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Focus 15/12/2016

L’idée de démocratie électronique - Introduction : un discours protéiforme

L'idée que les technologies de communication puissent être un instrument de progrès politique n'est pas nouvelle. Au 19ème siècle, les saint-simoniens voyaient dans le télégraphe un moyen de l'association universelle, réalisant la communion entre l'Orient et l'Occident. Lors de sa naissance, on imaginait que la télévision mettrait le savoir à la portée de tous et élargirait l'espace public. Aujourd'hui, alors que divers signes attestent d’un malaise du politique, c'est l’internet qui suscite l'espoir d'une rénovation de nos systèmes politiques: en fluidifiant la circulation de l'information et en facilitant l'interaction des individus, les réseaux électroniques permettraient aux citoyens de participer plus activement à la vie de la cité et annonceraient une démocratie revitalisée : la démocratie électronique.

Ce texte est un extrait de "L’idée de démocratie électronique, origines, visions, questions" paru dans Le désenchantement démocratique, sous la direction de Pascal Perrineau, La Tour d'Aigues, Editions de l'Aube, 2003 (p. 243-266). Lire le texte complet au format PDF.

Interroger cette notion n’est pas une tâche aisée. Idée ou vision plus que théorie, elle résulte d’un discours protéiforme et relativement disparate sur les applications, expériences, initiatives et projets dont l’internet fait l’objet dans le domaine politique. Ce discours émane de multiples sources : activistes, entreprises commerciales, institutions gouvernementales et élus, essayistes et universitaires engagés, presse spécialisée, associations. Il fait apparaître des variantes nationales (Hagen, 2000): fortement imprégné d’idéaux communautaristes aux Etats-Unis, il est en Europe davantage centré sur l’Etat. On peut néanmoins en tracer les origines et les diverses strates depuis l’apparition de l’ordinateur, en repérer les axes structurants, enfin en souligner les fragilités. Car si l’idée de démocratie électronique semble offrir certaines solutions techniques, elle ne traite encore que partiellement les problèmes qu’a repérés depuis longtemps la théorie de la démocratie.

Origines : les trois âges de la démocratie électronique



L’idée de démocratie électronique n’est pas apparue avec l’internet, mais s’est développée progressivement depuis la seconde guerre mondiale et l’invention de l’ordinateur. On peut distinguer plusieurs phases dans cette maturation qui dépendent d’une part de l’état de la technique à un moment donné, d’autre part de l’évolution de la perception des problèmes de la démocratie. En fonction des contextes socio-politiques et des technologies de l’information et de la communication (TIC) disponibles, l’idée de démocratie électronique a ainsi connu trois strates principales au cours des cinquante dernières années (voir tableau 1).

Les années 1950 : la cybernétique et la machine à gouverner



La première période est dominée par une préoccupation principale : en quoi l'informatique peut-elle contribuer à un pilotage rationnel des sociétés et être mise au service d'une politique échappant aux passions des hommes. Au sortir de la guerre et de son cortège d'horreurs, un courant émerge visant à rationaliser l'activité politique. En même temps apparaissent les premiers véritables ordinateurs. La conjonction de ces deux événements donne naissance au modèle cybernétique, popularisé par le livre de Norbert Wiener paru en 1948 Cybernetics, or Control and Communications in the Animal and the Machine, traduit en français dès 1952. La cybernétique est d’abord une métaphore permettant – grâce à la formalisation des flux d’information à l’intérieur d’un système ou entre celui-ci et son environnement et à des notions telle que le feed-back –, d’expliquer tout organisme vivant, de l’être humain aux organisations sociales. Le modèle cybernétique porte également en lui une promesse d’orthopédie sociale (Neveu, 1997) : on imagine que l’usage de gigantesques ordinateurs capables de traiter des centaines de milliers de données permettra de réduire l’opacité et les blocages des appareils administratifs, de remplacer des hommes dont les facultés d’appréhension sont limitées et qui sont davantage portés à la discussion stérile qu’au calcul logique. C’est le thème de la machine à gouverner, grâce à laquelle il sera possible de conduire rationnellement les processus humains et de « suppléer à l’insuffisance aujourd’hui patente des têtes et des appareils coutumiers de la politique » . Le thème est orwellien, mais il rejoint aussi le vieil argument sophistique élevé par Socrate contre le principe du tirage au sort des magistrats dans la démocratie athénienne (Mogens, 1993, p. 274-275).
Technisation et professionalisation versus droit égal de tout citoyen à la direction politique, le thème du pilotage (gybertikon) des sociétés connaît une double descendance. D’une part, l’approche systémique – illustrée notamment par les travaux de Karl Deutsch ou David Easton –, qui réduit le politique, considéré comme une boîte noire, purgé de tout conflit idéologique et voué au maintien de son équilibre, à un problème pratique de relations du système avec son environnement, i.e. de communication. D’autre part, le mouvement de planification et de rationalisation des choix publics, qu’illustrent le “ Planning-ProgrammingBudgeting-System ” américain ou la Rationalisation des choix budgétaires en France, et qui vise, grâce à l’ordinateur à doter l’Etat d’outils efficaces d’aide à la décision.

