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Et si... ? 12/09/2016

Et si on se déconnectait de temps en temps pour relâcher la pression ?

Vol au-dessus d’un nid de coucou (1976) de Milos Forman. McMurphy (Jack Nicholson) échappe à la prison en se faisant passer pour fou. Dans l’asile où il est interné, il tente de se rebeller contre l’autorité de l’impitoyable infirmière en chef (Louise Fletcher). Si son combat ne lui sera pas salutaire, il réussit à réveiller le désir et l’espoir de liberté chez d’autres internés dont « Chief », un indien géant et mutique. "Je voudrais savoir pourquoi on ne m’a pas prévenu que ma liberté dépendait de votre bon vouloir.", répète McMurphy après les séances d’électrochocs qu’on lui inflige pour le briser.
La période estivale a été pour certains l’occasion de s’éloigner un peu du flux de communication qui se déverse continuellement sur nous, notamment par l’entremise de ce monolithe de poche qu’est notre smartphone. Pour certains, cette situation fut la conséquence involontaire d’une chute fatale du « précieux » appareil ou tout simplement d’un manque de couverture réseau. D’autres l’ont fait volontairement, avec la volonté fragile de ceux qui entament un régime ou tentent d’arrêter de fumer. Dans tous les cas, cette relative déconnexion a été riche d’enseignements.

D’abord, il faut bien le reconnaître : on peut survivre sans un téléphone greffé à l’oreille. Néanmoins, son absence met en relief une série de frustrations. Vivre quelque chose sans pouvoir le photographier et le partager immédiatement rend l’expérience moins satisfaisante. Ne pas avoir accès à la vie des autres crée une sensation de vide. Même les vidéos de chat et autres clickbaits viennent à nous manquer. Ne pas recevoir de notifications d’événements ou de messages d’invitation d’amis nous rend apathique, pour citer un film célèbre d’un tout aussi célèbre réalisateur de la nouvelle vague : « Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire… ». Ne pas pouvoir lancer Waze ou tout autre application de cartographie provoque des crises de claustrophobie – n’ayant plus la visualisation de ce qui nous entoure, l’espace perçu s’en trouve tout à coup réduit – ainsi que des errances involontaires – n’ayant plus d’itinéraire à suivre et de conscience du temps ou des kilomètres qui nous séparent de notre destination. Bref, une sensation d’amputation et d’exclusion.

Non seulement on se retrouve sans nos superpouvoirs, mais, en plus, on a l’impression désagréable de rater quelque chose, quelque chose qui serait potentiellement mieux que ce que nous sommes en train de vivre. « Il y a comme une attente diffuse mais constante de se laisser surprendre par de l’inédit et de l’imprévu, par un appel ou un SMS qui va changer le cours de sa journée ou de sa soirée en la densifiant ou en la diversifiant, et en rendant, finalement, sa vie plus intéressante et plus intense. Ce n’est donc pas un phénomène d’addiction qui rend la déconnexion difficile, mais bien plutôt la peur de rater quelque chose », analyse Francis Jauréguiberry, chercheur au CNRS et spécialiste de l’individu hypermoderne. C’est ce que les Américains ont nommé, depuis l’émergence des réseaux sociaux, le FOMO (Fear of Missing Out).

De fait, nous organisons de plus en plus nos journées au fur et à mesure, picorant parmi une liste de propositions qui nous parviennent. Peu étonnant, dans ces conditions, que toute rupture de communication nous plonge dans un désarroi terrible. Nous avons, en effet, perdu l’habitude d’anticiper et d’organiser ce que nous voulons faire, préférant attendre que les choses s’enchaînent d’elles-mêmes, que les autres et nos machines intelligentes nous déroulent les étapes à suivre.

Une fois le temps de sevrage passé, pour ceux qui y parviennent, on retrouve un rythme qui nous est propre. Vient, alors, le temps des questions et de l’étonnement face au comportement de ceux qui n’ont pas déconnecté, par exemple face aux joueurs Pokémon Go, le jeu de réalité augmentée qui a fait le buzz cet été . Ce jeu n’a d’ailleurs de réalité que le nom, étant donné que la majorité des joueurs y jouent en mode vectoriel (c’est un peu la différence entre le mode satellite et le mode plan dans Google Maps ou Mappy), parce que sinon « le jeu consomme trop de batterie et puis c’est plus difficile de capturer les Pokémons », témoignait un joueur croisé sur l’île de Porquerolles. Observant la beauté de l’île et toutes ces personnes rivées sur leur écran, impossible de ne pas se sentir comme Néo débranché de la Matrix et de ne pas prendre conscience du temps que les mobiles et autres écrans ôtent à notre interaction sensorielle avec le monde.

