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Focus 08/12/2016

Démocratie participative : le numérique ne fait pas tout

La photo d’une petite mise en scène lors de l’un des ateliers d’évaluation de politiques publiques organisé par La 27e Région, association qui agit pour "une meilleure convergence entre l’État et les collectivités locales en matière d’innovation publique."
Stéphane Vincent est le délégué général de La 27e région, association créée en 2012 qui se veut un "laboratoire de transformation publique". Dans cette interview réalisée par notre partenaire Culture Mobile, il nous éclaire sur les enjeux de la démocratie participative en France. Les nouvelles technologies de l'information et de communication ont modifié notre rapport à la citoyenneté, mais sont-elles la réponse ou seulement une partie de la réponse à un système politique en perte de confiance ?

Culture Mobile : Vous êtes l’un des acteurs majeurs d'une initiative appelée « La 27e région ». Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s'agit ?

Stéphane Vincent : La 27e Région est une association loi 1901 à but non lucratif. L’idée est née en 2008 d’une rencontre avec l’Association des Régions de France. Notre petite équipe est pluridisciplinaire, composée de généralistes de l’action publique, avec un bagage en gestion publique, sciences politiques, arts et culture, design et sciences humaines et sociales. Nous travaillons avec un réseau d’une cinquantaine de professionnels localisés dans toute la France : designers, sociologues, ethnologues, chercheurs, makers, entrepreneurs sociaux, mais aussi architectes participatifs, vidéastes, comédiens, journalistes, développeurs numériques, etc. Notre objectif est d’imaginer et de tester avec les collectivités locales de nouvelles façons de concevoir des politiques publiques. Nous menons des programmes appelés «recherche-action» que nous faisons cofinancer par les acteurs publics, des collectivités locales voire la Commission européenne. Le programme «La Transfo» , par exemple, consiste à simuler l’existence d’un laboratoire d’innovation sociale au sein d’un groupe de collectivités volontaires pendant 18 mois dans chacune d’elle. La Ville de Mulhouse ou encore la Ville de Paris testent actuellement ce programme avec nous, et nous ambitionnons de le mener dans une dizaine de collectivités au total.

Cette réinvention des politiques publiques était-elle une demande des citoyens ou de l’administration désirant se moderniser ?

Les deux. À la fois des élus, des fonctionnaires et de simples citoyens. Nous étions convaincus qu’il manquait un cadre neutre et bienveillant dans lequel il serait possible de réinterroger librement le sens de l’action publique, de critiquer son fonctionnement et son impact, sans que ce soit vécu comme une attaque mais bien comme une réflexion utile à tous. Une sorte de «piratage bienveillant» pour imaginer d’autres voies. Nous ne voulions pas créer un cabinet-conseil ni même un groupe d’experts, mais plutôt une sorte de laboratoire de recherche-action qui partirait du terrain et en tirerait les enseignements qui seraient ensuite largement partagés.

La 27e région est-elle, d’après vous, l’une des réponses concrètes voire la première pierre de l’élaboration d’une démocratie participative où les politiques publiques seraient construites autour des besoins des usagers ?

Le point de départ de ce projet tient dans cette question : pourquoi de nombreuses politiques publiques échouent-elles, et qu’est ce qui permettrait de les améliorer ? Nous faisons l’hypothèse qu’il faut repenser les politiques publiques en s’intéressant davantage aux usages qu’en font les populations. Un exemple : comme l’a montré le chercheur Philippe Warin, dans certains départements, le revenu de solidarité active (RSA) n’est utilisé que par 30 ou 35% des personnes qui y sont éligibles. Est-ce seulement un problème d’information et d’accès, ou bien d’inadéquation plus fondamentale avec les réalités des citoyens ? Comment aider les citoyens à jouer un rôle dans les politiques qui leur sont destinées ? Cet exemple vaut pour un grand nombre de politiques publiques, dans tous les domaines. Nous pensons qu’en comprenant mieux leurs publics et en travaillant avec eux, les gouvernements et administrations travailleront de façon plus systémique et sortiront des "silos administratifs".

Récemment, vous avez ouvert un lieu à Paris : le Super-public. Quel est son rôle ?

