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Focus 09/09/2016

Vers une écologie de l'attention

Dans la bibliothèque d'images Wikimedia Commons, le fichier de cette curieuse image, signifiant visiblement la nécessité de choisir de quoi occuper sa tête, en triant le positif du négatif pour son attention, se nomme "Mr Pipo Contraries ", dans la catégorie "Attention Deficit Hyperactivity Disorder". Légèrement recadrée, elle est signée Nevit Dilmen, et elle est en Creative Commons .
Après la définition de l'attention , puis son économie , ce troisième volet de la grande interview de l'archéologue des médias Yves Citton par notre partenaire Culture Mobile traite de ce qu'il appelle "l'écologie de l'attention". Soit la nécessité d'une approche contextuelle, écologique de l'attention, moins à l'écoute des sirènes du capitalisme spectaculaire et connecté, que des multiples appels ou simples échos de nos désirs et de notre environnement.


Yves Citton - les effets du multitâche sur l... par digitalsocietyforum

Culture Mobile : j’aimerais revenir sur une idée très présente aujourd’hui dans les discours communs, dont le livre de Nicholas Carr me semble la meilleure illustration, tel qu'il a été traduit en français et publié fin 2011 sous le titre Internet nous rend-il bête ?

Yves Citton : Le titre de son livre en anglais était plus subtil : c’était The Shallows. «Shallow», c’est le contraire de «deep», ce serait donc le superficiel, opposé au profond… Une couche mince de quelque chose…

Quoi qu’il en soit, lui qui animait un blog et était quelqu’un d’important dans les cercles de l’Internet semble avoir viré sa cuti : il explique dans ce livre que l’usage systématique du Web, des jeux vidéo et des outils du numérique aurait pour conséquence une perte de l’attention profonde, celle qui s’exerce dans la lecture de livres par exemple, au bénéfice d’une attention superficielle sautant sans cesse de sujets en sujets. Internet créerait de la distraction, et partant une incapacité à se concentrer. Ce qu’on appelle les TDA, ou troubles déficitaires de l’attention, seraient donc en train de devenir chose commune à l’âge du digital. Qu’en penses-vous ?

Que penser de cette crise de l’attention ? Comment réagir devant ceux qui nous parlent de la distraction pathologique de la jeunesse ? Le premier réflexe, c’est de se méfier du manichéisme implicite de ces assertions, y compris chez Carr, même si j’apprécie son livre qui est bien plus nuancé que son titre français. Si ce qu’il nous dit, c’est que notre rapport aux objets culturels, et plus largement au monde, devient plus superficiel qu’auparavant, notamment par la faute du Net, cela me semble une intuition intéressante, à considérer. En revanche, affirmer que le Net nous rend idiots parce qu’il nous distrairait, cette distraction étant synonyme d’imbécillité, de stupidité, alors que l’intelligence n’irait qu’avec une posture de concentration, cela me semble un discours caricatural. Car être trop concentré, c’est aussi dangereux que d’être trop distrait. Je le dis d’expérience : il n’y a rien de plus dangereux que de marcher dans la rue tout en lisant de façon très concentrée. Cette concentration est bonne dans certains contextes, mauvaise dans d’autres. Car lorsque je suis concentré sur mon livre, je suis totalement distrait par rapport aux autres piétons, au trafic, et je risque un accident aux conséquences majeures. Même la lecture d’un livre peut se satisfaire d’un regard peu concentré, de l’ordre du survol, que cela débouche ou non sur une lecture plus approfondie de certains passages. Ces questions de concentration et de distraction sont bien plus complexes et dynamiques que ce que laisse entendre une critique quelque peu nostalgique, mais aussi illusoire, du temps présent et de ses phénomènes de distraction.

Mais qu’est-ce que la distraction ?

C’est la question qui fâche. Comment définir la distraction ? Le mot apparaît dans les textes d’Aristote. Il se demande : est-ce qu’il arrive que l’animal humain ne pense pas ? Et il se dit : si l’on devait concrétiser ce que devrait être ce fantasme qu’est la distraction, ce serait un état où l’on ne penserait plus. Mais cela signifierait être cérébralement mort, ou au minimum dormir. Or nous savons tous qu’être distrait, c’est très différent de dormir. Le plus souvent, être distrait, c’est juste être attentif à autre chose que ce à quoi nous sommes censés consacrer notre attention. L’opposition entre être attentif et être distrait est donc une imposture à la base, parce qu’on est tout le temps attentif à plein de choses, souvent en étant plus concentré sur une chose que sur une autre. Le reproche de distraction, qui prend tout son sens par rapport aux élèves, cache en vérité non simplement un manque de concentration, mais un manque de concentration vis-à-vis de ce à quoi nous voudrions que la personne en question soit attentive. Ce qu’on appelle distraction est donc bien souvent une attention rebelle, une attention indisciplinée. Certains affirment que l’élève devrait se discipliner lui-même et comprendre qu’il doit par exemple se concentrer sur ce que dit l’enseignant, plutôt que de jouer sur son smartphone, et donc d’être «distrait».