L'économiste Edward Castronova a publié en 2006 un ouvrage de référence sur l'économie des mondes virtuels, où il prédisait que nous allions passer de plus en plus de temps dans le monde virtuel, conçu pour être ludique et captivant, et que par conséquent le monde réel devrait s’adapter, sous peine de se voir déserté, en intégrant les mêmes mécanismes que le monde virtuel. Le développement de la réalité augmentée pourrait bien lui donner raison sur ce point. On attend avec impatience la touche « CTRL Z » (annuler l’action précédente) dans le monde réel !

Petit à petit, l’expérience de « déconnexion relative » change notre état d’esprit. La frustration et l’angoisse laissent place au soulagement et à une sensation de sérénité. Toute tentative de replonger dans un écran provoque alors une fatigue intellectuelle soudaine, une irritabilité tout aussi soudaine et une envie irrépressible de jeter l’objet du délit. C’est peut-être ça les vacances modernes, il ne s’agit plus d’arrêter de travailler mais de prendre congé de son smartphone et de la foule connectée qui y est accrochée et qui cherche à capter chaque pixel de notre attention.

Tristan Harris, ancien « philosophe produit » chez Google éclaire nos lanternes sur ces phénomènes d’addiction et de saturation que nous pouvons ressentir. Il met en lumière les conséquences de la compétition féroce que se font les entreprises technologiques, comme Facebook, Google, Apple, etc., pour capter notre attention le plus longtemps possible. « Par exemple, LinkedIn, occasionnellement, nous aide à trouver un boulot. Tous les jours des gens y vont pour travailler et cette entreprise, au lieu de se demander comment les aider à ça, se demande “comment je fais pour qu’ils passent le plus de temps possible dans mon application” ? », explique-t-il. Pendant son travail chez Google, il a pris conscience qu’une poignée de personnes, des hommes pour la plupart, vivant à San Francisco, décident de la façon dont des milliards de personnes dans le monde vont utiliser leur attention. La question de la vie privée et des données personnelles est largement débattue, ajoute-t-il, mais « des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens, manipulés tous les jours de leur vie, et il n’y a pas un seul débat public là-dessus ! »

Dans une étude récente sur la vie sexuelle de la génération née après 1990 , qui serait bien moins active que celle de leurs aînés, la question du manque de temps revient à maintes reprises, à l’instar de cette jeune étudiante de 19 ans n’ayant pas encore eu de relation sexuelle : « Ce n’est pas que je me réserve pour qui que ce soit, c’est tout simplement que je n’ai pas eu de temps pour ça ». Bien entendu, le smartphone ne peut être tenu responsable de la baisse de libido de toute une génération, mais l’impact sur le temps disponible et la façon dont tous les services mobiles nous interrompent en permanence semblent bien jouer un rôle de transformation des comportements sociaux (voire notre dossier sur « l’Attention et abondance informationnelle »). L'artiste et réalisatrice, Miranda July, propose d'ailleurs, dans cette vidéo , une solution sophistiquée et infaillible afin de résister à toutes ces distractions numériques.

Plus sérieusement, Tristan Harris a décidé de monter un label « Time Well Spent » (temps bien utilisé), afin de sensibiliser et responsabiliser les constructeurs de téléphone sur ce sujet et de mesurer la qualité du temps passé à faire quelque chose. Yves Citton, théoricien de la littérature et penseur suisse, préconise, lui, d’imaginer et construire une écologie de l’attention qui ne serait pas qu’une économie de l’attention. Il s’agirait d’un environnement technologique qui prendrait aussi en compte nos besoins afin de ne pas se faire dépouiller de notre attention par quelques entreprises qui se livrent une bataille sans quartier, bref virer du nid les coucous qui ont pris toute la place…


Les commentaires

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Jean Caltra
Jean Caltra 16/03/2017 11:51:13

Il ne faut jamais perdre le contact avec le réel, faire des pauses de temps en temps je pense que c'est vital, faut prendre le temps de se ressourcer !

Jeremy Vuduweb
Jeremy Vuduweb 06/09/2016 12:33:47

je viens de trouver le site de Time Well Spent : http://timewellspent.io/


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