L’approche cybernétique s’étendra peu à peu à la fin des années 1960. Elle est soumise à de nombreuses et vives critiques qui soulignent la conception simpliste du politique sur laquelle elle s’appuie ainsi que sa fonction idéologique. Pour Meynaud (1964), la politique possède des spécificités que la technique ne peut réduire, et à l’inverse, il peut y avoir politisation de la technique. Habermas (1968) voit dans le fantasme cybernétique d’une autostabilisation des sociétés une idéologie technocratique qui, confondant la maîtrise technique des problèmes (le pouvoir de disposer techniquement des choses) et le jugement politique pratique issu d’une libre discussion entre les citoyens, empêche un développement démocratique de la science : la scientificisation de la politique est la dépolitisation de l’opinion publique. Dans une autre perspective, au moment où l’on commence à passer à l’informatique distribuée, Henri Jamous et Pierre Grémion (1978) montrent comment l’informatisation ne peut s’envisager que dans une relation dialectique de la technique au socio-politique et la résistance de ce dernier à la greffe informatique.

Les années 1970 : les réseaux locaux et la télédémocratie



Le second âge de la démocratie électronique se caractérise par un déplacement de l’objet, du cadre, et des approches mises en œuvre. On assiste au développement de réseaux câblés de télévision qui sont volontiers perçus comme des médias locaux pouvant être mis au service de communautés locales, tandis que les balbutiements de la vidéo suscitent l'espoir d'une démocratisation de la production de l'information. Le cadre change également: du centre étatique et de sa capacité décisionnelle, l’attention se porte plutôt sur la périphérie, sur les impacts des TIC sur la société civile et en particulier sur l’engagement civique au plan local. Quant à la démarche, elle privilégie la communication horizontale et bottom-up sur l’approche antérieure top-down. Alors que l’informatique sort progressivement des laboratoires et des universités, l’intérêt des chercheurs se porte sur l’appropriation des TIC par les différents groupes sociaux et en particulier sur les conditions de formation d’une culture technique de masse. Dans le contexte social et intellectuel de l'après 1968, marqué par un retour au terrain, à la lutte sociale sur des fronts nouveaux (théorisée ensuite sous le label des nouveaux mouvements sociaux), cette préoccupation se traduit par la mise en œuvre d’expérimentations visant à mettre les TIC au service du peuple dans une perspective d'appropriation, d'innovation et de changement social par le bas.

De nombreuses expériences de télé-démocratie voient alors le jour dans deux directions principales. La première, qui ouvre un débat sur les formes de la démocratie (plébiscitaire-populiste/délibérative-représentative), consiste à utiliser les réseaux locaux pour établir de nouvelles relations entre citoyens et élus et à créer des Electronic Town Meetings. S’appuyant la relative interactivité que les réseaux câblés de télévision offre, divers projets (Minerva dans le New Jersey , Qube à Columbus, Hawaï Televote) tentent de mettre en œuvre des mécanismes de participation des citoyens aux décisions publiques: retransmission des séances du conseil municipal, débats entre citoyens, premières tentatives de consultations instantanées.

L’autre orientation s’intéresse davantage à la capacité des TIC à créer du lien social et à renforcer les identités locales dans un esprit civique. Mettant à profit l’apparition de l’informatique en réseau, le Community Memory System de San Francisco qui trouve ses racines dans le mouvement de lutte contre la guerre du Vietnam et le mouvement pour une Technologie appropriée – qui promeut une technologie, décentralisée, conviviale, écologique, à échelle humaine dans l’esprit des thèses d’Illich (1973) et Schumacher (1973) – donne naissance au mouvement des community networks. Celui-ci se développe dans les années 1980 sous la forme de free-nets qui se proposent d’offrir une sorte de service public de l’information et de revitaliser la démocratie à l’échelle locale (Kubicek and Wagner, 1998).

