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Partenaires 01/04/2017

Aborder la complexité ou l’art d’affronter l’incertitude

Laurent Bibard, professeur à l’ESSEC et titulaire de la Chaire Edgar Morin
Praticiens, étudiants, professeurs, curieux, la Chaire Edgar Morin est ouverte, depuis 2014, à tous ceux qui souhaitent aborder la question de la complexité en croisant des regards pluri-disciplinaires qui “favorisent une réflexion de qualité et une liberté de choix et de décision indispensables à un humanisme renouvelé pour l’avenir.” Qu’est-ce que la complexité ? Comment nous permet-elle d’aborder notre environnement en constante mutation ? Quelle place prend la technologie ? Nous abordons ces questions avec Laurent Bibard, professeur à l’ESSEC et titulaire de la Chaire.


Laurent Bibard, titulaire de la Chaire Edgar Morin par digitalsocietyforum

L’Essec a fondé la Chaire de la complexité avec Edgar Morin. Comment s’est effectuée cette rencontre ?

Tout d’abord il y a un lien d’amitié entre Edgar Morin et Jean-Michel Blanquet, directeur général du groupe Essec. Mais surtout, Edgar Morin est quelqu’un qui a réfléchi à l’histoire du XXème siècle et qui l’a vécu. Il pense depuis les années 70 qu’il faut absolument dépasser l’état où nous sommes sur les sciences. Dépasser une forme de culture qui a été très utile à un moment mais qui, sur le fond, est simpliste, à savoir celle qui nous vient de l’aspect de l’humanisme à la Renaissance dont l’un des plaidoyers centraux est que l’humanité s’approprie la nature et la domine pour fabriquer un monde humanisé.

Nous sommes dans la situation très ambivalente d’une explosion de la maîtrise de la nature par l’homme. Nous faisons des choses impensables, jusqu’au transhumanisme qui dit qu’un jour on fabriquera des machines plus performantes que l’homme. Quand on voit que des ordinateurs battent des champions du monde de Go, et que ça fascine tout le monde, on est bien dans cette direction.

Deuxième rêve, celui de devenir immortel. On peut se demander par ailleurs à quoi cela servirait ? Enlever l’angoisse de la mort, éventuellement... En fait, nous sommes dans un monde où s’exprime au maximum le désir de maîtrise et en même temps, où l’on note un manque fondamental de maîtrise de l’homme sur le monde. Du coup la tension s’accroît significativement et comme nous sommes dans une période incertaine et ambivalente, nous pouvons dire que nous sommes en pleine complexité.

Il était important que quelqu’un de l’ampleur d’Edgar Morin ait l’occasion de se rapprocher d’une organisation comme l’Essec qui est au coeur des questions économiques, financières, sociales et politiques mondiales. Et la réciproque est vraie : qu’une école comme l’Essec comprenne que les enjeux qu’elle doit traiter demandent une compréhension aussi vaste est essentiel.

L’entreprise aujourd’hui a donc une relation beaucoup plus poreuse avec son environnement ?

Les entreprises ne sont jamais en apnée en dehors de la société. L’énorme problème que nous avons depuis l’effondrement du mur de Berlin c’est que l’idéologie libérale est devenue monopolistique. L’un des effets pervers de chaque monopole c’est qu’on devient un peu “idiot”, dans le sens où l’idiotie renvoie à la solitude. Quelqu’un qui est seul à réfléchir, et qui donc ne rencontre jamais de contradiction, devient potentiellement « idiot ».

Milton Friedman, le plus fameux des libéraux, déclarait que la seule responsabilité sociale des entreprises est de faire du profit. Cela a enfermé l’idée d’entreprise dans le fait de faire du profit tout court, indépendamment de la manière dont on le fait. J’aime provoquer en disant : pour faire un maximum de profit, il faut être croque-mort, vendre de la drogue, de la pornographie, des armes. Mais ne nous occupons pas des secteurs qui ne rapportent pas ! Si on s’occupe strictement du profit, c’est une énorme erreur.

Mais ça commence à changer. Les entreprises doivent aujourd’hui s’occuper de responsabilité sociale, d’éthique, de durabilité du développement. Nous redécouvrons tous que nous sommes dans un monde et nous sortons d’une forme de naïveté complètement enfermée où pendant 30 ans, un crédo unique s’est imposé dans le fonctionnement de l’économie mondiale.




