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Rencontres 26/09/2016

« À Nantes, on valorise un numérique inclusif, transversal et humain »

Francky Trichet à la Cantine Numérique à Nantes - Septembre 2016 - Photo Nicolas Oppenot
Francky Trichet, adjoint au maire de Nantes, en charge du numérique, est le grand orchestrateur de la Digital Week qui vient de se dérouler à Nantes, du 15 au 25 septembre. Au carrefour entre les acteurs publics et privés, les experts, les associations et les citoyens, sa mission est avant tout de créer du lien et de favoriser l’appropriation positive des transformations numériques. Retour sur cette troisième édition au micro de Nicolas Oppenot, envoyé spécial en terre numérique nantaise !



Nicolas Oppenot > Nous sommes en pleine Digital Week. Quel objectif vous êtes-vous donné cette année et si vous deviez faire un pré-bilan, quel serait-il ?

Francky Trichet > Cette Nantes Digital Week est assez récente puisque c’est la troisième édition seulement. La volonté est de faire un numérique inclusif, transversal, humain. Montrer qu’aujourd’hui le numérique impacte tout un chacun et bouleverse notre rapport à l’autre, au travail, à la ville, à l’espace, au temps. Il y a plein de communautés, créatives ou pas, qui s’intéressent à ces enjeux là. Or on a peut-être trop l’habitude de centrer sur les start-ups, la création de nouveaux services, dans des milieux un peu trop restreints et en consanguinité intellectuelle parfois.

S’approprier le numérique positivement



Avec Johanna Rolland (Maire de Nantes – ndlr), on a souhaité que la Nantes Digital Week permette d’interroger, montrer, faire toucher et faire comprendre pour que chacun s’approprie le numérique de façon positive, pour vivre mieux dans son quotidien, dans son métier.

On est vraiment en transversalité. On parle d’art, forcément, parce qu’à la première édition de la Nantes Digital Week, on a rapproché le festival Scopitone sur les musiques électroniques et les arts numériques, assez connu en Europe, et un colloque qui s’appelait Digital Intelligence, qu’on a co-produit avec Québec, en inter-continentalité. L’enjeu était de se dire qu’aujourd’hui le numérique interpelle. Il est inter-disciplinaire et fait émerger une recherche de cette nature, à la frontière entre les sciences dites exactes et les sciences dites subtiles (sciences humaines et sociales). Il n’y avait pas de colloque bien marqué qui vraiment mettait à égalité cet enjeu inter-disciplinaire, voire indisciplinaire et en quoi cette transition de la société fait émerger de nouveaux objets de recherche. On est donc partis de l’art et de la science et on l’a ouvert à tout un tas d’acteurs qui sont venus me voir en disant par exemple : « moi j’aimerais bien faire un atelier où on mettrait des jeunes en situation de handicap et des jeunes en situation de non handicap, plutôt adolescents, à travailler, créer ensemble, avec ce médiateur qui serait le numérique, pour montrer que l’égalité est réelle. » Les handicaps, quels qu’ils soient, s’estompent avec le numérique comme média interposé.

Le numérique ouvre des opportunités de seconde chance



On a donc intégré des événements en sus, sur ce qu’on appelle les solidarités numériques, dans les quartiers, avec l’école de la seconde chance par exemple. Je reviens là d’un rendez-vous où il y avait vingt jeunes. On était dans une petite salle et on leur a présenté les métiers du numérique aujourd’hui. Oui, il y a les métiers supports, l’informatique … mais il y a tout un tas d’autres métiers qui émergent aujourd’hui parce qu’on a un nouveau média. Notre community manager, accélérateur de particules et diffuseur de contenu sur la Digital Week, Olivier Dassonville, était là. Je me suis que c’était lui qui devait parler ! Parce qu’il n’a pas de diplôme.




Alors il est arrivé et a dit : « oui, je n’ai pas de diplôme, j’ai raté mes études, sauf que maintenant je fais un métier passionnant, je crée des contenus et j’ai acquis une maîtrise liée à cette activité. » Je trouve que ce sont les meilleurs témoignages. C’est presque réflexif ! Olivier qui aujourd’hui n’a pas de diplôme, et couvre la Digital Week, vient parler aux jeunes en disant : il faut saisir l’opportunité, il faut travailler, mais il faut y aller.

Quels sont les publics qui sont les plus difficiles à atteindre et à embarquer dans la transformation numérique ?