Sauf que l’élève ou l’étudiant n’est pas le seul en cause, non ?

Je suis moi-même enseignant, et je constate que les classes sont plus ou moins dissipées, selon les jours, selon ce dont on parle, selon ma capacité à les intéresser. Pas mal de professeurs se plaignent de cette dissipation, du manque d’écoute de la jeunesse qui ne serait pas assez attentive. Mais ne sommes-nous pas aussi (et surtout) en cause, nous qui causons, ainsi que les institutions (programmes, formats d’enseignement) auxquels nous nous trouvons identifiés ? Depuis des siècles, on entend des plaintes comme quoi il y aurait trop de livres, trop d’offre de produits culturels divers, et que plus personne n’aurait le temps de lire. Mais les lamentations des écrivains et des professeurs d’hier et d’aujourd’hui sur la jeunesse distraite ou la surabondance de produits culturels ne sont-elles pas une façon de dire : je me fatigue à faire des chefs d’œuvre et tout le monde passe son temps à des bêtises ! Derrière le narcissisme d’auteur, il y a surtout, me semble-t-il, des questions d’autorité (car l’autorité n’est autre qu’une contrainte attentionnelle dissymétrique) : je me croyais en position d’imposer aux autres qu’ils fassent attention à ce que j’énonce – parce que je croyais ma parole investie du poids institutionnel d’une autorité (Église, école, pouvoir politique) – mais je constate qu’ils n’obéissent pas à cette exigence d’attention, et je crains que ma parole tombe à plat dès lors qu’on la considère du point de vue de son contenu propre, plutôt que du point de vue de son origine investie d’autorité. On pourrait considérer l’abstentionnisme dans cette perspective : il y a une désobéissance implicite dans l’attitude consistant à ne pas faire attention aux promesses creuses et aux pitreries de nos farces électorales.

Que ce soit au sein de la classe, ou en dehors, peut-être y a-t-il tout simplement aux yeux des élèves et des citoyens des choses plus importantes que le discours du professeur ou du politicien ?

Effectivement, si les élèves négligent ce que je dis, ce peut être pour de mauvaises ou de bonnes raisons. C’est peut-être parce que mon étudiant est très fatigué, parce qu’il a travaillé tard la veille, ou parce qu’il est angoissé car il attend la réponse pour son stage, et que, si elle tombe, il devra répondre dans les cinq minutes, sans quoi il perdra cette opportunité, parce qu’un autre candidat aura répondu plus vite que lui. Est-ce à moi de blâmer cet étudiant parce qu’il n’écoute pas mes propos brillants ? Peut-être qu’il a déjà entendu ce que je lui dis dans un autre cours ? Ou peut-être qu’il est plus futé que moi, et qu’il sait que je perds mon temps (et le sien) à poser des questions qui pouvaient être pertinentes il y a quinze ans, mais plus aujourd’hui – et que, tant qu’à perdre son temps, il peut aussi bien jouer à un jeu en ligne. Ou alors peut-être qu’il cherche des stages, et il est peut-être dans une situation où il ne peut se permettre de rater une offre, donc d’être pleinement attentif à ce que je lui dis, même s’il trouve ça intéressant.

Il ne faudrait donc pas blâmer les gens de leur manque de concentration ?

Plutôt qu’à blâmer les gens de ne pas être concentré, il me semble plus judicieux de considérer la concentration comme un luxe. Si vous êtes sur un champ de bataille et que tout le monde vous tire dessus, vous n’allez pas vous asseoir pour lire Mallarmé – vous savez que vous serez mort dans la minute. Nos sociétés néolibérales transforment tous nos instants en bataille de compétition attentionnelle, en exigence de saisir les opportunités au vol pour ne pas risquer l’exclusion. Comment exiger en plus que les gens soient concentrés, alors qu’on les met dans un tel champ de bataille, où il faut regarder dans toutes les directions pour être sûr de ne rien rater d’essentiel ? En ce qui me concerne, je parle de se créer soi-même des vacuoles (individuelles et collectives), c’est-à-dire de prendre pour soi le luxe d’une vacuole où l’on ne se laisserait pas distraire, du moins par le téléphone, histoire de passer une journée, deux jours à se concentrer sur un travail intensif, à lire ou à rédiger un texte, à faire une expérience esthétique exigeante, à écouter quelqu’un intensément. Ce type de concentration, même si l’on ne peut jamais être à 100% concentré sur une seule activité, c’est un luxe à défendre et faire partager. Mais ce n’est pas quelque chose que l’on peut exiger des individus quelles que soient les circonstances.

