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Focus 04/05/2016

Qu’est ce qu’une diaspora dans une société numérique ?

Le terme de diaspora évolue t-il en fonction de son contexte ? Existe-t-il un combat commun entre les territoires, entre les diasporas ? Comment le numérique participe de l’émergence d’une conscience collective au sein d’une diaspora ?
Autant de questions soulevées par les Journées Nationales des Diasporas Africaines qui se sont tenu les 29 et 30 avril à Bordeaux. La question du développement et des flux d’échange était au programme notamment du dernier colloque autour du rôle des diasporas dans le développement du continent africain et dans les liens entre pays d’origine et pays d’accueil.

Pour Lionel Zinsou, co-président d’AfricaFrance et ancien Premier ministre du Bénin, « Une diaspora est une façon de regarder une communauté à travers une contribution positive de la culture du pays d’accueil et du pays d’origine. Il y a une contribution remarquable des diasporas dans la société française. Dans l’invention et la pratique, les diasporas sont au cœur de ce développement. Elles ne sont pas simplement un auxiliaire pour les pays du nord. Il y a une réciprocité qui est en train de se mettre en place, c’est un vrai changement. Il reste quelque chose de la dimension tragique de l’étymologie du terme diaspora mais je crois que c’est en train de changer dans une vision positive ». Il poursuit sur cette tonalité pleine d’optimisme : « La diaspora est dans un combat pour faire valoir ses droits dans ses pays d’accueil. Face aux oppositions de la haine, du racisme, des privilèges, de la rente, des archaïsmes… face à tout cela les diasporas ont une vraie force, une vraie vitalité ».




Cette dimension tragique ancienne et moderne, explique sans doute la définition d’une diaspora que fait le poète Daniel Maximin : « C’est l’avant-garde de l’humanité. C’est une lutte. On ne choisit pas le plus souvent d’être dans une diaspora. Ce n’est jamais facile mais c’est une des réalités humaines les plus puissantes qui existent et qui font le destin de l’humanité depuis qu’elle est là. Il y a les guerres, les génocides, les violences… nous sommes tous capables de rejeter le frère dans une altérité étrangère. Cette pulsion inverse de fraternité est de temps en temps porté par des situations comme des communautés ou des diasporas. C’est dans ce sens qu’une diaspora est toujours une avant-garde pour moi. C’est une impossibilité de rejeter l’étranger dans une étrangeté absolue. J’appelle ça en tant qu’antillais, qui suis issu de quatre continents, l’imposition de la reconnaissance du cousinage ».




Denise Epoté, la Présidente de TV5 Monde en Afrique qui était la marraine de la journée du vendredi 29 avril tournée vers les femmes. Pour elle une diaspora est avant tout un « réseau d’ambassadeurs dans le pays d’accueil ». Un réseau capable de désamorcer voire de résoudre des crises. C’est cet angle qui a été pris par l’Allemagne avec sa diaspora camerounaise ou encore par la Côte d’Ivoire qui multiplie les colloques pour réfléchir au développement des liens avec sa diaspora. Ces réseaux et ces liens de partage existent et sont accélérés par l’émergence d’une jeunesse qui a moins de complexe vis-à-vis des pays du nord que leurs ainés. Si l’espoir d’un territoire se considère en fonction de sa jeunesse à venir, force est de constater qu’avec 1 enfant sur 3 sur la planète qui vient au monde, en Afrique, l’optimisme est de rigueur.




Même si cela pourrait être douché par la réalité s’exprimant notamment à travers le refus du bi-nationalisme de la part de bon nombre de constitutions en Afrique de l’Ouest, Lionel Zinsou, récent candidat battu aux présidentielles du Bénin préfère croire, prenant exemple sur son pays qu’il qualifie de « laboratoire démocratique » que « la diaspora est plus puissante que les états ». Pour lui il ne faut pas oublier que « la diaspora c’est aussi celle de l’Afrique en Afrique » et qu’elle « soutient extraordinairement les villages et les familles au Bénin. La diaspora au Bénin est complètement à l’intérieur de la vie de la cité. Elle fait faire les études, construit les maisons, vient au secours des accidents de la vie. Elle est dans tous les villages, elle est l’assurance vie de nombreuses populations. Pour la population du coup la thématique de la double nationalité et de la diaspora n’existe pratiquement pas. En revanche la diaspora est isolée par l’élite politique qui a besoin d’être la plus fermée possible parce que le système de rente dont elle vit suppose la clôture et la diaspora suppose de sauter par-dessus les clôtures ».




