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Et si... ? 24/02/2016

Et si les e-travailleurs de tous les pays s’unissaient ?

Beignets de tomates vertes (1991) de Jon Avnet. Idgie (Mary Stuart Masterson) est une femme libre qui s’insurge contre les convenances, les règles établies, l'asservissement des femmes, activité courante dans l’Amérique des années 1930. Avec Ruth (Mary-Louise Parker), qu’elle va tirer des griffes d’un mari violent et raciste, elles montent le café Whistle Stop, symbole de liberté de mœurs et d’un « vivre ensemble » entre noirs et blancs. La spécialité du café est le beignet de tomates vertes… Un véritable acte de résistance au pays du burger.
Les grandes et moyennes entreprises ont structuré l’organisation du travail de la société industrielle, concentrant en leur sein les armées d’employés et d’ouvriers ; elles ont servi de socle à l’élaboration du modèle du salariat et de la protection sociale des travailleurs . Aujourd’hui, une majorité d’entre elles se muent progressivement en plateformes de mise en relation de plus en plus automatisées et de moins en moins génératrices d’emplois, déplaçant un fort volume de travail vers les travailleurs indépendants, bousculant ainsi notre modèle de contrat social. Ce phénomène est flagrant dans les entreprises numériques comme Uber ou Airbnb, qui déportent progressivement les risques d’activité et les investissements matériels sur les travailleurs indépendants. Chez Uber, les chauffeurs sont à leur compte et prennent en charge l’achat de leur outil de travail et son entretien.

Sur les plateformes de micro-tâches comme Mechanical turk ou Foule Factory, son équivalent français, les individus ne vendent même plus leurs savoir-faire, mais leur temps, en classant des photos, déchiffrant des textes manuscrits, etc. Aurélien Denaes, co-fondateur de Casaco, un espace de coworking situé à Malakoff, s’inquiète du manque de conscience sociale des nouvelles générations : « On voit de plus en plus de jeunes dans nos espaces qui se mettent dans une position de sous-traitance via les plateformes collaboratives et de crowdsourcing. Ils vendent leur temps, même pas leur cerveau, à qui veut bien, dans une vision de court terme et purement alimentaire. Ils ne construisent aucun projet professionnel cohérent ».

Ces nouvelles générations sont-elles en train de développer une vision très utilitariste du travail tout en investissant leur cerveau et leurs émotions ailleurs, préfigurant une société moins centrée sur le travail que sur l’activité sociale ? Ou vivons-nous une nouvelle étape du Fordisme, organisée autour de micro-tâches mises en musique par des intelligences artificielles et dont les propriétaires de plateformes captent l’essentiel de la valeur produite, comme le dénonce le sociologue Antonio A. Casilli ? A moins que ce ne soit les deux à la fois ?

Dans cette double hypothèse, comment repenser les structures sociales liées à nos activités afin de maintenir un projet de « vivre ensemble » et permettre à chacun de se construire dans le temps ? Comment rééquilibrer les rapports de force entre cette foule croissante d’actifs qui s’ignorent et des plateformes extrayant la valeur immatérielle de leur activité comme leurs grandes sœurs pétrolières pompaient et pompent encore sans relâche les ressources énergétiques un peu partout sur la planète ?

Certains réfléchissent à des dispositifs à même de récupérer une partie de la valeur produite par notre travail collectif, volontaire ou non, qu’Antonio A. Casilli englobe dans le terme anglo-saxon de « digital labor ». La redistribution de cette valeur pourrait ensuite passer par l’instauration d’un revenu universel inconditionnel ou par la rétribution des contributions individuelles. Soutenues par la P2P foundation, les licences de réciprocité seraient l’un des outils clés de ces nouveaux mécanismes de redistribution, selon un principe que l’on pourrait grossièrement résumer ainsi : « Je suis prêt(e) à contribuer gratuitement à des biens communs, mais si une entité commerciale en retire un profit, même indirectement, je veux en recevoir une rétribution équitable ». L’un des enjeux majeurs serait dès lors de moderniser les règles de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur pour les adapter à cette nouvelle donne numérique.

D’autres cherchent à inventer de nouvelles façons d’exister dans le cadre des rapports de force patronat-plateformes/syndicat-travailleurs, en tentant par exemple de représenter les indépendants auprès des pouvoirs législatifs et judiciaires. Des syndicats de l’ancien monde, comme IG-Metal en Allemagne, y voient une opportunité de rebondir. FairCrowdwork , sa nouvelle entité, s’est en effet donnée pour objectif de défendre les intérêts des crowdworkers. De nouvelles organisations se créent par ailleurs de façon quasiment spontanée comme « WeAreDynamo », un rassemblement de travailleurs de la plateforme Mechanical Turk, etc.

Enfin, une troisième voie s’affirme, celle d’une réorganisation des structures collectives du travail sur le modèle des coopératives, c’est-à-dire d’un partage de la gouvernance et de la propriété des outils de production, matériels et immatériels. A l’avenir, nous pourrions ainsi voir une organisation duale se mettre en place, avec d’un côté les entreprises « clientes » et de l’autre côté des coopératives de travailleurs ou des plateformes coopératives .

Les coopératives de travailleurs pourraient en particulier rétablir un rapport de force économique par une mutualisation des moyens juridiques, financiers et productifs. Elles contribueraient ainsi à reconstruire un « vivre ensemble » tout en préservant la liberté d’activité de chacun. Coopaname , par exemple, fédère des travailleurs indépendants d’horizon très variés, et se projette comme un modèle alternatif au salariat. En effet, les indépendants, en rejoignant la coopérative, deviennent des salariés, statut bénéficiant d’une meilleure protection que l’activité non salariée (dans la limite de ce que permet leur chiffre d’affaires), puis des coopérateurs, participant ainsi à la gestion de la structure, tout en gardant un total contrôle de leur activité individuelle. Ils sont à la fois co-gérant de la coopérative et leur propre patron. Plusieurs de ces initiatives se sont mises en réseau dans le projet « Bigre ! », qui a pour ambition de devenir la « première mutuelle de travail associé » ; il réunit aujourd’hui 7 000 indépendants.

Tous ces travailleurs hors sol pourraient ainsi retrouver une terre fertile et le goût d’un authentique beignet de tomates vertes… Le goût d’être ensemble, sans l’amertume de perdre son identité et sa liberté d’activité.


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