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Focus 28/04/2016

Qu'est-ce que le Mashup cinéma ?

"To be or not to be your father", un collage réalisée par Emmanuel Laflamme (c'est donc son © à lui, et pas celui de George Lucas !).
Dans cette interview tout juste publiée par notre site partenaire Culture Mobile (où elle est accessible en intégralité ), Julien Lahmi, cinéaste et créateur de l'encyclopédie du genre nous explique ce qu'est le "Mashup cinéma", et plus précisément ce qu'est un mashup, film construit à partir d'images créées par d'autres, en particulier issues de la culture pop.

Culture Mobile : Votre définition du mashup ?
Julien Lahmi : La définition la plus large du mashup est celle que l’on retrouve dans le film documentaire de 2008 Rip ! A Remix manifesto, à savoir "faire du neuf avec quelque chose de vieux". Il peut s’agir de musique avec les samples du hip hop ou bien de vidéos et de cinéma avec l’utilisation d’images déjà existantes pour faire une oeuvre nouvelle. Personnellement, j’ai une définition du cinéma mashup un peu plus précise qui permet de mettre en avant sa particularité principale, à savoir le recyclage artistique d’œuvres populaires en une création plus expérimentale.

Mashup Cinéma from Julien Lahmi on Vimeo.


CM : Ce remix d’images est fortement lié à la pop culture ?
Julien Lahmi : On peut dire que le mashup, c’est le pop art d’aujourd’hui. C’est une des raisons pour laquelle j’ai réalisé Les Dessous du POP, un mashup sur le pop art et le revers de la médaille de la popularité. Le mashup est un énorme recyclage de la culture populaire d’origine américaine, connue de tous. Mais ce n’est pas que cela : il est possible de faire un remix “à la manière pop” d’images d’archives très anciennes. Il ne faut pas oublier que c’est une pratique qui existe depuis des millénaires. D’après certains historiens, l’Iliade et l'Odyssée pourraient être des mashups des contes et légendes populaires grecs.

CM : Est-ce que le mashup est un courant artistique ?
Julien Lahmi : Pas exactement. Car le mashup a de nombreux visages stylistiques. Il y a presque autant de mashup cinémas que de cinéastes mashupeurs. C’est moins un mouvement qu’un état d’esprit. Ce qui fait une vraie différence avec les mouvements artistiques qui l’ont précédé, c’est la notion de partage. Le mashup prend toujours en considération le public et installe une certaine connivence avec lui. Il est bien moins élitiste que le cinéma d’avant garde d’hier.

CM : Sur l’encyclopédie Mashup cinéma, vous classifiez les différents types de mashups. Quelles en sont les grandes lignes ?
Julien Lahmi : Une des idées centrales de Mashup cinéma est de cartographier le genre et de créer des familles. Je précise que je ne suis pas un chercheur en cinéma. J’ai juste imaginé une typologie. On a par exemple les "désarchiveurs" qui font la connexion entre found footage et mashup. C’était mon cas au départ. Comme souvent dans le found footage, ils prennent des images non médiatisées, par exemple des films amateurs de familles, des rushs laissés de côté par des grands médias, du "rebut", et les assemblent pour les mettre en lumière. Mais ils le font avec une certaine modernité stylistique. On a aussi les "truquistes", dont le cœur du travail est de faire oublier les ficelles et les connexions entre les différentes pièces de puzzle, empruntées grâce à des techniques d’effets spéciaux. Antonio Maria Da Silva, qui a récemment sorti les deux Hell’s club, est un truquiste. Les "oreilles", ce sont ceux qui travaillent sur la musique en mixant différents morceaux de vidéos musicales pour produire un morceau et une vidéo inédite. Les "hommageurs" vont réaliser des hommages à un réalisateur, un acteur, un personnage, etc... Ils subliment les œuvres de leurs maîtres à penser cinématographiques ou révèlent un élément commun aux différents films de leur panthéon ; c’est la porte d’entrée la plus fréquente vers le mashup. On a aussi les "libristes" qui travaillent sur des images libres de droit. Enfin, citons les "doubleurs" qui changent le sens de clips vidéo ou de fictions populaires en faisant un doublage son ou voix maison par dessus. Certains connaissent déjà le travail de Mozinor, mais dans cette catégorie des doubleurs, je vous invite à découvrir également les détournements sonores vraiment très réussis de Mario Wienerroither.