Je pense qu’on oublie souvent la tranche d’âge des 45-55 ans. On y trouve des gens qui sont en poste, professionnellement parlant, en responsabilité parfois, voire souvent, qui ont du mal à s’approprier ce virage numérique dans la pratique professionnelle (le collaboratif, la méthode projet …). Ils se disent, ce n’est pas très grave, ce n’est pas pour moi et en fait ils sont frustrés. On le sait. Et on ne les accompagne pas spécifiquement. On a des dispositifs pour les personnes plus âgées (pour les former aux liens inter-générationnels par exemple) et les jeunes qu’on sensibilise beaucoup, mais en fait cette tranche d’âge on les oublie souvent alors qu’ils sont en poste et qu’ils sont presque des accélérateurs. Comme ils sont souvent à la tête d’équipes, ce sont eux qui doivent impulser. Or souvent c’est plutôt le n-1 ou n-2 qui impulse, parce que plus jeune, avec une culture déjà affirmée du numérique. Du coup ce maillon là ne s’enchaîne pas trop.

C’est la tranche inter-générationnelle qui a connu la vie sans le numérique, qui a vu cette vague arriver, qui n’a pas eu le temps parfois d’aller acquérir des compétences ou de la culture et de se l’approprier pour en faire un levier transformateur.



On le voit bien dans les réunions où il y a ces gens-là, ils regardent, ils s’intéressent, ils savent que c’est important, mais ils n’y vont pas personnellement. Cette courroie de transmission ne se fait pas. Ils s’appuient sur d’autres qui sont plutôt, hiérarchiquement en dessus. Ce n’est pas malsain, mais ce n’est pas efficace. On pourrait faire plus efficient.

Votre rôle à la mairie, en quoi consiste t’il par exemple pour atteindre ce type de public ? Ce serait de rapprocher des acteurs pour qu’ils puissent se parler et mener des actions positives envers ces publics ?

C’est créer du lien, créer du lien, fédérer. On a mis en place ce qu’on appelle un conseil des acteurs économiques à l’échelle métropolitaine dans lequel le numérique est un des enjeux, un des chantiers qui est porté, toutes filières confondues (tourisme, commerce, industrie, …) On a introduit cette question du numérique et j’ai volontairement accéléré sur la transition des cadres. Car la transformation des entreprises, TPE, PME, industries, tout le monde en parle, mais si on ne passe pas aussi par l’humain, et notamment cette tranche d’âge, on risque de louper quelque chose. En tout cas on voit bien que ça répond à une demande forte. On le voit même dans les TPE, avec des gens de cet âge là qui ont de belles réussites. Ils ne sont pas en fin de carrière. Ils ont 10 ans devant eux et plein d’énergie. Si eux ne s’approprient pas l’outil numérique ou en tout cas la culture du numérique et du collaboratif, ils ne vont pas pouvoir impulser, ce n’est pas vrai. Il y a encore le temps d’accélérer ces gens-là. Notre rôle en tant que collectivité, c’est de fédérer, d’imaginer avec les acteurs (les associations qui travaillent sur l’emploi) des dispositifs de formation, d’acculturation. Il ne faut pas avoir peur d’en parler. Il y a un tabou sur cette tranche d’âge. Il ne faut pas dramatiser, ce n’est pas grave, il faut le revendiquer. J’essaye de trouver des gens qui le revendiquent justement :

« oui, je ne suis pas dans le numérique mais ce n’est pas pour autant que je ne veux pas y aller. Je veux comprendre quelles sont les opportunités par rapport à mon métier, mon entreprise et ma culture. Comment je peux essayer de la transformer pour ne pas rester en dehors. »



Le numérique bouleverse l’exercice de la démocratie et de la participation citoyenne. Comment le vivez-vous ici à Nantes dans le cadre du Grand Débat de la transition énergétique par exemple ? Est-ce que numérique et écologie font bon ménage ?

Ce Grand Débat est un bel exemple : on souhaite montrer que cette convergence des transitions est source d’opportunité et d’accélération de la transformation de la société. On croit beaucoup à la convergence numérique / écologie, numérique / démocratie, numérique / démographie et avec Johanna on applique cette politique de la convergence.

Le numérique peut être un accélérateur de citoyenneté augmentée avec plus de transparence, plus de confiance, plus d’engagement du citoyen dans la fabrique de la ville.




Ce dialogue citoyen renouvelé, nous l’expérimentons à Nantes. Nous avons lancé la plateforme Nantes & co qui va accompagner des Grands Débats. On a fait le Grand Débat sur la Loire. On a eu beaucoup de contributions. Là, le numérique est un outil pour capter, mais aussi un outil pour débattre et créer la controverse. Il est complémentaire du présentiel. L’idée n’est pas de se dire qu’on va remplacer. Au contraire. Il permet, dans des temporalités différentes, à des gens qui n’ont pas forcément le temps ou l’envie d’aller prendre la parole en public, de contribuer.