Depuis quatre à cinq ans, un nombre croissant d’acteurs publics et privés s’intéressent à ces nouvelles formes d’innovation publique : design, innovation sociale, numérique, etc. Il y a les petits nouveaux de la "civic-tech" , mais également des courants plus anciens issus de l’intervention urbaine ou de l’architecture participative, des écoles de pensée passionnantes comme celles issues de l’éducation populaire ou encore du théâtre forum. En 2014, nous avons fait l’hypothèse qu’il fallait offrir un toit à toutes ces communautés, un endroit pour se reconnaître, se retrouver, mais aussi se professionnaliser ensemble et partager des ressources. Il existe de nombreux tiers-lieux, mais aucun n’était consacré exclusivement aux enjeux d’innovation de la politique publique, or c’est une culture très particulière, assez différente du monde des startups par exemple. Super-public est le premier lieu entièrement dédié à cette question. Sur une surface de 300 mètres carrés, au numéro 4 de la rue la Vacquerie dans le onzième arrondissement de Paris, nous expérimentons une programmation d’événements spécialisés (environ 80 par an), des activités de coworking et des sessions de formation au "design de politiques publiques".

Quel est le bilan de cette expérience ?

Actuellement nous essayons de voir ce qu’il faut changer et améliorer, et nous discutons avec la Ville de Paris pour imaginer un lieu plus ambitieux. Aujourd’hui, Super-public est le lieu où les professionnels se retrouvent pour partager les enseignements des expériences qu’ils mènent dans toute la France et ailleurs. C’est devenu un point de passage régulier pour des pionniers du monde entier, comme Audrey Tang, la nouvelle ministre «hackeuse» du gouvernement taïwanais, ou encore les équipes du LabGob, le nouveau laboratoire d’innovation sociale du gouvernement chilien, pour ne citer qu’eux. Visiblement, le concept séduit puisque la Ville de San Francisco nous a demandé l’autorisation d’ouvrir un lieu au concept et au nom similaires. Super-public San Francisco est ainsi installé depuis juillet dernier dans un espace de 1500 mètres carrés au cœur de la ville !

Pensez-vous que les nouvelles technologies pourraient être la solution pour l'élaboration d'une démocratie participative et collaborative ?

Toutes les solutions sur lesquelles nous travaillons sont hybrides. Quand nous réfléchissons avec la Ville de Paris sur l’avenir des mairies d’arrondissements, nous proposons des changements qui concernent autant l’espace, l’organisation, le rôle des agents publics et de la hiérarchie, le mobilier de l’accueil et des espaces de travail, que les outils numériques destinés aux habitants ou aux agents. Il y aurait un danger à voir le numérique à la fois comme la question et la réponse ultime aux problèmes que nous rencontrons quotidiennement dans les administrations et le rapport aux citoyens.

Cependant ces nouvelles technologies ne faciliteraient-elles pas la participation des citoyens dans la mise en place des politiques publiques ?

L’un des objectifs est effectivement «d’outiller» les citoyens pour qu’ils puissent jouer un rôle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques. À la 27e Région, nous pensons cependant qu’il ne suffit pas d’interroger les gens sur leurs attentes lors de débats publics ; il faut plutôt chercher à mieux comprendre leurs usages, leurs comportements et leurs pratiques réelles. Nous ne croyons pas non plus que tout ceci puisse conduire à une démocratie parfaite, mais plutôt que ça pourrait aider à éviter les plus grosses erreurs, les dégâts collatéraux commis quotidiennement, faute d’un travail d’écoute et d’observation suffisante.

Étant présent dans les territoires, pensez-vous que la société française est prête pour un fonctionnement, disons plus « participatif et collaboratif » de la République ?

La société française a changé, les citoyens sont, bien sûr, moins passifs, plus critiques, ils interrogent davantage les politiques qui leur sont proposées. D’un côté, il y a de vraies pistes qui permettraient d’enrichir la conversation démocratique, de faire bouger les points de vue, du côté des gouvernants comme des gouvernés. D’un autre côté, il ne faut pas être naïf, ni tomber dans le piège du fétichisme participatif et penser que tout le monde voudra participer en permanence, qui plus est dans le sens de l’intérêt général. Participer, c’est fatiguant, c’est exigeant, sauf s’il s’agit juste d’une participation «bouton-poussoir» sur internet ! La promesse de la participation peut aussi produire des dégâts immenses, par exemple quand les participants ne voient pas l’impact consécutif à leur participation. Le philosophe Bruno Latour parle d'ailleurs de «rétablir la démocratie sur une base réaliste», en ce sens qu’il faut essayer de faire mieux, avec les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’on les idéalise. Il nous faut à la fois rêver ce que serait une démocratie plus riche, plus ambitieuse, mais le faire avec l’humilité d’un certain pragmatisme, beaucoup de travail et des moyens qui aujourd’hui, manquent considérablement. Quelles sont aujourd’hui les ressources humaines et financières investies pour inventer une nouvelle démocratie, de nouveaux systèmes publics et politiques ? Pour l’instant elles ne sont pas légion...



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