Surtout, on ne peut pas l’imposer collectivement, et par exemple virer brutalement de la classe tout élève qui donnerait l’impression de rêver, ou bien fermer l’accès de tous les citoyens à Internet entre 18 heures et 23 heures…

Sur ces questions, il me semble très éclairant de suivre le travail de Stefana Broadbent qui, dans L’intimité au travail, montre la complexité des questions de fluidification des espaces et des temporalités entre l’emploi et la vie privée. Il faut se méfier des gens qui veulent établir des barrières imperméables entre les deux, par exemple en interdisant l’usage du téléphone ou des courriels privés sur le lieu de travail. Pouvoir appeler sa maman malade durant la journée de travail est un acquis social ! Ceux qui mettent des barrières ont tendance à les imposer aux autres, sans s’y soumettre eux-mêmes – plus on monte dans la hiérarchie, moins on est persécuté sur ce genre de choses. Plus généralement, affirmer que les jeunes sont distraits parce qu’ils sont crétinisés par Internet me semble trop facile, car cela nous exonère de toute écoute comme de toute responsabilité, nous qui nous considérons comme des sources légitimes de parole autorisée. Parler de distraction, c’est souvent une façon d’imposer son pouvoir dès lors que celui-ci est menacé, et donc au final tenter d’imposer une redistribution de l’attention en sa faveur, avec la certitude plus ou moins hypocrite (ou plus ou moins fondée) d’agir pour le bien de tous. Car, bien entendu, rien de cela n’est simple. J’ai fait jusqu’à présent comme si les élèves ou les abstentionnistes avaient de bonnes raisons de ne pas écouter ce que dit le prof ou le politicien. Or il est très probable que ce vers quoi ils dirigent leur attention ne vaille guère mieux : un ragot sur une star, un résultat de foot, etc. Ne pas s'isoler dans ses propres «bêtises», au risque de perdre toute sensibilité au monde, est aussi un enjeu, évidemment…

L’attention ne se réduit donc ni aux mécanismes d’homogénéisation des GAFA ni à la séparation artificielle et manipulatoire entre concentration et distraction.

L’attention elle-même est d’ailleurs toujours multi-couches. Il y a une attention collective. On a déjà parlé des «envoûtements médiatiques». C’est parce qu’il est plus souvent question de la Tunisie que du Zimbabwe dans la voûte médiatique qui résonne pour moi, que je pense plus souvent à la Tunisie qu’au Zimbabwe. Il y a une deuxième couche : l'attention conjointe. Il ne s’agit plus de système de diffusion médiatique, que ce soit le livre, le journal, Internet, la télévision ou la radio, mais c’est le fait que plusieurs personnes, dans un même espace, en tout cas dans une même temporalité (on peut faire des choses par Skype en direct) partagent une attention de façon réciproque. Que veut dire «partager une attention» ? L’exemple, ce sont les salles de spectacle, ou les salles de classe justement, où l’attention qu’on se prête les uns aux autres conditionne notre attention commune. Ainsi, si trois étudiants regardent brusquement ce qui se passe par la fenêtre, tous les autres étudiants vont aussi détourner leur regard dans cette direction. L’attention conjointe, c’est une dynamique très fragile, qu’on a l’habitude de tenter de maîtriser par de petits gestes et des mimiques, à travers tout ce que les sociologues de Chicago appelaient «la face». On contrôle son visage, c’est-à-dire son interface avec ses interlocuteurs. Cette attention conjointe est une deuxième couche, qui va déterminer ce à quoi je fais attention en fonction de ce à quoi fait attention mon entourage immédiat. On dit que les amoureux regardent ensemble dans la même direction ; l’attention conjointe c’est un peu ça, regarder ensemble dans la même direction !

Et la troisième couche, après l'attention collective et l'attention conjointe ?

