon une logique procédurale compliquée, afin que la participation des citoyens se fasse dans le cadre social et politique existant. Le risque de ce manque de connaissance du fonctionnement des institutions et des collectivités est que les outils déployés soient le résultat d’un compromis "mou", qui, certes, produit de la participation citoyenne mais avec des résultats politiques assez limités. On peut par ailleurs noter que cette tension ne concerne pas que les entrepreneurs. Les associations porteuses de services sont très largement confrontées aux mêmes difficultés. Les frontières se brouillent progressivement, il devient difficile de déterminer a priori qui contribue à la construction de l’intérêt général. Certains acteurs réussissent néanmoins à s’approprier les contraintes du terrain et à faire avancer leurs causes, qu’ils soient entrepreneurs ou associatifs…

Le plus souvent, l’ambition de transformation sociale portée par le discours de la civic tech se retrouve donc noyée dans les difficultés du terrain…

Oui, la finalité de transformation et de justice sociales, pourtant présentes dans les discours des acteurs de la civic tech et de certains acteurs politiques, disparaît parfois au profit de l’objectif plus basique de susciter plus de participation que la ville, le quartier d’à côté, donc que son concurrent… On assiste à une forme de résilience des acteurs contemporains qui bien souvent intègrent les civic tech dans leur propre agenda politique. Ce constat invite à s’interroger sur les conditions de leur émancipation et sur la capacité d’acteurs à transformer le système de l’extérieur.

On a le sentiment que la famille "démocratie participative", la première donc, est la plus importante des trois, parce qu’elle est la plus facile à accepter par le "système politique", qu’elle ne remet pas en question. L’idéal d’empowerment n’en ressort-il pas affadi, voire quasiment oublié ?

Le principal risque, pour cette famille qui implémente les dispositifs de démocratie participative existant ou du moins les complète, c’est d’être récupérée par le système. Les études sur la participation citoyenne comme les travaux de Julien Talpin ou Guillaume Gourgues l’ont bien montré : trop souvent les citoyens sont invités à participer sans que cela puisse déranger ceux qui décident, avec pour effet de renforcer les inégalités et le sentiment de défiance à l’égard des gouvernants. Le risque est que ces technologies, plateformes et autres applications, aillent trouver des marchés auprès d’institutions de l’État, de collectivités locales, d’élus de la République, soient subventionnées pour se développer, et ainsi accaparent la plus grande visibilité entre toutes les civic tech. Dès lors, leurs discours d’émancipation des citoyens ne deviendront plus qu’un masque du renforcement de la position des élus et des institutions traditionnelles, qui gardent le monopole de la participation, de ses modalités, de ses objectifs, de la divulgation et de l’utilisation de ses résultats. Sous couvert de l’augmentation de la capacité d’agir des citoyens, elles pourront finalement instaurer de nouvelles formes de contrôle, voire de nouvelles techniques de gouvernement.

Pouvez-vous en donner un ou des exemples ?

Je porte en particulier un regard critique sur les outils de co-construction des lois via des plateformes en ligne – comme celui utilisé auprès des internautes entre le 26 septembre et le 18 octobre 2015 pour "La loi pour une République Numérique", promulguée un an plus tard, le 7 octobre 2016. Certes l’expérience a été novatrice, pédagogique, tant pour les citoyens que l’administration et les politiques. Elle augure de nouveaux types de collaboration gouvernants/gouvernés. Mais malgré les effets d’annonce, elle ne constitue guère plus qu’une modeste avancée, loin de la révolution souvent décrite. À partir d’une volonté d’ouverture, d’une idée formidable dans son principe, on aboutit à un dispositif de validation des choix des députés et sénateurs. Car ce sont eux qui gardent le total contrôle du processus : ils récoltent les contributions, et décident de ce qu’ils gardent ou ne gardent pas des amendements des citoyens, le plus souvent sans leur rendre des comptes…

Ou via un simulacre de transparence…

Au final, les citoyens n’ont pour le moment pas vraiment de possibilité de peser sur la décision politique via ces démarches. Dès lors, la participation ne construit pas de nouveau rapport de pouvoir entre eux et leurs élus : elle ne sert, bien au contraire, qu’à apporter une validation supplémentaire aux décisions du député, du sénateur ou sur une autre échelle du maire et prolonge des dispositifs consultatifs où les citoyens émettent des suggestions, font des propositions à l’élu qui tranche et décide. Le risque, est que ce type de participation, à la bonne volonté des parlementaires ou plus largement des élus, se voit institutionnalisée au détriment d’autres formes de participation que permettrait la civic tech, d’autres formes d’implication citoyenne qui auraient quant à elles des visées de transformation sociale beaucoup plus fortes.

Sous ce regard, comment interpréter la mise en place d’un Conseil citoyen par le candidat malheureux à l’élection présidentielle de ce printemps Benoit Hamon ?