Il permet aussi et surtout de rendre accessible à tous le même niveau d’information. Quand on commence un Grand Débat, il faut qu’on parte tous du même diagnostic : qu’est-ce qu’on entend par transition écologique, quels sont aujourd’hui les grands enjeux, quels sont les chiffres, on part d’où, on veut aller où, et comment on s’en donne les moyens collectivement ? Le numérique rend accessible la donnée. Cette culture open data est ancrée à Nantes depuis longtemps et on veut l’accélérer avec toutes ces informations qu’on veut rendre disponibles et intelligibles.

Ça ne sert à rien de mettre de la donnée si elle n’est pas facilement appropriable par tout un chacun. Il y a un gros travail d’éditorialisation des données que le numérique permet de faire.



Rendre plus accessible un budget, oui on doit le faire. Sortir des rapports que personne ne lit parce qu’il faut être spécialiste de la finance pour comprendre le budget, non. Il faut utiliser le numérique et les outils de simplification de l’accès à l’information pour le faire.

Pour en revenir à votre question, ce qui est intéressant c’est que ça permet d’aller aussi toucher des petits débats. On a les grands débats qu’on rythme avec une temporalité, il y a un début, ça dure 6 mois … et il y a aussi ces petits débats de la quotidienneté qui font qu’aujourd’hui on souhaite l’aménagement d’une place publique avec des toilettes, ou pas … Oui, il faut qu’on entende les usagers de la ville au quotidien. Ce sont eux qui peuvent impulser des solutions créatives.

A Nantes, on est tous des géants créatifs et on croit qu’en fait tout le monde peut apporter sa pierre à ces aménagements de l’espace public.



Tout le monde peut signaler des problèmes dans l’espace public et éventuellement apporter des solutions. La collectivité doit l’entendre. Les services, les élus, le citoyen. Ce triangle d’or marche mieux si on a des outils numériques qui vont permettre à tout un chacun de s’écouter et de dialoguer. La décision reste toujours à l’échelle du politique mais en tout cas il y aura eu plus de débats, plus d’alimentations et sûrement des idées beaucoup plus ingénieuses.

Cette ingéniosité collaborative, on y croit beaucoup à Nantes, avec le numérique comme accélérateur.

Une dernière question. Plus largement, est-ce que vous pensez que les « Civic Techs » offrent un nouveau mode d’expression significatif qui serait capable de peser dans les prochaines élections ?

2017 ? C’est court ! Je pense qu’il va y avoir une prise de conscience accélérée, au moins en France. On voit bien en quoi le numérique façonne des campagnes. Je ne fais pas de la politique. Je suis un observateur extérieur.

On voit des gens se mobiliser plus avec ces outils !

Complètement. On a une mobilisation plus importante. C’est un révélateur d’envie de peser sur une campagne, une prise de décision politique. C’est bien. Si les civic techs peuvent faire en sorte que chacun puisse mieux contribuer et peser sur les décisions qui feront l’avenir de la société, c’est tant mieux. Après, il faut relativiser les choses.

Il faut se méfier de cette fuite en avant, d’une prise de décision collective où chacun est au même niveau. Il y a le temps du débat, le temps de l’échange, de la controverse, il ne faut pas en avoir peur, et ensuite il y a le temps de la décision et de l’évaluation surtout.

J’aime bien le numérique comme étant l’outil incontournable sur l’évaluation des politiques publiques puisqu’on n’a plus le droit d’oublier.



En fait ça garde une trace et ça permet de rendre plus tangible des prises de décision des débats qui ont été effectués et pourquoi on réagit ou pas. L’évaluation est plus durable et précise. En cela, ça oblige les collectivités à être plus exigeantes par rapport à des engagements qui ont été tenus. Ce sont des cercles vertueux au final.

En tout cas pour 2017, oui je pense qu’il va y avoir encore de plus en plus de contributions, participations, mobilisations, on l’espère. Est-ce que sur le vote en tant que tel le numérique peut contribuer à des campagnes plus ouvertes, plus participatives ? Oui je pense. Mais peut-être pas d’ici 2017 encore. Ça va vite mais peut être pas tant que ça dans les arcanes de la politique. Personnellement je reste à mon niveau de fabrique de la ville dans la société civile. J’ai un avis et je considère qu’aujourd’hui le paysage politique est compliqué.


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