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Focus 31/08/2016

Qu'est-ce aujourd'hui que l'attention ?

Parfait symbole de l'attention que nous prêtons à ce média si vorace qu'est la télévision, cette photo a pour titre : "Les garçons regardent la télé avec Santa" - Santa Claus étant le nom du Père Noël dans le monde anglophone. Signée Julian Tysoe , elle est sous licence Creative Commons cc-by-2.0.
Codirecteur de la rédaction de la revue Multitudes et théoricien de la littérature du XVIIIe siècle, Yves Citton est aussi et surtout un archéologue des médias contemporains. Il est l'auteur du livre Pour une écologie de l’attention (Seuil, septembre 2014), et a été le pilote d'un ouvrage collectif, L’économie de l’attention, Nouvel horizon du capitalisme (La Découverte, mai 2014). Il donne ici la définition de ce qu'est l'attention, ainsi que son sens à l'ère numérique. Toujours de l'ordre de la relation, l'attention caractérise le temps accordé à un média, une scène ou un individu, ainsi que son intensité, mais elle est aussi notre filtre de sélection par rapport à notre environnement. Ce premier volet d'un grand entretien réalisé par notre partenaire Culture Mobile est aussi le premier d'une série d'articles d'une semaine dédiée à cette notion d'attention sur le Digital Society Forum.

Culture Mobile : D’abord, de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que l’attention ?

Yves Citton : L’attention existe-t-elle ? Dans certains milieux, notamment de l’information et de la communication, l’attention est dénoncée comme un concept fumeux, trop psychologique ou philosophique pour être utile et intéressant. Selon certains, il n’y a que des clics, des abonnements, des connexions. C’est vrai que le terme «attention» fait référence à une immense quantité de gestes, de phénomènes, d’attitudes mentales tout à fait hétérogènes. L’attention que je prête à un cycliste quand je conduis ma voiture, l’attention que je prête à ma grand-mère malade, celle que j’accorde à un plat que je suis en train de cuisiner, à un livre, à un film, à un jeu vidéo, recoupent des réalités intrinsèquement très différentes. Sauf que si l’on parle beaucoup aujourd’hui d’attention, au singulier plutôt qu’au pluriel, c’est parce que nos sociétés ont mis en place des dispositifs qui mesurent et homogénéisent cette diversité énorme de rapports d’attention, donc de relations à des environnements ou à des objets. Il y avait l’audimat, mais il y a surtout dorénavant des dispositifs de traçage sur Internet et des systèmes comme PageRank, logiciel du moteur de recherche de Google…

Autant de techniques de mesure de l’attention qui prennent une importance inouïe avec l’omniprésence toujours plus intensive des médias, des images et plus largement du numérique dans notre vie quotidienne. Jusqu’aux écrans de nos smartphones et maintenant les objets connectés qui enregistrent et tracent notre attention à faire le ménage via l’aspirateur connecté ou à faire la cuisine en suivant les étapes indiquées par l’application de ma tablette tactile !

Ces dispositifs mesurent et, de ce fait, homogénéisent des types d’attention sans rapport les unes avec les autres, effectivement de la lecture d’un journal à une vidéo sur YouTube ou, comme vous le dites, au ménage en mode connecté. Mais surtout, ils donnent une valeur opérationnelle comparable à toutes ces attentions pourtant disparates. De la même façon que l’argent a permis de tout acheter via le même filtre : des pommes, des livres, du terrain, etc., de même l’audimat, PageRank de Google et l’ensemble des systèmes de traçage de notre époque du tout connecté homogénéisent voire unifient cette mesure de toutes les attentions afin de les rendre monnayables.

Toutes les attentions, pourtant, ne sont pas de même nature ?

En effet, au-delà de l’infinie hétérogénéité des qualités d’attention, on pourrait dire qu’il y a la plupart du temps au moins deux grands types d’attention. Il y a d’une part une attention qu’on pourrait dire «immédiate» (même si cette notion fait problème), interface particulière que des sujets psychologiques entretiennent avec leur environnement, ou précisément avec des objets de cet environnement. Et il y a d’autre part un mode de valorisation, qui dépend de dispositifs techniques (des «media»), permettant d’homogénéiser ces relations qui en elles-mêmes sont très différentes. Cette distinction entre attention «immédiate» et attention «médiatisée» me semble importante, mais relative – ou plutôt il faut concevoir les deux termes comme des pôles, et situer nos attentions effectives quelque part entre les deux, plus ou moins proches de l’un ou de l’autre. Les media de masse informent la façon dont je regarde (immédiatement) mon jardin ou ma chatte. Par ailleurs, comme vous le soulignez en pointant du doigt l’Internet des objets, avec la connexion généralisée de notre quotidien, au travers des écrans de la télé, puis de la tablette et du smartphone, les phénomènes de valorisation médiales s’étendent bien au-delà des supports mass-médiatiques traditionnels.

