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Et si... ? 03/04/2017

Et si le futur du travail était encore entre nos mains ?

Cours Lola cours (1999) de Tom Tykwer. Le téléphone sonne, Lola apprend qu’elle a vingt minutes pour trouver 100 000 Marks afin de sauver son petit ami. Elle échoue. Il meurt. On recommence. Le téléphone sonne, Lola apprend qu’elle a vingt minutes pour trouver 100 000 Marks afin de sauver son petit ami. Elle essaie à nouveau, il meurt. On recommence. L’histoire se déroule légèrement différemment à chaque fois, provoquant des bifurcations.
Fin janvier, les abonnés de l’offre IDTGV MAX ont reçu un mail, à la fois nostalgique et plein d’entrain de la part de la société IDTGV, filiale de la SNCF, quelque chose comme : « C’était chouette, mais l’aventure s’arrête. Merci pour ce joli bout de chemin ensemble. » La SNCF, en décidant d’arrêter l’une de ces offres commerciales, ne s’attendait sans doute pas à ce qui a suivi.

Quand le mail est arrivé, des abonnés, étant regroupés dans un même wagon, se sont mis spontanément à discuter ensemble, déclenchant une première mobilisation, énumérant les compétences de chacun : « je suis avocat », « moi, je suis juriste », « moi, graphiste », « et moi, community manager », « moi, j’ai du temps… », et d’autres étaient Youtuber, journalistes, comédiens, communicants, développeurs, monteurs, commerciaux, étudiants, entrepreneurs, syndicalistes, etc. Cette offre qui permettait à 10 000 personnes de voyager en illimité sur tous les IDTGV, pour un peu plus de 60 euros par mois, n’a pas attiré en priorité les jeunes comme les concepteurs de l’offre l’avaient visiblement imaginé, mais plutôt de nombreux travailleurs indépendants, qui ont fait de la mobilité un pivot de leur activité. Mués, alors, par un intérêt commun, celui de sauver ce sésame de la mobilité, ces indépendants se sont constitués en entreprise informelle et éphémère, décidés, tel David contre Goliath, tels des fourmis contre un éléphant, à se mesurer au géant des transports. La communauté, qu’avait d’ailleurs rêvé de créer IDTGV, se révéla ironiquement au moment où celle-ci s’apprêtait à disparaître, prenant une tournure sans doute très différente de ce qu’avait escompté les marketeurs des chemins de fer.

Le jour-même de la réception du mail, une pétition en ligne est lancée . Elle récolte plus de 6000 signatures. Puis de multiples groupes Facebook émergent, dont l’un, très actif, regroupe près de 4000 personnes . Les CGV (Conditions générales de vente) sont épluchées par des avocats, eux-mêmes abonnés, qui proposent de lancer une action collective ; le magazine Que Choisir est approché, les boites emails, comptes Twitter et pages Facebook d’IDTGV et de la SNCF sont submergés de milliers de messages. Rapidement, un groupe de pilotage d’une dizaine de personnes se distingue et récolte un large soutien de la communauté des abonnés, qui, cependant, restent très impliqués. Des visuels apparaissent , les community manager orchestrent une opération virale #OnNestPasDesCobayes , assortie de quelques clips et détournements vidéo. L’action finit par faire mouche et décroche même un tweet du secrétaire d’Etat au Transport, Alain Vidalies (Politique 2.0 quand tu nous tiens !). Quelques articles et reportages sortent dans la presse. Un Youtuber, lui aussi abonné, en fait le sujet de ses chroniques . En parallèle, le dialogue avec les responsables d’IDTGV s’enclenche afin de coconstruire une nouvelle offre. La SNCF bénéficie dans ces circonstances d’une contribution qui dépasse le traditionnel panel d’usagers. Ils reçoivent des propositions concrètes, préalablement discutées avec la communauté d’abonnés : options, tarifs, solutions d’optimisation, etc. La SNCF décide finalement de temporiser en basculant temporairement les abonnés IDTGV MAX sur la nouvelle offre TGVMAX de la SNCF, normalement réservée aux moins de 28 ans.

