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Et si... ? 12/02/2016

Et si la toile nous avait tous transformés en intellectuels en puissance ?

Sept ans de réflexion (1955) de Billy Wilder. Richard Sherman (Tom Ewell) reste travailler à New York pendant que sa femme et ses enfants sont partis en vacances d’été. Après sept ans de mariage, il se prend à rêver d’une aventure extraconjugale, s’imaginant en pianiste virtuose séduisant sa nouvelle voisine du dessus (Marilyn Monroe). Mais la femme fatale se révèle la fille la plus abordable qu’il soit, et quand l’inaccessible devient accessible, c’est la mort du fantasme…
Sommes-nous au beau milieu d’une crise de la pensée ? L’historien britannique Sudhir Hazareesingh et la journaliste belge Béatrice Delvaux se sont émus, le jeudi 4 février au Mucem, à Marseille, de la disparition des intellectuels français. Paix à leur cerveau. La France, ce pays des droits des humains (l’homme avec un grand H ayant toujours fait une piètre femme), qui se croyait depuis les Lumières devoir penser pour tous les autres, aurait sombré dans une grave dépression, caractérisée par un pessimisme galopant et un repli sur soi.

Mais de quelle intellectualité parlons-nous ? Ces deux amoureux de la France discourent en fait de la disparition de la figure de « l’intellectuel français » : Sartre, Foucault, Derrida... Ces intellectuels, que tout le monde visiblement nous envie, comme s’ils ne pouvaient exister qu’en France, agissaient en quelque sorte comme des guides spirituels publics, ils prenaient position dans les grands débats politiques, contraient les raisonnements faciles et élevaient notre degré de conscience. « Le débat d’idées structure la société française beaucoup plus qu’ailleurs. La pensée est une composante essentielle de ce que veut dire “être français” », analyse Sudhir Hazareesingh, qui regrette la place qu'ont pris dans l'espace public des intellectuels médiatiques dont la pensée ne tient pas la comparaison par rapport à celle des Sartre, Foucault et autres Derrida d'hier.

Que la figure de l’intellectuel s’essouffle, c’est probable, mais que cela caractérise une crise de la pensée, cela reste très discutable. Nous sommes, certes, au beau milieu d’un torrent de crises : sociale, écologique, financière, religieuse, mais s’il y a bien un profiteur de crise, c’est la pensée. Stimulée par tous ces problèmes abyssaux, elle s’exprime de partout et de façon très désordonnée, remettant en cause les systèmes établis défaillants, cherchant d’autres voies, explorant l’Histoire, s’inspirant des autres. Les réflexions autour des communs en sont une belle illustration . C’est peut-être le manque de lecture synthétique qui crée ce sentiment de déclin de la pensée. Il n’y a pas « d’hommes providentiels » pour incarner cette vitalité intellectuelle et créatrice… Enfin plutôt, s’il y en a, leur influence s’érode très vite dès lors qu’ils sont exposés médiatiquement, ce que concède Béatrice Delvaux. Dès qu’une personne arrive avec une idée nouvelle, le circuit médiatique la surexpose jusqu’à l’écœurement et l’épuisement de la pensée, puis passe rapidement à autre chose.

Aussi, ne sommes-nous pas plutôt face à une crise de la médiation de la pensée ? En effet, les médias traditionnels semblent bien en peine de rapporter la richesse des réflexions en cours, mais cela est peut-être le corolaire de la disparition de « l’intellectuel ». Les intellectuels n’ont plus le monopole de la pensée comme les médias n’ont plus le monopole de la transmission. Et pour cause, il y a un petit truc qui est apparu dans les années 1990 puis un autre dans les années 2000, il s’agit bien sûr du Web et des réseaux sociaux.

Ces nouveaux dispositifs d’échange et de discussion font de chacun d’entre nous des intellectuels et des nœuds médiatiques en puissance. En complément de l’école et des médias, Internet nous donne accès à une base de connaissance et à des méthodes d’apprentissage qui étaient auparavant enfermées dans des institutions réservées à une certaine élite, et nous avons la possibilité de les diffuser au-delà de notre cercle proche. Sur Internet, une idée nouvelle, avant d’être usée jusqu’à la corde, est commentée, enrichie, contredite, soutenue… Elle nourrit à la fois une forme de pensée collective et la pensée de chacun.

Cependant, nous n’avons sans doute pas encore pris la mesure de cette démocratisation intellectuelle. Lorsque nous exprimons une idée sur Internet, nous sommes dans une sphère publique et devrions dès lors avoir une responsabilité d’auteur. De même, lorsque nous partageons un contenu sur Internet, nous devrions avoir une responsabilité d’éditeur. En fait, il serait temps que nous prenions conscience que propager des informations sans réfléchir à leur impact, sans s’interroger sur leur véracité, sans les accompagner, est un acte irresponsable, car nos publications peuvent avoir une incidence bien au-delà de ce que nous imaginons.

En effet, sur Internet, nous devenons la somme voire la multiplication de nos interactions, nous ne sommes plus réductibles à notre individualité. A ceux par exemple qui balaient d’un revers de la main la question des données personnelles, arguant du fait qu’ils n’ont rien à cacher ou encore qu’ils ne font rien qui puissent intéresser ceux qui nous surveillent, l’informaticien et activiste de la première heure Laurent Chemla répond que ce qui importe n’est pas de se protéger soi-même mais de protéger ceux avec qui et ce avec quoi nous sommes reliés. Il prend l’exemple de cette réserve au Kenya qui demande aux visiteurs de désactiver la fonction de géolocalisation lorsqu’ils prennent des photos qu’ils partagent ensuite sur les réseaux sociaux, pour éviter de guider les braconniers jusqu’aux rhinocéros. Ainsi, si personnellement nous pensons n’avoir rien à cacher, nous oublions que nous sommes insérés dans un « graphe social » : lorsque nous révélons des choses sur nous, nous en révélons d’un même élan sur nos proches et notre environnement. Bref, même si nous n’en avons pas toujours conscience, nous partageons bien plus que des vidéos de chats…

Finalement, que « l’intellectuel français » disparaisse, avec tout ce qu’il comporte d’élitisme et de paternalisme, pourrait être une belle opportunité à saisir : celle de réfléchir par nous-mêmes sans être intimidés, et de s’en parler librement. Mais, attention, il ne s’agit pas de croire que nous soyons tous des Sartre, des Foucault, des Derrida…, ni que nous devrions avoir un avis sur tout ou mettre tout en doute, comme les adeptes du complotisme. Etre tous des intellectuels en puissance, cela signifie surtout qu’il va falloir apprendre à tourner sept fois sa langue dans sa bouche ou marquer sept ans de réflexion avant de parler.


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