C'est bien sûr le comportement individuel. Cette attention-là est elle-même toujours divisée en plusieurs couches, dont certaines sont conscientes et d’autres inconscientes, ou du moins latentes, voire automatiques. Il y a des expériences, sous ce regard, qu’il est intéressant de creuser. Prenons ce que les psychologues du milieu du XXe siècle ont appelé l’effet cocktail party. Vous êtes dans une discussion enflammée avec quelqu’un, et c’est une soirée où il y a du bruit, vous devez plus ou moins hurler pour que l’autre vous entende. Et pourtant, alors que vous êtes en pleine discussion, derrière vous, vous entendez prononcer votre nom. Cela s’appelle l’effet cocktail party. Bien des psychologues des années 1950 ont dû revoir leurs modèles pour essayer de comprendre comment et où cela se passait. Cela signifie qu’il y a quelque chose en moi, qui était attentif à ce qui se disait derrière moi-même si je n’y faisais aucunement attention. Je me sentais vraiment concentré sur la personne qui discutait avec moi, et pourtant, quelque chose en moi qui n’était pas vraiment moi, parce que je ne le savais même pas, était attentif à autre chose, derrière moi. Cela veut dire que ce « quelque chose en moi » écoute constamment tout le «bruit» environnant avec une sorte d’attention latente qui ne se transforme en focalisation que lorsque, dans tout ce bruit, apparaît mon nom. Plus intuitivement, il arrive que tout d’un coup je perçoive une odeur de fumée. Je n’y faisais pas attention, puisque je parlais avec passion à mon interlocuteur, et pourtant cette odeur de fumée s’impose à moi, comme si j’étais en veille et que mon odorat avait soudainement actionné une alerte.

Cela ne rejoint-il pas le cœur de votre message, à savoir la nécessité de dépasser l’économie de l’attention en considérant un concept beaucoup plus large, qui l’englobe : l’écologie de l’attention ?

Exactement. L’enjeu, c’est de supplémenter une conception de l’attention focalisée sur des objets, par une attention sensible à des environnements. On a une sensibilité à nos milieux qui est constante sur toute une série de niveaux, qui en général passe sous le radar, jusqu’à ce qu’il y ait du feu, jusqu’à ce qu’il y ait une explosion, jusqu’à ce qu’il y ait un éclair, jusqu’à ce qu’il y ait quelqu’un qui prononce notre nom, etc. Là, tout d’un coup, cela apparaît. Mais cette espèce d’attention latente est présente tout le temps. Pourquoi est-ce si important de parler d’écologie de l’attention ? On pourrait peut-être pour répondre regarder du côté du philosophe Gilbert Simondon, qui parle de «transindividuel», ou de «préindividuel». Bernard Stiegler travaille sur ces questions depuis des années, et ce qu’il en dit est très important. On peut pousser ce qu’il dit en direction d’un contraste entre attention aux «figures» et attention au «fond». Selon la conception dominante, qui est juste mais partielle, l’attention se concentre sur une figure, que je tente d’isoler : je vois une figure, je regarde le livre, je parle à un visage, j’écoute une parole. Et pourtant, sans même le réaliser, je garde une attention latente à mon milieu, à des phénomènes de fond qui ne disparaissent en vérité jamais de ma perception, même s’ils semblent dormir en moi. Cette sensibilité à l’environnement est cruciale.

Nous aurions en quelque sorte cessé d'écouter autant qu'auparavant cette attention latente, de l'ordre de la sensibilité à notre milieu, à notre environnement ?