CM : J’imagine qu’il n’y a pas de date clé, mais d’après vous, quelle serait la genèse du cinéma mashup ?
Julien Lahmi : Le cinéma mashup est le dernier avatar du cinéma de recyclage dont le premier film date de 1928 (Inflation de l’artiste dadaïste Hans Richter). Le found footage des années 1960 peut être considéré comme le grand-père du mashup. Ensuite, on a quelques pionniers, qui parfois ont pu montrer leurs œuvres au cinéma et à la télévision ; je pense à Sans soleil de Chris Marker, documentaire réalisé en 1983 avec une grande partie des images tournées par d’autres, à la série Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard à partir de 1988, ou bien encore à La classe américaine : Le grand détournement de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, sur Canal + en 1993. Mais le mashup stricto sensu a vraiment explosé avec la généralisation du Web au début des années 2000, et l’accès de plus en plus facile à des vidéos et des outils de montage.

CM : En quoi le mashup serait-il une révolution dans le cinéma ?
Julien Lahmi : Sa révolution, c'est de révolutionner l’art du montage, qui a toujours été essentiel et central au cinéma mais qui se trouve ici magnifié et transformé. La différence, c’est que la profusion des sources permet de créer des connexions inédites. Dans Hell’s club, par exemple, Antonio Maria Da Silva fait se rencontrer le Tom Cruise tout jeune du film Cocktail avec le Tom Cruise bien plus vieux de Collatéral.

HELL'S CLUB. NEW MASHUP AMDSFILMS from Antonio Maria Da Silva AMDSFILMS on Vimeo.


Pour ma part, dans Moonlight Serenade, j’ai créé une fiction en imbriquant les destins et les images noir et blanc du Nosferatu de Murnau avec une femme colorée aux multiples visages tirés d’une centaine de films différents.
Il existe un autre aspect révolutionnaire, porté par ceux qui font du mashup. Si pour Antonio et moi, la réalisation cinéma est notre profession, ce n’est pas le cas de nombreux mashupeurs. Ces créatifs d’un nouveau genre étaient au départ des amateurs de cinéma, des cinéphiles. Par cinéphilie, ils ont glissé vers la création, souvent pour rendre hommage au cinéma qu’ils aiment comme on peut le voir notamment dans les mashup dit tributes. Parfois cet acte d’hommage, grâce au mashup, devient petit à petit personnel et plus subversif. Ainsi, le créateur se plaçait hier au dessus des spectateurs, il était le génie propageant la bonne parole. Maintenant, on voit émerger une désacralisation de l’auteur, un changement de perspective avec une vraie réappropriation de l’art qui positionne le spectateur au centre du jeu créatif.

CM : Quel est le rôle de la révolution numérique dans le mashup ?
Julien Lahmi : Le cinéma a toujours fait des pas de géant à chaque révolution technologique. La Nouvelle vague est apparue grâce à l’utilisation par les cinéastes de caméras plus légères. A partir du moment où ils ont décidé de filmer dans la rue en décor naturel avec des caméras super 16 et non plus seulement en studio avec toute une lourde machinerie, ils ont fait du cinéma de manière différente. Pour le mashup, le nouvel outil c’est Internet et l’accès aux images qu’il permet. Il y a vingt ans, on ne pouvait pas récupérer des images de films de fiction en aussi bonne qualité. Pour les monter, il fallait un banc de montage à l’interface complexe, du matériel spécifique et des bobines qui n’étaient détenues que par quelques personnes. Maintenant, on a des logiciels de montage faciles d’utilisation sur ordinateur, et l’accès à des milliers de films en quelques clics. Encore faut-il y consacrer des centaines d’heures (des milliers pour moi) de recherche et de manipulation, tout de même. Une révolution technologique facilite et démocratise l’accès au geste créatif… mais elle ne remplace pas le travail, la sueur et la réflexion.


Les commentaires

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Sabrina Woock
Sabrina Woock 30/04/2016 11:02:19

Le mashup a le vent en poupe dans tous les secteurs artistiques : musique, cinéma, publicité et bien plus encore. La créativité est infinie !


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