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Focus 08/06/2017

Les trois familles des civic tech : interview de Clément Mabi (1)

Sur l'un des murs de la grande salle du Liberté Living-Lab à Paris, espace de coworking et lieu événementiel symbolique des civic tech, s'agit-il, attablés, de personnages incarnant notre besoin de démocratie ?
Connaissez-vous les trois familles des civic tech ? Alors que l'actualité française est aux élections législatives des 11 et 18 juin prochains, une interview de Clément Mabi, jeune chercheur de l’Université de Compiègne, tirée d'un grand entretien réalisé par notre site partenaire Culture Mobile. Premier extrait pour mieux comprendre ces initiatives utilisant les nouvelles technologies pour tenter de réinventer la démocratie.

Culture Mobile : Comment définiriez-vous ce qu’on appelle la "civic tech" ?

Clément Mabi : Le terme n’a pas encore vraiment de définition établie. Dans son acception la plus large, les civic tech rassemblent les technologies et dispositifs basés sur la technologie numérique et dont l’objectif affiché, encore loin d’être atteint, est de "transformer le fonctionnement de la démocratie" en proposant de nouvelles formes d’implication des citoyens. Certains acteurs parlent même d’une amélioration de l’efficacité de la démocratie. Pourtant, cela me semble prématuré en l’état actuel des usages de ces civic tech, ce pourquoi je préfère l’ambition, plus mesurée, d’une meilleure organisation de ce qu’on appelle la démocratie.

Il s’agit donc de technologies conçues pour mieux organiser le rapport du citoyen à ce qui le concerne, c’est-à-dire la vie de la cité. Derrière cette définition très large, pouvant aller du vote à distance à des pratiques d’activisme politique bien plus engagé, ne se cache-t-il pas des projets différents voire opposés ?

Oui, derrière ce terme général cohabitent des projets aux modalités et aux objectifs très variés. Pour simplifier et tenter une typologie des civic tech, l’on pourrait en distinguer trois grandes familles. La première d’entre elles prolonge le projet de la démocratie participative qui se développe et s’institutionnalise depuis maintenant une vingtaine d’années, à l’instar des conseils de quartiers mis en place par un grand nombre de mairies ou des débats publics organisés par la Commission nationale du débat public (CNDP). Cette famille se positionne dans une logique d’accompagnement de notre démocratie représentative, se donnant pour objectif de mobiliser des technologies pour mieux "faire démocratie". Ses acteurs cherchent à inciter les citoyens à participer à la vie de nos institutions politiques voire sociales, aux décisions qui les concernent, à rendre cette participation plus facile, à faire en sorte qu’ils puissent par exemple voter ou plus largement intervenir à distance. Il y a ainsi Fluicity , qui invite les citoyens à donner leur avis ou à commenter «les projets de leur maire» ; City2Gether , une application mobile "qui remet le citoyen au cœur de l’écosystème en simplifiant les échanges avec les élus et les collectivités", et bien d’autres solutions ou initiatives. Bref, il s’agit d’utiliser le numérique pour mieux inclure les citoyens dans la vie démocratique sans pour autant remettre en cause le fonctionnement global du système. Ces initiatives sont dans une logique de collaboration avec les institutions pour accompagner un approfondissement de la démocratie, sans en transformer ses finalités sociales.

Ça, c’est donc la première famille, qu’en est-il de la deuxième ?

La deuxième famille est celle de ceux que nous pourrions appeler les “hackers" de notre système. Dans un sens proche de celui utilisé en informatique, ces initiatives tentent de "hacker" le fonctionnement de la démocratie pour le modifier en s’appuyant sur ses ressources internes, c’est-à-dire en "jouant le jeu" des institutions pour les faire évoluer de l’intérieur. C’est que ce font ceux qui montent des "primaires citoyennes" pour faire émerger des candidats en dehors des partis traditionnels. Ainsi, LaPrimaire.org a abouti, après un long processus démocratique sur Internet, au choix d’une candidate de la société civile : Charlotte Marchandise, qui a ensuite tenté, comme tous les autres candidats, de réunir les conditions pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle, symbole de la tradition républicaine.

Oui, c’est une élue, n’appartenant à aucun parti, à la mairie de Rennes. Elle a été choisie via un vote pour représenter les internautes de LaPrimaire.org fin 2016, mais elle n’a malheureusement pas obtenu les 500 parrainages d’élus pour être candidate officielle aux dernières élections présidentielles…

C’est vrai qu’elle n’a pu réunir que 135 signatures en deux mois. Le "hacking" de la politique institutionnelle par LaPrimaire.org a donc fait long feu, en tout cas pour cette fois. Il ne faut jamais sous-estimer la résilience des institutions de la Ve République. Mais cette deuxième famille, qui veut utiliser le numérique et s’appuyer sur les ressources de la démocratie représentative pour changer la donne de la démocratie, s’incarne en d’autres organisations. Je pense au collectif #MaVoix , qui veut proposer "une expérimentation démocratique à l’occasion des législatives de juin 2017", dont l’objectif est, selon son site Web, de "hacker l’Assemblée Nationale en faisant élire des citoyens volontaires, formés et tirés au sort qui voteront pendant 5 ans sur toutes les lois comme leurs électeurs le décideront." Si pour le moment l’impact de ces initiatives reste limité, elles offrent néanmoins d’intéressantes perspectives, notamment en invitant le citoyen à considérer de manière critique le fonctionnement de la démocratie représentative.

Et la troisième famille ?

La troisième famille se positionne dans une logique de contre-pouvoir. On y trouve les acteurs qui, par exemple, mobilisent les technologies numériques depuis les marges pour surveiller le travail des institutions, contrôler les gouvernants. Je pense à l’association Regards citoyens ou encore à la plateforme NosDéputés.fr , qui se revendique un "observatoire citoyen de l’activité parlementaire" et surveille donc la présence ou non, les votes, les interventions de nos représentants, avec d’ailleurs tout un volet de propositions des citoyens à leurs élus. Je pense également à toutes les plateformes d’intelligence collective et de débat qui émergent en s’appuyant sur des logiciels libres tels Democracy OS , Assembl , ou Demodyne . Ces projets comptent sur l’activité de la multitude pour venir enrichir leurs outils, notamment lors de "hackatons" où développeurs et activistes se rencontrent pour adapter les outils à des projets militants.


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