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Et si... ? 02/06/2016

Et si nous refusions de parler Globish ?

Parle avec elle (2002) de Pedro Almodóvar. Portrait de deux hommes, Marco (Dario Grandinetti) et Benigno (Javier Cámara), touchés par le même drame, le coma de la femme qu’ils aiment, Lydia (Rosario Flores) et Alicia (Leonor Watling). Un film sur l’impossibilité du langage et sur le langage au-delà des paroles, l’expression du corps des danseurs dans Café Müller de Pina Bausch ou de la torera dans l’arène.
« La langue a une double connotation, elle est un organe physique : elle s’ancre dans le corps ou ancre le corps (…) et elle deviendra symbolique », écrit Mélanie Gosse dans son mémoire de psychologie « De quelle langue la mère enfante-t-elle ? ». Pourtant, contrairement au français, l’allemand dissocie le langage (die Sprache) et l’organe (der Zunge). Les langues expriment ainsi des représentations multiples du monde en nommant les choses à leur manière mais également en les organisant dans des grammaires différentes.

La langue nous construit en tant que sujet et nous intègre dans une communauté. Elle porte la trace de l’histoire intime de chacun et l’Histoire de tous ceux qui nous ont précédés. En outre, elle nous permet de réfléchir, c’est-à-dire de projeter notre entendement, nos sensations, en dehors de nous-même pour pouvoir les observer et les partager. Alors que se passe-t-il lorsqu’une langue, en l’occurrence l’anglais, domine depuis le XXe siècle les échanges internationaux ? Comment les non anglophones peuvent-ils penser dans ce monde all english et quelle influence cela a-t-il sur eux ?

La différence entre l’anglais ou le français peut paraître marginale, mais avec une langue comme le chinois, c’est une autre histoire… « Le chinois est une langue totémique, expliquait Paul Jorion, lors d’une rencontre organisée par Ars Industrialis le 21 mai dernier, elle opère par rapprochement et par opposition et ne permet pas l’établissement de relations de cause à effet, comme la mouche est un insecte ; les chinois et les occidentaux ne pensent pas de la même façon ». Comment se comprendre dès lors ? L’histoire de la traduction se perd dans les origines du langage. Les chercheurs se querellent sans cesse sur la traduction de la bible ou du Coran, de Freud ou de Lacan. Par ailleurs, construire une langue commune reste pour le moment une tentative inaboutie, à l’instar de l’esperanto ou encore du langage par l’image qui se construit sur le réseau 4Chan.

Faute de mieux, l’anglais continue donc à imposer son cadre culturel et sa logique dans les relations commerciales, les institutions internationales et même l’informatique et Internet. En effet, les langages informatiques s’appuient sur la langue anglaise, les traductions automatiques de Google l’utilisent comme pivot, passant par exemple du français à l’anglais, puis de l’anglais à l’espagnol. Longtemps les textes accentués sur Internet n’ont pas été pris en compte par les programmes informatiques. De même, faire entrer plusieurs milliers de caractères chinois sur un clavier alphabétique qui compte une cinquantaine de touches a été un casse-tête...

De plus, l’anglais est majoritairement réduit à une langue véhiculaire, c’est-à-dire à sa capacité à véhiculer des messages entre personnes ne parlant pas la même langue. Partant de ce constat, un français, Jean-Paul Nerrière, ancien vice-président d’IBM, a décidé de volontairement appauvrir cette langue qu’il est si facile de parler mal, disait Churchill, afin de mettre tout le monde sur un pied d’égalité et de gagner du temps dans les échanges commerciaux. Il a codifié un anglais « low-cost », le Globish, une contraction de Global et English. Le Globish ne contient que 1 500 mots ; à titre de comparaison, en 2014, le dictionnaire Oxford dénombrait 171 476 mots couramment employés. Il a donc fallu faire des choix, comme préférer « business » à « economy ». Le Globish n’autorise que des constructions syntaxiques simples et bannit les blagues, puisque de toutes façons la majorité ne les comprend pas.

Comment, alors, réfléchir dans une langue dénuée de nuances ? Si nous parlons tous en anglais dans des événements comme la OuiShare Fest, avons-nous vraiment la capacité d’exprimer notre pensée subtilement et de comprendre celle des autres dans ce bouillon d’anglais à la sauce internationale ? A une époque où règne l’idée d’empowerment, simplifier une langue pour la rendre accessible ne semble pas offrir les outils d’émancipation espérés. Le résultat ressemble plutôt à des conférences truffées de concepts creux et d’expressions toutes faites ou encore à des échanges de type café du commerce, dont il faut, certes, reconnaître la capacité à tisser des liens.

Sur la scène du OuiShare Fest, Nilofer Merchant, une auteure américaine, s’est agacée de l’emploi du concept d’empowerment, dénonçant un discours paternaliste sous-jacent, dévalorisant pour les minorités à qui en réalité s’appliquerait ce terme. En quelque sorte, ceux qui sont au pouvoir (grosso modo les hommes blancs) procurent un pouvoir d’agir à ceux qui en serait dénués (grosso modo les femmes et les hommes qui ne sont pas blancs), supposant par là même qu’ils ne seraient pas assez « cortiqués » pour y parvenir seuls, enfin surtout pas sans eux, tout en oubliant qu’en premier lieu ce sont ces hommes au pouvoir qui les ont dépossédés de cette capacité d’agir. Si Nilofer Merchant a pu s’interroger sur la signification culturelle de ce mot, c’est que l’anglais est, pour elle, une langue vernaculaire (sa langue maternelle) et non véhiculaire. Après son intervention, les autres orateurs, qui utilisaient allégrement le mot empowerment, ont commencé à être embarrassés face au sens sous-jacent qu’il pouvait porter et auquel visiblement ils n’avaient jamais réfléchi.

Communiquer avec les autres ne signifie pas forcément réfléchir ensemble. Les mots sont des instruments qui libèrent ceux qui savent en jouer et qui enferment les autres. Le handicap n’est pas dans la tête, comme on peut l’entendre à l’emporte-pièce, mais il peut être dans la langue. Quand on se retrouve limité, tant dans son expression que dans son écoute, comment prétendre à l’autonomie ? Pouvoir s’exprimer dans sa langue devrait être un droit… Ironiquement, c’est le cas aux Etats-Unis qui n’ont inscrit aucune langue officielle dans leur constitution. Il est sûr que le coût de traduction ou d’interprétation pose un problème de taille, d’autant que Microsoft, Google ou Apple peinent à nous construire un traducteur universel à la hauteur…

En tous cas, ce globish-globa ne fait vraiment pas rêver, car rêver dans une autre langue que la sienne, ou celle dans laquelle on est immergé, fabrique des rêves bien peu inspirants. Le besoin de communication doit s’équilibrer avec le besoin de construction d’une pensée car il nous faut répondre à des questions de société qui ne tolèrent pas l’à peu près. Si les capacités humaines disponibles n’ont jamais été aussi grandes, en les filtrant à travers une langue sans nuance et sans ancrage culturel, nous risquons de les réduire à un jus de cerveau sans matière. Face au silence ou à l’incompréhension de l’autre, ce n’est pas d’une novlangue, fer de lance d’une pensée unique, mais d’une langue riche de sens dont nous avons besoin. Surtout Parle avec elle, insiste Benigno, de tout ton corps, de tout ton être…


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