Pour ces intervenants, l’évidence est dans le constat d’une diaspora connectée. Les nouveaux modes de communication comme Viber ou Skype rapprochent et doivent accompagner fortement le développement des pays d’origine sans pour autant oublier la pérennité de liens d’ancrage dans les pays d’accueil. La faute serait pour Malik Diawara, directeur du Point Afrique, de devoir choisir et de ne pas cultiver ce bi-nationalisme, ce bilatéralisme économique.





Toujours sur sa tonalité positive et enthousiaste, le tribun et ancien Premier ministre du Bénin Lionel Zinsou, souligne que « L’Afrique vit une révolution économique très forte. Dans un certain nombre de domaines notamment dans le numérique, l’Afrique est redevenue première».

Quand à Daniel Maximin si vous lui parlez de numérique, vous aurez une réponse aussi logique que lapidaire « La modernité et l’avant-garde sont des outils de gens qui sont dans des situations difficiles et qui savent faire ce que Lévy Strauss nommait lui-même « Bricoler ». Cela veut dire qu’on n’a pas tous les moyens mais qu’on va trouver finalement avec des bouts de ficelle. Le numérique c’est le bout de ficelle du 21ème siècle donc il peut être utilisé comme un moyen d’émancipation et de développement. Mais ce n’est pas le numérique qui fait ça mais ce que nous en ferons ». Voilà qui rappelle des propos tenus loin du solutionnisme, par Nathan Stern dans un rendez-vous du futur ou Eric Sadin dans son entretien avec Ariel Kyrou sur Culture Mobile .




Le numérique permet aux diasporas d’accompagner de manière plus durable le développement économique des pays africains. Reine Essobmadje est la fondatrice de Evolving-Consulting, un cabinet d’experts travaillant au développement de liens entre pays à travers leurs diasporas. Pour elle, « Le numérique permet un certain nombre d’actions notamment à travers la formation à distance, le partage de services et de flux financiers et d’avoir une coopération un peu plus structurée avec la diaspora sans être obligé de se déplacer localement ». Mais le défi est de taille : « Il y a besoin en Afrique de faire collaborer les diasporas ensemble pour un transfert de compétence intellectuelle et un nouveau positionnement. Besoin que les diasporas changent la façon dont elles sont perçues et travaillent ensemble. Elles doivent montrer un nouveau positionnement en phase avec les nouvelles pratiques, les nouvelles cultures agiles pour s’adapter aux manières de vivre en Afrique. On a suffisamment d’humilité pour se réapproprier l’Afrique et on peut évoluer dans ce contexte sans se dénaturer. »




Une dernière question s’est posée dans le cadre de ce colloque. Celle de la nécessité pour les femmes de se saisir des enjeux du numérique. Enjeu de développement économique, intellectuel et social évident. Fatiha Gas, directrice de l’ESIEA à Paris, s’est interrogée sur le principe de reconnaissance des jeunes femmes membres des diasporas africaines dans les métiers du numérique. Pour elle curieusement, ces métiers ont moins de soucis avec la diversité que dans d’autres secteurs : « Peut être qu’il y a tellement de besoins qu’on a mis de côté ces problématiques de diversité. C’est un secteur qui est ouvert à absolument tout le monde. »

Personne ne peut conclure un débat comme celui-ci, si ce n’est en posant d’autres questions. La jeunesse d’aujourd’hui peut prendre les manettes du développement dans les pays africains et observer avec acuité les raisonnements de pays comme la Chine, le Canada ou l’Allemagne vis-à-vis de leurs diasporas. C’est dans un dialogue permanent et structuré que le développement sera efficace comme l'ont rappelé tour à tour Lionel Zinsou et Malik Diawara. C’est aussi semble t-il dans le renouvellement d’un état d’esprit qu’une nouvelle page s’ouvrira après avoir tourné la précédente faite des recettes d’un monde dépassé par les flux qu’ils soient physiques ou binaires, les échanges commerciaux et intellectuels et les visions positives d’un futur commun.




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