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Entretien 26/10/2016

"Vers une nouvelle socialité, avec les machines"

Thierry Ménissier (photo Nicolas Oppenot)
En marge de l'atelier DSF qui a eu lieu dans le cadre du World Forum, à Grenoble, sur la question de la place de l'intelligence artificielle dans les métamorphoses du monde du travail , Thierry Ménissier, philosophe et professeur à l'IAE de Grenoble, revient sur les nouvelles relations que nous entretenons avec les machines.


Thierry Ménissier par digitalsocietyforum

Merci pour l’invitation. C’était vraiment intéressant. Entre une expertise technique, de service, celle d’Orange et un public varié, avec manifestement des gens experts et un grand public plus distant. J’ai trouvé qu’il y avait une grande qualité dans les échanges. Beaucoup d’engagement des gens dans leurs questions, leurs préoccupations. Ca relève du thème. Ce thème de l’intelligence artificielle dans sa capacité à remplacer l’humain. A supplanter l’humain dans ses compétences en particulier.

On a réussi à affronter les questions très angoissantes et nous n’avons pas de réponse. Mais le développement de la socialité par le biais des réseaux et notamment avec ces êtres hybrides ou ces êtres synthétiques qui arrivent dans quelques années. Ces machines qui n’ont plus de machine que le nom puisqu’elles peuvent même être organiques maintenant et développer de la complexité, donc de l’intelligence. Mais aussi cette plus belle complexité encore qui est l’émotion.

Ce que j’ai voulu dire c’est qu’il faut arrêter de raisonner en terme de limite de la machine et de puissance de l’humain. Il faut admettre la puissance de la machine et les limites de l’humain.


Du coup, reviennent des questions lourdes comme le mode de structuration de nos économies, de nos régimes sociaux, de nos dispositifs politiques … Exister ensemble, dans quel but, à quelle fin ? La machinisation de la machine, le passage à l’intelligence artificielle généralisée repose ces questions tout simplement de l’emploi du temps.

Qu’allons nous faire de tout le temps disponible ?


Qu’est ce qui fera la spécificité de l’homme selon vous, quand la machine aura tellement évolué que même la notion d’émotion sera relativement à égalité avec celle de l’homme ?

A vrai dire je n’en sais rien du tout ! Et probablement que la seule réponse que je puisse faire aujourd’hui c’est celle qui est née de l’observation que les avancées techniques n’ont jamais réglé les problèmes sociaux ni moraux. Elles les ont déplacés. L’ambigüité humaine est considérable. L’ambivalence même. Nous sommes capable d’amour et de haine. De dire oui et non, parfois dans la même proposition. Et voilà que nous sommes face à une nouvelle espèce beaucoup plus cohérente. Du coup tout cela est inquiétant parce qu’en fait nous n’avons pas les moyens d’être beaucoup plus cohérents que nous le sommes depuis très longtemps. Donc l’homme est une espèce intermédiaire, victime de ses incohérences, qui a créé un être beaucoup plus parfait que lui-même.

C’est une perspective assez inquiétante, assez enthousiasmante aussi en un certain sens, si on aime le risque, c’est mon cas, parce que nous allons devoir réinventer la socialité, nous questionner véritablement sur le sens des relations, qu’elles soient humaines ou avec des machines, des êtres hybrides ou synthétiques, des êtres complexes comme nous le sommes. C’est donc un formidable défi, un formidable champ d’expérimentation où nous allons pouvoir, comme ainsi que le montre la science fiction depuis un certain temps nous éprendre des machines, des êtres artificiels, les détester, leur faire jouer le grand jeu de nos relations.

Cela ne veut pas dire que ça va transformer l’humain. Je suis réservé sur la possibilité que l’humain aurait de se transformer. Sauf évidemment à changer l’espèce.


Je crois donc que si nous passons un seuil, ce qui est toujours à démontrer, si du fait de cette intelligence machinique supérieure nous franchissons un seuil, dans ces conditions, est-ce que ce seuil va transformer notre ambigüité ? Je n’en sais rien.

On parlait de mettre des philosophes dans les entreprises pour aider l’humain à trouver sa place dans les nouveaux modes de production. Qu’en pensez-vous ?

Ce que je constate c’est que mon expérience est celle d’un philosophe d’astreinte, plutôt très sollicité et qui ne se dérobe pas. C’est à dire qu’il y a une demande de sens qui naît de l’activité elle-même. Ca c’est différent de ce qu’il se passait avant. Il ne s’agit pas pour moi d’accompagner pour donner une sorte de surcroît de sens comme du sucre dans le café. Il s’agit vraiment, avec les collectifs, dans le travail qu’on me demande et que j’aime faire, de réfléchir aux valeurs, aux discours fondateurs, au leaderships institués, aux finalités qui se redéfinissent d’ailleurs, avec l’activité elle-même. C’est un travail formidable pour un philosophe à l’ancienne, je ne dis pas un coach, ni un maître de sagesse, comme un philosophe grec, mais ça ressemble à cela.

La création du sens par l’activité, elle se fait aujourd’hui sous l’impulsion des transformations numériques notamment.

Il y a des philosophes dans les organisations parce qu’il y a un désir de complexité.


Il y a un besoin de calmer l’angoisse ou d’en tirer profit. On vit une époque favorable à l’implication de la philosophie, après d’autres savoirs comme la sociologie. Nous autres philosophes, on apporte de la réflexivité, de la complexité, sans solution toute faite. Il faut admettre qu’on en a fini des solutions toutes faites. Nous devons expérimenter notre liberté dans un monde plein de contraintes et de contradictions. C’est bien de cela dont il s’agit avec la philosophie dans les organisations.


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