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Et si... ? 17/11/2016

Et s’il n’y avait qu’une lettre pour passer de solitaire à solidaire ?

Tree of life (2011) de Terrence Malick. Jack O'Brien (Sean Penn) se remémore sa jeunesse dans les années 1950 au Texas avec ses deux frères, R.L. et Steve, partagés entre la douceur de leur mère (Jessica Chastain) et la violence de leur père (Brad Pitt), un ex-officier, qui avec des méthodes d’éducation rigides entend bien endurcir ses fils, les préparer à cette vie qui l’a privé de son seul rêve, celui de devenir un grand musicien…
Alors que les citoyens ne croyaient plus au pouvoir du vote, l’élection de Donald Trump est venue leur prouver le contraire. Cependant au lieu du triomphe annoncé des sans grades sur l’establishment, ne s’agirait-il pas plutôt d’une victoire des individus connectés sur les corps sociaux ?

Les réseaux sociaux sont en effet devenus l’une des portes d’entrée principales sur le monde, atteignant directement les individus et court-circuitant les corps sociaux traditionnels que sont la famille, l’école, le travail, etc. Contribuent-ils, dès lors, à façonner l’opinion, à l’image de la télévision quand elle sélectionne les informations et décide de leur traitement ?

Première observation : les algorithmes des réseaux sociaux, cela a été maintes fois décrit par les sociologues, tendent à nous donner à voir et à entendre ce que nous pensons déjà. Cette homophilie de la pensée, en renforçant nos convictions et notre aveuglement à l’autre, celui qui ne pense pas pareil, contribue à la disparition des espaces de dialogue et des zones d’incertitude. C’est peut-être ainsi que les élites, les privilégiés ou juste ceux qui « s’en sortent » deviennent aveugles aux inégalités sociales dont les effets aspirent la société vers le chaos. C’est peut-être ainsi que les classes moyennes populaires, les sans diplômes ou juste ceux qui ne s’en sortent pas ou de moins en moins, deviennent aveugles face aux mensonges les plus irresponsables des populistes

Pourtant, depuis internet, nous avons acquis une mémoire collective sans précédent. Lorsque les dirigeants politiques s’expriment, il est, en effet, courant de voir surgir une vieille vidéo ou un vieux tweet qui vient attester de leur revirement soudain ou de leur double discours. Dans la majorité des cas, ces révélations font pschitt . Parce qu’elles viennent fragiliser nos convictions, nous préférons sans doute les écarter, arguant de la théorie du complot, de l’attaque politique ou de la fausse rumeur.

Il y a, cependant, une autre raison qui nous pousse à l’oubli : sur les réseaux sociaux, une révélation est vite remplacée par une autre. Ce qui nous amène à une autre observation : les corrélations faites entre la radicalisation des jeunes et les réseaux sociaux, si elles ne sont pas fondées, soulèvent le problème du harcèlement continu des notifications. Même s’il est automatique et sans but idéologique, ce harcèlement est en effet largement utilisé par les djihadistes, afin de soumettre les jeunes à un flux continu de publications et de conversations similaires qui ne laisse aucune place à la réflexion. Notre mémoire immédiate, celle qui nous sert justement à réfléchir, pourrait-elle un jour ne plus rien fixer tant elle se vide au fur et à mesure qu’elle se remplit ?

Une étude (Trending Machine, 2013) a révélé que dans plusieurs cas, les Américains de 18-34 ans étaient plus sujets aux trous de mémoire que les plus de 55 ans… Est-ce un simple détachement des intendances de la vie ou bien le signe d’une détérioration précoce de la mémoire ? Hasard ou coïncidence, Facebook a développé la fonctionnalité « ce jour-là » qui fait remonter régulièrement dans le fil de news de chacun des publications mises en ligne le même jour, mais un, deux, trois voire dix ans plus tôt. La mémorisation d’un événement s’appuyant, en autres, sur le fait de se le remémorer, on peut se demander si un tel mécanisme de sélection, fondée sur la popularité de nos souvenirs auprès de nos proches, pourrait av oir une influence sur notre mémoire à long terme. Tout cela serait fort anecdotique, si la mémoire n’était pas l’une des composantes essentielles de l’intelligence !

Bien sûr, les outils que sont Facebook, Twitter ou Google, ne sont pas responsables de la montée du populisme et de l’extrémisme dans le monde, mais il ne faut pas éluder, non plus, l’effet de la forme sur le fond. À l’image de la télévision qui a privilégié la pensée visuelle, spectaculaire et divertissante, avec des résultats peu convaincants, notamment dans le domaine politique, les réseaux sociaux favorisent la pensée virale, le trait d’esprit, la réaction (plutôt que la réflexion) et l’immédiateté. L’enchaînement désastreux de l’histoire récente, du massacre de la population syrienne aux attentats djihadistes, du Brexit à l’élection de Donald Trump et l’anticipation d’un Alain Juppé subissant le même sort qu’une Hilary Clinton, provoquent, cependant, de nombreuses réactions contre l’absence d’une pensée construite. Elles proviennent notamment des « intellectuels » contre lesquels les extrémistes et populistes ont déclaré une fatwa ou une chasse aux sorcières selon le référent culturel invoqué.

Ainsi, le Collège Méditerranée , une université populaire hors les murs, vient de voir le jour à Marseille. Portée par une nouvelle génération de chercheurs des sciences humaines venue des deux rives de la Méditerranée, il veut s’attaquer sans langue de bois aux questions qui divisent l’Orient et l’Occident, posant la Méditerranée comme le lieu de la faille mais aussi du rapprochement possible. Surmonter cette faille, les Rencontres d’Averroès en ont fait leur thème cette année, un an après les attentats du 13 novembre qui avaient interrompu l’événement. Tout à coup, l’histoire, la philosophie, la psychologie, l’anthropologie, etc., se mobilisent contre le vide de la pensée politique. Auront-ils le temps d’inverser la tendance ?

Difficile à dire. Cependant, les savoirs et les « sachants » doivent sortir des universités et des laboratoires de recherche, aussi certainement que les espaces de débat doivent faire une large place au public. En effet, que sont devenues les agoras d’antan à une époque où les bancs publics sont supprimés pour empêcher les SDF d’y dormir et les gens de discuter, où les espaces communs sont vendus au mètre carré, clôturés et transformés en galeries commerciales ? Si les Printemps arabe, les Indignés espagnols, Occupy Wall Steet ou Nuit Debout ont pris possession des places, ce n’est certainement pas un hasard. La démocratie participative à laquelle nous semblons aspirer demande des infrastructures adaptées afin de partager et de confronter des idées tout en reconnaissant la valeur des savoirs acquis.

Et si nous arrêtions le format « table ronde » qui privilégie les querelles d’ego, certes divertissantes, mais qui détourne de questions plus profondes ? Et si nous ouvrions des débats, dont l’objectif serait de répondre aux incertitudes du public au lieu de les contraindre dans un espace de parole aussi pauvre qu’un micro-trottoir ? Et si nous articulions des réunions de préparation ouvertes au public avec une utilisation des réseaux sociaux pour décrypter de façon collaborative le livre de tel ou tel invité, etc. La tâche est monumentale, et même s’il suffit de changer une lettre pour passer de solitaire à solidaire, grimper au sommet de Tree of life pour retraverser notre Histoire ne suffira pas à nous faire préférer la grâce à la force… mais ce pourrait être un début.


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