En prenant un peu de recul, la bousculade que vient de vivre la SNCF pourrait bien nous donner un aperçu du futur. En effet, le premier rôle dans cette histoire semble tenu par quelques dynamiques bien connues du monde numérique : la dimension participative (les clients ne sont plus de simples consommateurs passifs), la transparence (revendication d’une gouvernance plus partagée) et la montée des indépendants. En fait, cette mobilisation autour d’une offre commerciale donne un aperçu concret de cette société du pair-à-pair dont Michel Bauwens s’est fait le héraut : une société où les frontières entre producteurs et consommateurs s’effacent ; où les services et les produits deviennent des biens communs plutôt que des propriétés privées exclusives ; où les systèmes hiérarchiques s’aplatissent ; où la taille des entreprises se réduit, le travail s’effectuant en petits groupes mis en réseau ponctuellement, etc. Elle donne aussi un avant-goût de l’organisation des travailleurs et du dialogue social de demain. France Stratégie, à ce sujet, prévoit de travailler avec le réseau Sharers & Workers afin de réfléchir avec les plateformes numériques, les partenaires sociaux et les experts, sur les modalités d’une nouvelle protection sociale des travailleurs indépendants : continuité de revenus, Sécurité sociale et représentation sociale des indépendants vis-à-vis de leurs clients. Les résultats sont, en principe, attendus cet été.

Cette évolution du travail en dehors de l’emploi à durée déterminée ou indéterminée, l’auteure Catherine Dufour l’a explorée dans l’une des nouvelles du recueil de science-fiction intitulé Au bal des actifs , auquel une dizaine d’autres auteurs ont participé. Dans sa nouvelle, Pâles males, elle met en scène le travail à la tâche, ou plutôt à la micro tâche, qu’Antonio Casilli dénonce vivement et que les plateformes de « jobbing » comme GoJob , Foulefactory , Taskrabbit défendent. Cette « tacheronisation », si elle permet un accès plus facile à « du travail », limite la capacité de projection des individus dans le temps. Catherine Dufour fait de son héroïne, Evette, un exemple extrême de cette fragmentation de l’activité. Dans le monde d’Evette, la majorité de la population est « seekfind », c’est-à-dire que les individus bossent tout en cherchant un autre job pour le lendemain. Une journée de travail dans ce futur pas si lointain, où Pole Emploi est devenu « Flexemploi » et où les diplômes sont devenus périssables, ressemble à un enchaînement de micro actions de quelques minutes chacune, déconnectées les unes des autres : remplir des avis dithyrambiques pour vanter le beaujolais nouveau (« Dix euros les trente ») ; déchiffrer des captchas en cyrillique (« vingt euros les cinq cents signes ») ; écouter un sénior souffrant de solitude et compatir (« un euro, la minute »), etc. Ce que redoute le plus Evette, c’est de devenir une « vingt-quatre heures », c’est-à-dire de ne plus avoir aucune activité qui lui donne une visibilité de plus d’une journée. Etre une « vingt-quatre heures », c’est une course effrénée contre le temps, gagner les quelques euros qu’il faut pour vivre l’heure qui suit, sans jamais pouvoir se poser, construire un projet, une stratégie. C’est le cercle vicieux de la grande précarité.

La vision très pessimiste de Catherine Dufour sonne comme un avertissement. La fin de l’emploi, de sa durée légale et de son déroulement dans un temps « long » (plusieurs mois ou plusieurs années), s’il n’est pas accompagné d’une évolution de notre système de protection sociale et de soutien aux personnes, risque de faire de nous des individus morcelés incapables de se projeter, de se construire, d’évoluer. Evette court après le temps, et se faisant, tourne en rond, ou plutôt en spirale, et la sortie s’annonce définitive. Cours Lola cours, il faut changer cette fin, recommencer jusqu’à ce que Manni survive...


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