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Et si... ? 16/12/2016

Et si nous assumions les insolubles paradoxes de la civic-tech ?

En vous promenant dans des villes de France et d'ailleurs, ici ou là, peut-être êtes-vous tombés sur des "guerriers bantous" du "street artiste" Kouka . En vérité, eux et les femmes que Kouka met en scène aussi parfois ne sont pas des combattants, mais des veilleurs, des gardiens de la paix, de l'entente au sein de la tribu, donc de nos tribus, de nos démocraties déchirées que les magies du numérique ne suffiront pas à guérir. © Kouka
Ce jeudi 15 décembre vers midi, au sortir du Collège des Bernardins dans le cinquième arrondissement parisien, bien malin celle ou celui qui aura répondu à la question du débat du Digital Society Forum : « L’impact du numérique sur la démocratie : mirage ou révolution citoyenne ? »… Invités sur l’estrade et débatteuses de la salle, militants critiques et politologues revigorés, chercheurs patentés et chercheuses improvisées, entrepreneurs et entrepreneuses d’un objet voyant non identifiable, chevaliers du cyber business as usual ou magiciennes de la transformation citoyenne totale, toutes et tous semblaient plutôt portés par l’ambivalence de cette drôle de civic-tech que par son introuvable lot de certitudes. Tour d’horizon subjectif, partial et partiel, de sept de ses paradoxes…

1. Les mille fleurs de la civic-tech éclosent alors que le pays s’apprête à élire son nouveau roi républicain.
C’est un paradoxe évident et quelque peu inquiétant : pourquoi aura-t-il fallu attendre l’aube du plus élitiste et du plus fatigué des rituels électoraux pour voir éclore cette myriade d’initiatives citoyennes ? Et que subsistera-t-il de cette effervescence pour une autre politique au soir du deuxième tour de la Présidentielle, le dimanche 7 mai 2017 ? Du business pour les législatives du mois d’après, sans doute. Mais ensuite ? Ce serait réjouissant que le Coup d’État citoyen , qu’a effleuré dans son intervention Élisa Lewis et dont elle a fait un livre avec Romain Slitine, ne fasse que commencer…

2. La civic-tech veut transformer la politique là où la majorité des électeurs s’interrogent sur l’incapacité de la politique à changer leur vie.
C’est une remarque piquante de Thierry Pech, directeur de la machine à penser (think tank) « démocrate et progressiste » Terra Nova : « Je vois une abondance de programmes, mais un vrai manque de projets. » La civic-tech se donne pour belle ambition de révolutionner la politique, alors que l’immense majorité des électeurs, eux, sont dégoûtés d’elle. Ils constatent juste à quel point les hiérarques politiques échouent à améliorer leur vie quotidienne. Mais l’enjeu n’est-il pas justement le partage le plus large de ce désir renaissant pour la chose politique débarrassée de la chose politicienne ? Il y a du taff.

3. La civic-tech est forcément tech alors que les enjeux démocratiques se jouent pour la plupart hors tech.
Comme l’écrit Valentin Chaput dans son Manifeste pour l’ouverture des civic-tech , publié par Usbek & Rika : « À ce jour, la civic-tech n’est qu’un passe-temps pour la classe moyenne urbaine désabusée par le spectacle de sa représentation politique. À de très rares exceptions près, nos initiatives ne sont pas inclusives et ne touchent pas les citoyens des quartiers populaires et des périphéries qui forment les bastions d’abstentionnistes et de votes extrêmes. La tâche est immense tant le fossé à combler est profond, tant les fractures seront longues à cicatriser. » Et ce ne sont pas des algorithmes de ciblage politique pour le porte-à-porte qui réussiront à construire un pont sur cet abîme.