C’est ce que démontre L’événement Anthropocène (Seuil, 2013), livre de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. Fressoz avait déjà évoqué l’idée dans un livre précédent, qui s’appelait L’apocalypse joyeuse (Seuil, 2011). Ce que nous expliquent les deux auteurs, c’est qu’on a une vision biaisée, fausse et dangereuse de la «prise de conscience» écologiste. La vision classique, c’est de se dire : on a industrialisé au XIXe et au XXe siècles, on a créé des usines, on a salopé des rivières, on a accumulé des tas de détritus, des trucs dont on ne sait plus que faire maintenant, et puis, quand on a eu le nez sur le détritus, on s’est dit ça pue, on a vu les poissons mourir, et donc on est devenu écolo – pas assez vite, mais on est devenu écolo en réaction aux nuisances de l’industrie. Ce que montrent Fressoz et Bonneuil, c’est qu’il y avait déjà une sensibilité à la puanteur, à la mort des poissons, aux couleurs bizarres des arbres qui se transforment, une sensibilité de fond dès avant l’industrialisation du XIXe siècle. Cela prenait la forme d’inhibitions multiples, qui s’exprimait sous forme coutumière, parfois religieuse, que la modernité a considérée rétrospectivement comme «superstitieuse». Le cœur de leur livre porte sur ce que Fressoz a appelé «les petites désinhibitions». L’industrialisation ne s’est pas faite comme ça ; il a fallu désinhiber toute une série de petites attentions, justement latentes ; attentions au fond, qui permettaient aux gens de se rendre compte que c’était une saloperie, que ce que nous jetions dans la rivière était ignoble, et que ça aurait très probablement des conséquences funestes. On a mis en place des discours, des politiques incitatives, de l’argent, de la répression aussi, pour que cela passe tout de même, et que les industrialistes puissent polluer au nom de la modernité et de la technoscience, comme un moindre mal au service d’un plus grand bien supposé. Nous étions attentifs à des phénomènes de fond, dont on nous a convaincu qu’ils étaient sans importance, qu’il fallait les négliger, qu’il ne fallait pas les sélectionner comme pertinents, parce qu’on trouverait toujours de quoi se débrouiller, comme on s’obstine à (faire) croire qu’on trouvera un moyen de «régler» proprement la question des déchets radioactifs. C’est cette sensibilité latente à notre milieu, à notre environnement, que nous avons désinhibée.

Une sensibilité écologique donc...

Cette sensibilité, que l’on peut qualifier ainsi, était donc antérieure au développement de l’industrie. Le beau livre de David Abram, The Sensuous Spell, qui date de 1996 mais qui a été traduit récemment en français sous le titre de Comment la terre s’est tue (La Découverte, 2013), est très important de ce point de vue. Il suggère que tout un pan des croyances et pratiques chamaniques, spiritualistes, magiques, religieuses avait pour fonction de se sensibiliser (et donc de s’ajuster) à des relations soutenables avec nos environnements. Et que, à partir du développement de l’écriture alphabétique, que le numérique tend aujourd’hui à renforcer encore, nous avons construit un voile de figures (discours, argumentations, calculs, modèles) qui nous ont isolés et coupés de cette sensibilité au fond environnemental. Et c’est parce que la société nous a poussés à toutes ces petites désinhibitions que l’on est aujourd’hui très mal d’un point de vue écologique. Valoriser une multi-attention, qui se place à plusieurs niveaux, dont les plus importants sont peut-être ceux dont je ne suis même pas conscients parce que relatif à des intuitions de fond plutôt qu’à des calculs de figure, cela nous donne une idée différente de ce que c’est que d’être attentif, d’être concentré. Ça renverse toute une série d’oppositions classiques.

Condamner la «distraction» au nom de la concentration qui serait en train de se perdre ne serait donc qu’une fumisterie destinée à valoriser une attention spécifique, que l’on pourrait qualifier de capitaliste, de productiviste, à l’inverse d’une multitude d’autres attentions dévalorisées, environnementale par exemple, auxquelles nous sommes pourtant sensibles ?

En prenant le contrepied des discours dominants sur «l’attention en crise», on pourrait effectivement affirmer que les formes de «disciplines» mises en place au cours des XIXe et XXe siècles ont été une distraction généralisée : nous nous sommes distraits de ces attentions latentes vis-à-vis de notre environnement, pour nous focaliser sur les figures de la croissance économique, et c’est justement la concentration sur la croissance qui est une distraction vis-à-vis de ce qui comptait le plus, à savoir l’équilibre de nos relations à notre planète, le maintien et l’amélioration de nos formes de vie, le développement de nos conditions de vie, pour nous et nos héritiers. Cette approche écologique converge avec ce que dit Stefana Broadbent dans le domaine de la sociologie du travail : la nostalgie pour la concentration et la séparation étanche des sphères n’est pas du tout un retour à ce qui serait une vérité profonde et ancestrale des sociétés humaines dans leur ensemble. C’est au contraire une fixation sur un moment très particulier de la modernisation : le moment des disciplines scolaires, du travail industriel en usine, qui exigeait une attention isolée de tout et concentrée sur une tâche artificielle et explicitement définie. C’est cela que nous essayons de remettre en question et de critiquer dans la revue Multitudes, dans le sillage de Yann Moulier Boutang lorsqu’il tente de comprendre un capitalisme cognitif fondamentalement différent du capitalisme industriel qui colonise encore nos imaginaires.


Yves Citton L'ecologie de l'attention par digitalsocietyforum


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