Ce second âge de la démocratie électronique est surtout vivace aux Etats-Unis. En Europe, il connaît un écho moins fort et plus tardif. La vidéo légère et les réseaux câblés y suscitent également l’espoir d’une communication sociale émancipée de la tutelle étatique et de canaux d’information communautaires7. En France, le plan télématique (1978) puis dans une moindre mesure le plan câble (1982), donnent lieu à diverses expérimentations sociales (Aspasie à Marne-la Vallée, Claire à Grenoble, Telem à Nantes). Mais ces initiatives sont contrariées par la tradition qui fait de l’État l’instituteur de la vie sociale et économique.

Confronté aux limitations de la technique, à la commercialisation des réseaux câblés de télévision (devenus des outils de divertissement plus que de participation civique), le deuxième âge de la démocratie électronique n’a pas tenu ses promesses. La plupart des expériences n’ont pas conduit à l’élargissement de l’espace politique espéré et se sont souvent heurtées au désintérêt des citoyens impliqués, et n’ont pas. Cette période a toutefois favorisé une tentative de théorisation au sein de la science politique des potentialités démocratiques des TIC dont divers ouvrages témoignent .

Les années 1990 : l’internet et la cyberdémocratie



Les années 1990 ouvrent une nouvelle phase dans la sédimentation de l’idée de démocratie électronique. Celle-ci est d’abord liée au développement de l’internet, du moins dans les pays industrialisés. Par sa liberté d’expression, son anarchie égalitaire et coopérative, la diversité des formes de communication qu’il autorise, sa relative simplicité d’usage, l’Internet paraît non seulement offrir de nouvelles solutions aux problèmes traditionnels de la crise du politique ; il fonde également un modèle du vivre ensemble et va devenir une métaphore d’un âge nouveau du politique. Cet investissement symbolique de l’internet est favorisé par la montée en puissance de ce qu’on a pu appeler l’idéologie californienne (Barbrook and Cameron, 1996). S’inscrivant délibérément dans le mouvement de mondialisation économique, opposée à l’intervention de l’Etat, celle-ci articule libéralisme économique et libertarisme politique autour de la figure d’un consommateur-citoyen, et valorise un individualisme créatif et hédoniste qui n’exclut pas la solidarité sociale.

Prenant appui sur cette double mutation, la cyberdémocratie propose une nouvelle conception du politique qui ne s’organise plus autour de l’Etat-nation, mais dans un espace ouvert, détérritorialisé, non hiérarchique, réflexif, dans lequel des individus pleinement autonomes nouent des relations multiples. La notion de cyberespace à donné lieu à une profusion de visions dans laquelle on peut néanmoins repérer deux courants principaux. L’un, qu’on qualifiera de communautariste, a été formulée par Howard Rheingold. Théorisant l’expérience du réseau communautaire Well (Whole Earth „Lectronic Link) de San Francisco, créé à la fin des années 1980, Reinghold (1993) fait de la communauté virtuelle la cellule de base d’un nouvel âge du politique. Grâce aux possibilités interactives des réseaux informatiques, les citoyens peuvent acquérir aisément un capital social qui leur donnera un réel pouvoir d’action politique. Cette thématique de la communauté virtuelle sera reprise par de nombreux propagandistes pour être reliée à la conception habermassienne de l’espace public comme lieu fondamental du politique.

L’autre courant, davantage axé sur l’économie politique et en ce sens plus « conservateur », est représenté par Alvin Toffler et Esther Dyson, auteurs de la Magna Charta for the Knowledge Age, première tentative d’une théorie politique du cyberespace. Pour ceux-ci, l’information devient la ressource principale des économies modernes, ce qui bouleverse les structures de la société : le pouvoir n’est plus basé sur la propriété matérielle, mais sur la capacité à communiquer. Celle-ci étant mise à la portée de chacun par l’internet, l’organisation hiérarchique des systèmes politiques est ébranlée au profit de formes d’autoorganisation inventées contractuellement par les citoyens.

Dans l’un et l’autre cas, le cyberespace est perçu comme un moyen de dépassement des systèmes politiques où peut se forger une sorte de contre-société qui absorbera en retour le vieux monde politique réel. Il ne s’agit plus d’accroître la capacité de l’Etat à interagir avec la société, comme dans la vision cybernétique, ou d’améliorer la relation entre gouvernants et gouvernés, comme pour les partisans de la télé-démocratie, mais de refonder le politique.

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