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Et si... ? 24/05/2016

Et si un autre monde était possible et même nécessaire ?

Mad Max Fury Road (2015) de George Miller. Des clans rivaux qui s’accaparent les ressources sur fond de pouvoir féodal, d’eugénisme décadent et d’intégrisme religieux, règnent sur la Désolation, un monde post-apocalyptique. L’un de ces despotes, Immortan Joe (Hugh Keays-Byrne) poursuit l’Impératrice Furiosa (Charlize Theron), coupable de haute trahison, qui s’enfuit vers un terre promise où l’eau coulerait à flot, la Terre Verte des Vuvalinis. Max Rockatansky (Tom Hardy), se retrouve au milieu de tout ce fracas…
Le temps était lourd ce week-end, gonflé de cette tension caractéristique d’un orage qui tarde à éclater, comme un clin d’œil à tous ces événements qui annoncent un autre monde qui n’en finit pas d’arriver.

Le ciel nous tombera-t-il finalement sur la tête, comme l’annonce Paul Jorion dans « Le dernier qui s’en va éteint la lumière » ? « On peut prévoir l’effondrement, mais on ne peut en prédire le moment » déclare-t-il sans ciller, lors d’une rencontre organisée, samedi dernier, à l’initiative du philosophe Bernard Stiegler et d’Ars Industrialis en présence également de Frédéric Lordon. La muse de Nuit Debout, qui se méfie tant de ces intellectuels qui voient des événements historiques partout, se laisse lui aussi gagner par un sentiment de bascule : « J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose qui brise l’ordinaire des choses ».

Michel Bauwens, le théoricien du pair-à-pair, reclus en ce moment dans le Wisconsin pour mettre à jour son manifeste « P2P and Human Evolution » a eu l’intuition de ce bouleversement il y a déjà dix ans. Il a alors étudié l’histoire des changements de civilisation : la chute de l’empire Romain, le passage de la féodalité au capitalisme, etc. A chaque fois, note-t-il, cela commence par une crise structurelle : le régime dominant n’arrive plus à améliorer le sort de ses habitants et finit par perdre toute légitimité. En réaction à cette crise, la population adopte de nouvelles pratiques en marge du système. Petit à petit ces pratiques forment un sous-système qui entre en conflit avec le pouvoir en place. Puis le sous-système finit par faire système en le débordant par les côtés.

Cependant, il n’est pas simple de discerner l’important de l’anecdotique lorsqu’on analyse sa propre époque, difficile d’éviter les effets déformants et les aveuglements idéologiques. Il y a quand même quelques constantes dans les diverses analyses des experts ès changement : un système qui devient plus horizontal et se décentralise avec une pratique du pair-à-pair facilitée par le numérique et l’ouverture des données ; des valeurs qui s’ancrent dans l’immatériel (bonheur, reconnaissance, don, utilité, sens, religion…) et un élan vers les communs et une nouvelle forme de collectif qui s’appuie sur l’affect et le relationnel et non sur des conventions établies comme la famille, les classes sociales, l’ancrage géographique.

« L’appartenance commence par l’affect, elle ne procède pas d’un contrat » confirme Frédéric Lordon, en se référant à Spinoza : « l’affect commun par lequel la multitude vient à s’assembler », tout cela ne serait donc pas vraiment nouveau. C’est également l’avis de Michel Bauwens qui établit des parallèles avec les sociétés précapitalistes : nous tendrions vers une société néo-traditionnelle (immatérialité de la valeur), néo-nomade (virtualité, multi-appartenances, identités mouvantes) et néo-médiévale (relocalisation et réveil des villes). Nous serions ainsi en train de vivre un « Retour vers le futur », c’est-à-dire une transcendance de notre histoire et non un retour en arrière.

Si l’orage finit par éclater, s’interroge Frédéric Lordon, comment échapper à la théorie des Golems, c’est-à-dire comment éviter de produire de nouvelles entités sociales qui finiront par nous asservir ? « Il n’y a pas de réseau isotrope, l’horizontal est fondamentalement instable », ajoute t-il, désacralisant notre mythe moderne du pair-à-pair. Dans chaque réseau, il y a des individus ou des entités qui ont plus de poids que d’autres. Lorsque l’on dépasse un certain seuil, l’horizontalité génère de la verticalité, c’est-à-dire de nouvelles sphères de pouvoir. L’enjeu serait alors de donner un sens à l’histoire avec l’humilité d’un Samuel Becket : « essayer encore, rater encore, rater mieux ».

Si l’économiste atterré s’était rendu, la veille, au festival OuiShare, le contraste aurait été abyssal. Dans ce temple du futurisme, au sens d’un discours positiviste du futur, se côtoient joyeusement des idéologues de l’Open Source et des communs, des prédicateurs du blockchain et des DAO (organisations autonomes décentralisées, c’est-à-dire pour simplifier l’automatisation des Etats), des start-upers passionnés par la disruption des modèles, ainsi que des vieilles coopératives qui cherchent des points communs avec cette nouvelle forme de coopérativisme que pourrait être l’économie collaborative.

Ce bouillonnement cosmopolite (on y entend parler à peu près toutes les langues européennes et quelques-unes d’Asie) développe tous azimut les nouvelles pratiques qu’évoque Michel Bauwens. « Nous redesignons l’ancien monde, en donnant un nouveau sens à des choses anciennes, explique Esko Kilpi, un consultant finlandais, l’utilité prend le pas sur le profit. Il n’est plus question de richesse mais de capacité ; de ce qu’on doit faire mais de ce qu’on peut faire ; de fabriquer des choses mais de les connecter. Le travail n’est plus une tâche, ni une fonction mais une mise en relation. Il n’y a plus de produit mais des processus liés à un contexte. La société industrielle réduisait les choix (économie de l’offre), la société post-industrielle les démultiplie (économie de la demande) ».

Avec le projet Plaine Commune, Bernard Stiegler espère produire des bifurcations : aiguiller le train du changement plutôt que le faire dérailler. Il vient d’obtenir une lettre de mission du gouvernement afin de créer une Chaire de recherche contributive dans le 93. Une vingtaine de thèses seront financées en 2016, entremêlant les disciplines (juristes, économistes, philosophes, physiciens…) et interagissant avec les résidents (habitants ou travailleurs) du territoire afin d’éviter l’entre soi. Il s’agirait de faire du réseau vraiment social, une « city vraiment smart », c’est-à-dire une ville qui rend ses habitants plus intelligents ensemble. « Cela fait dix ans que nous travaillons sur ce projet et il nous faudra encore dix ans pour voir émerger les premiers résultats. La mission est impossible et c’est pourquoi nous y croyons », conclut-il, en référence consciente ou inconsciente aux Annales du Disque Monde de Terry Pratchett : « la dernière chance sur un million marche toujours »...

Au moment où l’éclair déclenchera enfin la charge électrique de l’orage, sera t-il en fin de compte libérateur ou destructeur ? La courte défaite de l’extrême droite en Autriche fait symboliquement écho au poing levé de Ken Loach recevant la Palme d’Or au Festival de Cannes : d’un côté, l’ultime résistance d’un système à bout de souffle et de l’autre, le dernier appel d’un vieux résistant « un autre monde est possible et nécessaire ». Entre effondrement et transition, comme les deux côtés d’une même pièce (de théâtre) tournoyant sur la tranche, de quel côté le « Disque Monde » va t-il tomber : la Désolation d’Immortan Joe ou la Terre Verte des Vuvalinis ? Monsieur Stiegler, le temps presse…


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