D’ailleurs l’entreprise a, en premier lieu, un “objet social”

Nous sommes bien d’accord. Elle oeuvre à intégrer les salariés non seulement dans l’entreprise mais dans son environnement, son réseau. C’est quelque chose que les départements RSE, savent très bien : comment on s’inscrit dans un monde, comment on travaille avec, comment le collaboratif fait que chacun y trouve son bien ? Du coup il est nécessaire d’inscrire la notion de complexité en contrepoint d’une approche exclusive et monopolistique de la compréhension de l’entreprise. Elle n’a pas un seul but. Elle a, entre autre, l’objectif de faire du profit et d’enrichir les actionnaires qui la détiennent si c’est une structure capitalistique. Elle a pour but de vendre des produits et services. Elle a pour ambition de fonctionner avec les gens qu’elle emploie. C’est beaucoup plus complexe que simplement faire du profit.

La subtilité et la variété des objectifs ainsi que l’intégration dans un monde diversifié qui implique toutes sortes d’acteurs sont des éléments qu’il faut savoir prendre en compte. Et la pensée complexe permet de le faire.

Quand on regarde la réalité d’un seul point de vue, on peut dire que c’est simpliste. Or nous y sommes tous vulnérables : c’est beaucoup plus facile de regarder la réalité d’un seul angle de vue. Or, cette manière simpliste d’aborder les problématiques provoque une complexité très délétère. Autrement dit, pour le formuler d’un point de vue entrepreneurial : quand on est pris dans des logiques de court terme, qu’on doit être efficace, qu’on doit rendre des “livrables”, qu’il faut travailler et être productif constamment … on regarde de moins en moins l’ensemble des choses. C’est un court-termisme extrêmement dangereux qui provoque des effets de crise, comme cela a été le cas lors de la crise financière de 2008. Chacun s’enferme sur son objectif à court terme et il n’y a plus aucune cohérence et coordination d’ensemble.

Si en revanche l’on considère la complexité comme une réalité qu’on ne peut dépasser et qu’on en fait un atout, on prend de la distance et on appréhende mieux les crises.

Est-ce que l’intelligence artificielle pourrait devenir un allié dans cette prise de distance ?

L’intelligence artificielle fait ce qu’on veut qu’elle fasse. Mais les objectifs ne sont pas toujours les mêmes pour tout le monde ! Les transhumanistes veulent fabriquer des robots plus puissants que l’homme. Pour quoi faire ? Ce point singulier où les machines dépasseront l’humain serait également, si on les suit, le moment où nous deviendrons éternels. C’est extraordinaire : dans un monde où les machines seraient plus puissantes que nous, nous en serions ainsi éternellement esclaves ! Beau programme…

Bien sûr que les machines sont utiles. Elles nous aident sur des quantités de tâches. Mais nous sommes aussi fascinés par le numérique. Nous en parlons trop, comme nous parlons beaucoup de l’éthique aussi, et je suis bien placé pour le savoir, j’enseigne l’éthique depuis trente ans. Dès qu’on a des mots en bouche comme ceux-ci, il faut s’en méfier.

Si le numérique donne la possibilité à des jeunes de vendre leur force de travail (et j’utilise volontairement la terminologie marxiste) sur internet, c’est formidable. Mais on présuppose actuellement que tout le monde peut le faire or ce n’est pas vrai du tout. Il faut être très rapide, habile, agile pour cela … Très peu de gens le sont vraiment. Les réseaux sont donc excellents mais il faut donner les moyens aux humains de savoir s’en servir : l’éducation en amont est un point fondamental. Et ce n’est pas parce qu’on est né à l’ère numérique que c’est plus évident. L’enseignement du regard critique a encore de beaux jours devant lui !

Nous sommes peut-être un peu épuisés par la complexité du monde dans lequel nous vivons et nous aimerions confier aux machines les responsabilités de décision que nous n’avons plus vraiment envie de prendre. La tendance est de dire : les machines vont faire le boulot ! Mais ce ne sont pas les machines qui sont responsables de nous, c’est l’inverse. Nous sommes en train de l’oublier.

Pour aborder la complexité, nous avons donc besoin de l’homme, de son désir, son instinct pour apporter une vision moins mécanique que la machine ?

On ne peut pas se débarrasser de l’instinct. Nous aurons toujours besoin de l’homme et de la complexité qui le fabrique pour aborder le réel avec pertinence. Mais l’homme a aussi pour objectif de simplifier les choses. C’est légitime. Du coup il fabrique des machines qui réduisent la réalité. De la complexité fait partie le désir de simplicité – jusqu’à risquer parfois d’aller jusqu’au pire des simplismes. Nous ne pouvons ni l’éviter, ni le juger, en revanche, nous pouvons le tempérer.


Les commentaires

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Helene  Cascaro
Helene Cascaro 07/04/2017 10:14:24

La question de la complexité et de son détricotage par l'homme et l'entreprise constitue un enjeu clé de notre avenir commun!


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