Le point commun, en tout cas, c’est que l’attention, quelle qu’elle soit, est toujours liée à une relation…

Absolument : elle est relation…

… à un objet, à un environnement, à un individu ou plusieurs, etc. Ça c’est le premier point. Le deuxième point, c’est que cette notion d’attention est liée à notre univers médiatique au sens le plus large du terme. C’est-à-dire qu’on a de plus en plus à faire à des supports, qui sont bien souvent eux-mêmes le relais d’individus, que ce soit par le Net, les applications et objets connectés ou plus classiquement par la télévision. Ce que vous dites, notamment au début de votre livre Pour une écologie de l’attention, c’est que le concept de l’attention semble au premier abord de l’ordre de la psychologie voire de la philosophie, mais prend une réalité quantifiable, potentiellement, donc économique et sociale via les «media». Car l’attention a ce point commun avec ces media de se situer sur le registre de la relation.

Il me semble en effet impossible de penser l’attention sans penser simultanément les dispositifs médiaux qui structurent, conditionnent et informent notre attention. En m’inspirant de Thierry Bardini, je propose une distinction entre les «media» (écrits sans accent ni -s) qui désignent tout ce qui peut servir à enregistrer, transmettre ou transformer des signaux, et les «mass-médias» (écrits avec accent et -s), comme la télévision, la radio ou la presse, qui diffusent ces signaux au sein de larges publics. Les médias et le «médiatique» ne constituent donc qu’un cas particulier des media et du «médial» en général. L’essentiel de l’attention médiale porte en général sur le contenu du livre, de l’écran, de l’objet auquel on prête attention. Quand on regarde «la télévision», en général on ne regarde pas le medium (l’appareil de télévision) mais ce qui passe à travers lui. En ce sens, l’attention est bien une relation à des objets d’attention (une guerre, la vie d’une personne, un produit, une œuvre) et l’ensemble de ces objets constituent pour nous certains environnements (le «monde» dont on suit les nouvelles en lisant le journal, en consultant des sites Web, en regardant la TV). Mais en amont de cette relation à des objets d’attention, au-delà du contenu lui-même qui justifie de cette relation, il y a tout un processus de constitution de certains objets en objets d’attention. Car les objets, le plus souvent, ne s’imposent pas à notre attention par eux-mêmes. C’est nous qui les constituons de la sorte, par un travail de l’attention elle-même qui isole, au sein d’un flux de données, celles que l’on va constituer comme objet. Ça, c’est un premier point.

Le premier point, c'est donc la focalisation sur un objet d'attention, qu'il s'agisse d'un événement, d'une personnalité ou encore d'un livre, ceux-ci étant souvent relayés par un media comme la télévision. Et le deuxième point de définition de l'attention ?

Le deuxième point, implicite dans votre propos et dans la suite logique de cette constitution de l’objet, c’est que l’attention est d’abord un phénomène de sélection , comme l’ont très bien montré des philosophes et psychologues comme William James dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il y a un flux continu de choses que l’on pourrait entendre, voir, sentir olfactivement, ou même goûter, et là-dedans, on isole, on sélectionne, on sépare, on identifie des objets, des caractéristiques, des critères qui nous permettent de fabriquer nos objets d’attention. L’attention a donc une fonction de filtre. C’est basique, tout le monde sera a priori d’accord, mais c’est essentiel. Comment est-ce qu’on va filtrer, autour de nous, certaines choses que nous incorporons en nous, parce qu’elles nous ont sensibilisés, parce que nous en devenons «conscients», parce que nous leur prêtons une attention qui se sait être attentive à elles plutôt qu’à autre chose ? Et quelles autres choses négligeons-nous quand nous élisons certains objets d’attention ? C’est ça, la question essentielle – qu’on se pose rarement, parce que par définition on parle de ce à quoi on a été rendu attentifs, et pas de ce à quoi on ne s’est pas sensibilisé (et dont par conséquent on ignore l’existence ou l’importance). Lectio, en latin, racine étymologique de sélectionner comme de lecteur ou de collectionner, c’est la cueillette, la lecture, le choix. « Sé-lectionner », c’est séparer pour élire certaines choses, et forcément en négliger d’autres. Car la racine de «négliger», neglegere, au contraire, c’est «ne pas lire», ne pas sélectionner, ne pas prendre en compte. L’attention, c’est un arbitrage constant entre ce que je sélectionne comme important, comme «pertinent», et ce que je néglige, comme non-important, non-pertinent. Et donc antérieurement à savoir quelle attention je vais prêter à cet objet, plus ou moins riche, plus ou moins intense, plus ou moins concentrée, plus ou moins distraite, il y a d’abord le fait que je l’ai constitué, je l’ai sélectionné comme objet d’attention, alors que j’ai négligé, je n’ai pas élu plein d’autres choses qui auraient pu être plus importantes. Cette fonction de sélection, ou de filtre, est absolument centrale.

