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Entretien 09/08/2016

Dominique Cardon : des conversations et des collections

Dominique Cardon revient pour le DSF sur ses travaux autour des réseaux sociaux et de la façon dont les individus s’y exposent. Si la carte du design de la visibilité, établie en 2008, reste pertinente, plusieurs événements sont venus la bousculer comme l’arrivée de nouveaux services et la montée en puissance de l’image.

La carte du « Design de la visibilité » met en rapport l’extériorisation de soi (être/faire) et la simulation de soi (réel/projeté). A partir du positionnement des signes d’identités numériques selon ces axes, Dominique Cardon avec ses collègues Nicolas Pissard, Jean-Samuel Beuscart, Maxime Crepel, Bertil Hatt et Christophe Prieur ont élaboré une typologie : Paravent (sites de rencontre : Meetic), Clair-Obscur (réseaux sociaux : Facebook, Skyblog…), Post-it (réseaux locaux : Twitter, Peuplade), Phare (plateformes de partage de contenu : Youtube, Flickr,…), Lanterna Magica (monde virtuel : second life, World of Warcraft). Cette grille de lecture a mis en évidence une diversité des plateformes, tant dans leur objet, que dans leur forme et dans leur usage.

DSF : Que retenez-vous aujourd’hui de cette carte ?


Le Clair-Obscur et le Phare se sont affirmés au fil du temps comme deux pôles clés et très dissemblables. Dans le premier, il s’agit essentiellement du réseau réel des individus et l’activité se structure autour des conversations. Dans le second, il s’agit d’un réseau de liens plus faibles, de gens que l’on ne connaît pas nécessairement, que l’on cherche à étendre le plus possible, et c’est le contenu, organisé sous forme de collections, qui se trouve au centre de la dynamique relationnelle.
Les plateformes du Clair-Obscur, que Facebook illustre parfaitement, ont des propriétés très singulières. Elles entrelacent, de façon très subtile, le « hors-ligne » et le « en-ligne », offrent des espaces de productions et des outils d’expression d’identité très riches. Sur ces réseaux, il s’agit d’être à la fois visible tout en restant caché de certains. Les jeunes sont experts dans le maniement des paramètres de confidentialité, ils calculent leur visibilité, la façonnent, la paramètrent. C’est dans cet espace entre le privé et le public, entre le visible et le caché, que réside la clé du succès de Facebook. La rapide adoption de Snapchat est venue confirmer et renforcer cette attente de sphère de communication discrète et éphémère.

Au contraire, dans le Phare, la visibilité et le nombre d’amis priment. Ce sont des plateformes de partage de contenus qui s’appuient sur les relations d’échange. En effet, la notoriété se construit mutuellement d’amis en amis en amis d’amis. En fin de compte, le réseau de contacts est peu lié au réseau réel des individus, les relations se nouent d’abord autour de contenus thématisés, des collections en somme.

DSF : qu’entendez-vous exactement par collection ?


Dans le Clair-Obscur c’est la conversation qui dessine l’identité, alors que dans le Phare ce sont les contenus assemblés ou produits qui la révèlent. Les individus produisent des amoncellements sur des thématiques pointues dans la logique curieuse, et un peu maniaque, des collectionneurs. Il s’agit de rassembler au même endroit ce qui se ressemble, c’est une nouvelle façon de ranger le Web. Les passions amateurs ont quelque chose à voir avec les protocoles d’art contemporain. Les gens se donnent des fils rouges, des règles, qui les accompagnent dans leur vie, structurent leurs journées. La collection numérique, et les échanges qu’elle permet, constituent un arrière-plan des activités quotidiennes. C’est comme un jeu, un défi qui leur donne l’opportunité de se distinguer sur le réseau qui devient alors un espace narratif dans lequel on peut déposer les traces et trajectoires de son quotidien. C’est une façon de raconter sa vie, de la rendre plus littéraire. Sur Pinterest par exemple, il y a ceux qui ne publient que des photos avec des objets bleus, ou plutôt qui publient tous les objets bleus qu’ils croisent ; d’autres cherchent à valider avec des captures photographiques des théories volontairement absurdes, comme, le fait que les japonaises se baladent toujours par trois…

DSF : En parlant de photo, que raconte, selon vous, l’engouement pour l’image au sein des réseaux sociaux ?


L’image fixe est devenue un des ressorts principaux de la communication sur les réseaux sociaux. Ce phénomène massif s’est produit à la faveur de changements technologiques. Nous avons assisté à une transformation complète du procédé photographique, passant d’une capture ritualisée des événements (vacances, anniversaires, etc.) à un langage en soi, une mémoire pour soi (se souvenir d’un prix en magasin, etc.). La photo est devenue une phrase et n’a de sens dans les réseaux sociaux que si elle est « likée » ou commentée, en d’autres termes, si elle entre dans la conversation des autres. L’image fixe offre un univers sémiotique plus large que celui du langage, il laisse un libre champ aux sous-entendus, à l’interprétation, à la créativité… Pour le moment on n’observe pas le même phénomène avec la vidéo, malgré des outils comme Vine, qui sont venus simplifier sa manipulation.

DSF : Pour finir, quelle dimension de la carte serait-il intéressant de développer ?


Twitter s’inscrit assez mal sur cette carte, la catégorie Post-it ne s’est pas révélée la plus pertinente. Il faudrait peut-être travailler sur d’autres axes comme le temps et le contexte afin de révéler d’autres dimensions. On y verrait apparaître le caractère éphémère de Snapchat, mais aussi les interactions entre localisation et récit sur Facebook ou sur des sites de rencontres comme Tinder.


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