4. La politique et le numérique suscitent défiance et peur alors que la démocratie suppose confiance et joie de vivre.
Question pertinente d’une étudiante dans l’enceinte mystique de la salle en ogive du Collège des Bernardins : nous n’avons plus confiance, ni dans la politique, ni dans le numérique, que faire ? À entendre l’une des responsables des plateformes de campagne Nation Builder (quel nom !), pouvant effectivement servir autant aux pro-Brexit qu'aux anti-Brexit, d’aucuns feraient plutôt trop confiance à la pseudo neutralité de la technologie. Alors oui, que faire pour retrouver notre vista démocratique ? Prier ne suffisant pas à notre empowerment , peut-être faut-il marier technologie pour les nuls et politique joyeuse ? Ou bien l'inverse : technologie joyeuse et politique pour les nuls ?

5. Les startups de la civic-tech font du business de la politique pour lutter contre la politique business.
Dans Internet Actu, Hubert Guillaud raconte un autre débat, tenu quant à lui le 8 décembre dernier dans l’antre du laboratoire d’innovation publique La 27e Région : « Peut-on transposer les modèles économiques de la Silicon Valley dans le champ démocratique ? » … L’honnête homme, bien convaincu de la différence fondamentale entre l’essence du faire politique, motivé par l’intérêt général, et la logique business, en théorie gouvernée par le profit, aurait tendance à répondre par la négative. Sauf qu’on « ne voit pas apparaître un financement d’intérêt général, c’est-à-dire un soutien des acteurs publics, alors que ceux-ci ne cessent de réduire leurs budgets. » Conséquence : ce sont les projets opérationnels, de l’ordre de l’application de sondage automatisée ou de la plateforme de consultation genre gov-tech, qui plus est trop souvent via des logiciels propriétaires, qui tirent les moins mauvais marrons du feu comptable. Rénover la politique ne pourrait-il être qu’un sacerdoce de bénévoles ? Donc de militants à l’ancienne ? Sortir de ces nœuds de paradoxe supposerait, selon le lucide Valentin Chaput, cofondateur de Open Source Politics , un soutien bien plus fort des institutions publiques à ce qu’il appelle les common-techs ou communs digitaux … au service de cette si indispensable révolution pour une politique enfin collaborative. Vraiment, il y a du taff.

6. La transparence devient la vertu politique de gouvernements dont les activités de contrôle, de surveillance et d’espionnage restent opaques.
Un dossier entier ne suffirait à lister les ambivalences du rêve de transparence appliqué aux institutions et gouvernements de la planète. Côté pile, les acteurs de l’open data soulignent l’avancée que représente la boîte à outils du gouvernement ouvert présenté par Etalab , l’entité administrative dédiée au sujet, à l’occasion du Sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement Ouvert qui s’est tenu à Paris du 7 au 9 décembre dernier. Côté face, une ribambelle d’associations engagées, de Regards Citoyens à la Ligue des Droits de l’Homme, dénoncent le fossé entre les paroles et les actes, tel que constaté dans ce sommet pas si transparent. Démocratie 2.0 où te caches-tu ?

7. La politique en mode digital se délecte de messages de 140 signes vivant dans l’immédiat là où la politique a besoin de temps et d’espace pour se réinventer.
Lorsque Damien Viel, directeur général Twitter France, défend avec conviction le pluralisme de son réseau social, qu’il décrit comme une formidable source d’infos politiques, certains sourient ou grognent au Collège des Bernardins. Il est vrai qu’utiliser plusieurs messages de 140 signes, même avec des liens hypertexte et des vidéos de 2 minutes, comme vecteurs d’un projet de réinvention de la politique serait un curieux pari. Sauf que Twitter, au contraire de Facebook, n'utilise pas d'algorithmes pour orienter le chaland, et qu'après tout, ce n’est pas Twitter qui a voté pour Donald Trump. Ce serait même plutôt l’inverse : les guerriers du héros populiste ont savamment utilisé le cocktail de Twitter, Facebook et surtout Fox News pour alimenter leurs ouailles. D’où peut-être une double intuition… Et si la technologie ne pouvait être que paradoxale ? Et si les premiers enjeux de la civic-tech, dans les villes, les quartiers et les campagnes, étaient, dès lors, moins numériques que sociaux, culturels et... politiques ?


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