L’initiative, dans le cadre de la finalisation de son programme, était plus qu’une simple validation a posteriori. Elle s’est construite selon un processus que l’on pourrait qualifier de démocratique : lancement d’une plateforme de participation en ligne le 22 février 2017 ; recueil des contributions, qui auraient été d’après le document officiel de ce Conseil citoyen "plus de 26 000", puis vote ("plus de 81 000") ; tirage au sort de 21 femmes et 21 hommes, le 3 mars, pour travailler sur ce socle ; réunions de travail de ces 42 citoyens avec l’aide d’experts de l’équipe de campagne pour finaliser une série de propositions ; et enfin appropriation par le candidat d’un nombre non négligeable d’entre elles, par exemple pour l’abrogation du délit de solidarité ou la mise en place d’un «congé de campagne» pour les citoyens. Mais au final, le constat est proche de celui de l’expérience précédente. Là encore, la décision finale est revenue à l’homme politique et lui seul, et non aux citoyens, ce qui en limite la portée. Mais la démarche n’en est pas moins intéressante, et va tout de même au-delà de la bonne conscience.

Et ce d’autant qu’elle démontre une volonté d’un acteur du monde politique de transformer les pratiques de ce même monde politique, en s’inspirant de ce qui se fait ailleurs dans le monde…

Le projet a d’ailleurs été piloté par Elisa Lewis et Romain Slitine, tous deux actifs dans le monde des civic tech. Ils ne sont pas membres du Parti socialiste, me semble-t-il, et ont signé ensemble en 2016 Le coup d’État citoyen, ces initiatives qui réinventent la démocratie (La Découverte). Les expériences qu’ils ont recueillies pour ce livre, conçu tel un voyage dans le monde à la recherche d’idées et de pratiques, notamment numériques, de réinvention de la démocratie, leur ont forcément servi pour ce Conseil citoyen.

Oui, Élisa Lewis et Romain Slitine font partie de l’association Démocratie ouverte, qui se veut un "collectif de transition démocratique", je cite, "pour gagner en pouvoir d'agir, mieux décider ensemble et mettre à jour nos systèmes politiques". Tout un programme… Mais cette ambition de "Démocratie Ouverte " rejoint-elle en tout ou partie le projet d’une 6e République tel qu’il était porté lors de ces élections présidentielles par Benoit Hamon ou même Jean-Luc Mélenchon et ses dits Insoumis ?

Je ne suis pas certain que les projets se rejoignent totalement, mais l’on peut tout de même constater une aspiration partagée vers plus "d’ouverture" de la démocratie et la diffusion de ses principes (participation, transparence et collaboration), du moins de ce côté-ci de l’échiquier politique, notamment avec ce Conseil citoyen de Benoit Hamon. C’est peut-être le signe d’une prise de conscience, d’une volonté nouvelle de certains cadres politiques d’utiliser des outils et de s’inspirer de l’esprit de la civic tech, mais la mise en œuvre reste à inventer.

Ce Conseil citoyen serait donc une variante de cette première famille de la civic tech, voulant augmenter la participation des citoyens à la vie politique.

Oui, mais avec, de fait, une portée limitée, puisque le moins qu’on puisse dire est que Benoit Hamon, qui voulait créer un tel Conseil citoyen aux côtés de son gouvernement, n’a pas été élu…

Certes, mais on ne peut pas dire non plus que la deuxième famille, qui voulait "hacker" le système, ait particulièrement réussi son pari à l’occasion de cette élection présidentielle ?

Effectivement, ni Alexandre Jardin, au nom des Zèbres et de sa Maison des citoyens, ni Charlotte Marchandise, pour LaPrimaire.org , dont nous avons déjà dit deux mots dans la première partie de l'entretien , n’ont réussi à obtenir le nombre de parrainages suffisant. Mais leur pari de "hacker" le système aurait-il été réussi s’ils avaient pu se présenter ? Je ne suis pas certain qu’ils auraient été autre chose que des "petits candidats" de plus. La stratégie qui consiste vouloir d’abord entrer dans le système pour ensuite le réformer est une veille tactique politique, qui n’a pas vraiment fait ses preuves… Une démarche de changement ne peut pas être pensée en dehors des rapports de pouvoir. Dans quelle mesure doit-elle accepter de respecter des règles qui lui sont intrinsèquement défavorables ?

Est-ce à dire que la troisième famille dont vous parlez , se positionnant dans la civic tech comme un contre-pouvoir, sans prétention à faire évoluer le système de l’intérieur, serait la plus crédible des trois ?

Chacune à leur façon, les trois font avancer un tant soit peu les enjeux de démocratie, ne serait-ce qu’indirectement, par la mobilisation de certains citoyens, jeunes pour beaucoup. La troisième famille est juste celle qui propose la vision la plus ambitieuse d’usage du numérique, qui correspond le mieux à l’ADN de ses technologies. En effet, la question qu’elle pose dépend moins du système politique en tant que tel : ses "activistes", comme on dit, se positionnent à sa périphérie, et s’interrogent sur leur capacité à peser sur le débat public, à intervenir sur le fonctionnement des institutions depuis leur marge, sans en prendre le contrôle direct. Cette démarche de bouillonnement, d’influence périphérique sur les institutions, donc de contre-pouvoir plutôt que de pouvoir, est consubstantielle de l’Internet, comme l’a montré le sociologue Dominique Cardon . Cette adéquation, entre le projet politique et la manière dont se construisent et fonctionnent les technologies, offre des perspectives prometteuses à cette famille. Le chemin sera certainement plus long, plus difficile, mais il est susceptible de déboucher sur des transformations plus profondes de notre système démocratique.


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