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Et si... ? 14/11/2016

Et si la victoire de Donald Trump nous vaccinait contre notre obsession des réseaux sociaux ?

Le mashup dont est tirée cette image a pour titre « Les dessous du pop ». Son réalisateur, Julien Lahmi , par ailleurs initiateur de l’encyclopédie en ligne du genre, Mashup Cinéma , n’y construit aucun pont explicite entre les médias sociaux et le nazisme. Non, il met juste en scène par ses collages les paradoxes d’icônes se voulant pop, des Rolling Stones à Facebook ou Twitter, parfois mangés par les marques ou investies par des drôles de zèbres.
Mercredi 8 novembre, 18 heures, dans l’amphithéâtre Émile Boutmy à Sciences Po Paris. Tandis que les Américains votent de l’autre côté de l’Atlantique, Fred Turner dévoile à l’écran un portrait géant de Donald Trump, sous-titré : « L’individualisme autoritaire ». Le professeur de l’université Stanford en Californie montre, aux étudiants français et autres curieux venus écouter sa conférence, le schéma de communication du milliardaire à la délicatesse d’un mammouth en rut : trois pôles, Facebook, Twitter et la chaîne Fox News , avec bien sûr le futur président au centre. Autrement dit : le côté grand pote avec le peuple White Trash via Facebook ; les trolls outranciers, la rhétorique populiste et les bons mots qui cognent aux parties intimes grâce aux 140 signes dopés des tweets surmultipliés ; et les reprises systématiques des messages les plus croustillants ou insupportables dans la plus vue des télévisions de news, qui plus est marquée du sceau du bon sens droitiste de la famille des Républicains.

Traqueur des origines de nos utopies numériques, Fred Turner s’interroge : comment les anges de la révolution digitale, si inspirés de contre-culture à l’instar de Google ou même de Twitter, ont-ils pu participer à la montée de l’impétrant au firmament de la politique étatsunienne ? Le chercheur perçoit Donald Trump comme l’incarnation d’une « personnalité fasciste », à l’opposé de cette « personnalité démocratique » au cœur de son dernier ouvrage, tout juste traduit en français : Le Cercle démocratique, sous-titré « Le design multimédia, de la Seconde Guerre mondiale aux années psychédéliques » (C&F Éditions). Ev Williams, fondateur de Twitter, avait d’ailleurs signé cet été 2016 une tribune d’opposition au candidat républicain, aux côtés de Jimmy Wales de Wikipédia et de Steve Wozniak d’Apple. Cette prise de position n’a guère empêché l’ex animateur de l’émission de téléréalité The Apprentice, sur NBC, à continuer de plus belle ses outrances de quelques signes, dictées à ses équipes avant publication sur le réseau social. Ainsi est-il entré dans l’intimité des familles blanches de l’Amérique, et en particulier des plus populaires, explique Fred Turner. Mais cette intrusion chez les gens, se voulant proche et familière pour mieux s’opposer à la langue technocrate de sa rivale, doit-elle vraiment être imputée à Twitter ou à Facebook en tant que tels ?

Dans sa chronique sur France Culture, le journaliste Xavier de La Porte répond par la négative, ou pas loin. Il s’agace du « discours visant à fustiger les réseaux sociaux pour l’extraordinaire et presque gratuite exposition qu’ils ont fournie à Donald Trump ». Se faisant le relais des mots d’un « fin analyste des réseaux » qui restera aussi mystérieux que Fantomas, il explique : « selon lui, ce qui était frappant, c’est la manière dont Trump avait fait entrer dans les médias traditionnels, et plus largement dans l’arène politique, un type d’énonciation qui était celui des réseaux sociaux : des propos de réaction, infondés, non sourcés, ironiques, outranciers, conjoncturels. A cause de la boucle [des réseaux sociaux aux médias grand public, puis de ces grands supports aux réseaux sociaux, et ainsi de suite], ce registre d’énonciation a fait irruption dans les médias traditionnels, y provoquant un mélange de sidération et de fascination dont nous avons été saisis. Et cela a fini par perturber la joute politique en donnant le sentiment que tout y est autorisé. Si tout cela était resté dans Twitter, on peut postuler que cela aurait été d’un effet bien moindre. Ainsi ce qui est à interroger ici, c’est l’absence de distance et de réflexion avec lesquelles les médias ont manipulé ce qui lui arrivait des réseaux sociaux. »

Détail signifiant de l’égotisme du personnage et de sa pratique biaisée : ce bon Donald est aujourd’hui suivi par 15 millions de followers, mais n’a souscrit lui-même qu’à 41 abonnements – sa famille, ses conseillers, ses propriétés immobilières… et Fox News. Les réseaux sociaux en racontent beaucoup sur le maître et possesseur du compte, évidemment. D’un autre côté, ils ne sont pas neutres : ils orientent le regard, poussent à l’adoption de codes et d’attitudes. Mais n’est-ce pas ce que font depuis des lustres tous les médias majeurs de façon plus ou moins intensive, voire bien des technologies et applications, portées par leurs usages et leurs usagers plus ou moins conformes ? Sociaux ou non, les médias sont une arme des pouvoirs et des contre-pouvoirs, les grands décideurs ayant généralement plus de puissance d’artillerie lourde que les petits pirates. L’internet n’a aucune influence tout seul. Ou s’il en a, c’est uniquement au travers des acteurs culturels, sociaux et politiques qui s’en saisissent dans un contexte jouant lui aussi un rôle majeur dans cette danse ancestrale de persuasion, de contrôle, d’orientation des goûts et couleurs et d’interprétation pour le malheur ou pour le rire. Qu’on se le dise : Twitter et Facebook ne sont pas des Dieux. Aussi n’ont-ils pas réussi à transformer Mister Trump en fée Clochette. C’est dommage.


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