Or ce que vous expliquez dans Pour une écologie de l’attention, justement, c’est que ce filtre, cette sélection ne se jouent pas uniquement en moi qui choisit et fabrique l’objet de mon attention. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, on n’est jamais attentif tout seul, mais toujours via les médias ou avec d’autres personnes. C’est un phénomène collectif.

C’est juste : a priori, surtout lorsqu’on vient de la psychologie, on se dit que l’attention est un phénomène individuel. Or c’est une fausse évidence. On se dit : c’est moi, avec mes deux yeux, avec mes deux oreilles, avec mon nez, mon histoire, mon intelligence, ma subjectivité, qui filtre certaines choses. Il y a des couleurs, des goûts que j’aime bien, d’autres que je n’aime pas : c’est moi le sélecteur de ma vie. Sauf qu’il s’avère très vite que je ne filtre jamais tout seul, que j’hérite de filtres qui me viennent d’ailleurs. Typiquement, qu’est-ce qu’une langue (comme le français ou le bengali) ? Quand on apprend une langue, on apprend à sélectionner comme pertinents certains types de sons, correspondant aux phonèmes de cette langue. En français, il faudra faire une distinction entre a, e, i, o, u, ou, alors qu’en vietnamien ou en turc, on devra par exemple faire attention à d’autres classes de voyelles, à d’autres propriétés sonores.

Il y a donc bien des critères de filtrage, mais d'où viennent-ils ? De notre histoire ? De la société ?

Ce qu’on néglige et ce à quoi on fait attention, cela passe certes par notre cerveau, c’est le filtrage que j’exerce à travers mon corps et mon système nerveux. Mais les critères de ce filtrage ne sont pas du tout innés. Ils viennent d’un ailleurs culturel et social, de ma langue, de mes traditions, de mon univers familial ou professionnel, et, pour nous aujourd’hui qui vivons dans des univers fortement médiatisés, cet ailleurs qui nous influence sans même que nous le réalisions est de l’ordre d’envoûtements médiatiques, pour reprendre le terme que nous avons utilisé avec Frédéric Neyrat et Dominique Quessada pour un dossier de la revue Multitudes. Il y a certaines choses qui «résonnent» plus que d’autres dans mon environnement social, dans l’environnement médiatique où je baigne ; elles vont s’imprimer en moi et m’imposer leur pertinence. Je vais filtrer les objets d’attention, mais sous condition du fait que je vis sous certaines «voûtes» médiatiques, et que ces voûtes ont certaines formes, qui vont faire ou non résonner autour de moi et en moi certaines choses plutôt que d’autres.

Des mots, à la mode, utilisés sans cesse dans les médias, vont donc s'inscrire plus facilement dans nos esprits : nous allons, qu'on le veuille ou non, faire plus attention à eux qu'à d'autres, moins présents dans notre «voûte» médiatique, comme vous dites ?

Exactement. Lorsque nous entendons le mot «terrorisme» par exemple, il cogne dans notre tête : nous associons le terme à des images fortes, à des discours omniprésents, à des scènes traumatiques de panique qui en font presque instinctivement pour nous un objet d’attention. A l’inverse, pour la plupart des gens, le mot «abeille» résonne bien plus faiblement : on en parle beaucoup moins, on n’en a pas peur, sinon pour une petite piqûre qui cause une petite douleur momentanée. Or, en ce qui me concerne, je suis beaucoup plus «terrorisé» par la disparition des abeilles que par le «terrorisme». Mais les abeilles ne font pas les grands titres des médias. On n’en parle pas tous les soirs, donc l’alerte sonne beaucoup moins fortement dans notre esprit : on est «attentifs ensemble» à des barbus qui laisseraient leur valise dans le métro, mais pas aux millions de tonnes pesticides que l’agro-industrie répand sur nos champs pour «maximiser» la production. L’envoûtement médiatique a pour conséquence de nous inciter à prêter une attention bien plus forte quand nous entendons le mot «terrorisme» ou voyons des images connectées à ce terme dans un flux de sons et d’images, que lorsque nous percevons le mot «abeille» ou voyons des abeilles dans un film. Or, en l’occurrence, je suis persuadé que nous sommes bien plus menacés par ce que nous négligeons (la mort des abeilles et l’utilisation inconsidérées de pesticides) que par ce à quoi nous sommes attentifs ensemble (quelques attentats, certes tragiques et regrettables, mais très localisés, et surtout nourris par l’attention même que nous leur portons – puisque le «terrorisme» est typiquement un produit de l’attention collective que nous lui accordons, mais ça c’est encore une autre affaire…).


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