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Partenaires 08/02/2016

Point de vue : La question du sens, rempart indispensable au risque de création digitale destructrice

Lors de la rencontre du Digital Society Forum du 3 février dernier, portant sur l’emploi dans le contexte de la révolution numérique en cours, ont été discutées nombre de questions essentielles, dont celle de savoir si le numérique allait créer ou détruire des emplois, celle de la place et du rôle de l’intelligence artificielle dans nos vies et dans la vie sociale et économique, celle des transformations apportées par le numérique dans les métiers, etc.

Les avis ont été divers sur l’avenir, tour à tour inquiets et plein d’enthousiasme pour l’introduction du digital dans les entreprises. Les jeunes entrepreneurs présents, y compris dans la salle, ont exprimé leur optimisme quant à l’avènement de ce qu’on peut appeler sans hésiter un nouveau monde.

D’une durée de deux heures, la discussion sur le thème de la matinée ne pouvait pas être exhaustive. Deux questions me semble-t-il n’ont pas été abordées qui méritent de l’être, quelques huit jours après l’événement. Celle de la pauvreté, et celle du sens de la technologisation de nos sociétés. Je m’explique.

L’une des raisons de l’espoir en un nouveau monde exprimé par les personnes favorables à la digitalisation du monde est le sentiment que tout le monde devient capable d’exister socialement en devenant force de proposition de ses compétences et savoir-faire sur un marché désormais facile à atteindre via le net. Il suffit de poster un profil et des compétences pour trouver un emploi, car l’on est très aisément identifié comme employable par autrui sur la toile. Je ne crois pas que cela soit si facile d’accès et si efficace pour tout le monde. L’usage du net est comme l’usage des lettres et de la capacité de calcul : tant qu’on n’est pas allé à l’école pour l’apprendre, on ne peut s’y présenter avec l’efficacité souhaitée. Il est plaidé que désormais les techniques sont d’un usage intuitif et facile – ce qu’Apple a en particulier mis en avant depuis sa création. Cela est évidemment en partie. L’usage des smartphone et iPhone est sans aucun doute intuitif. Mais la fabrication d’un CV, la mise en avant de compétences, la définition d’un profil et d’une offre de travail ne tiennent pas de l’usage intuitif d’un appareil permettant à tout un chacun de se vendre sur le net. Ventre sa force de travail – manuelle ou intellectuelle – sur le net ou ailleurs, suppose la compétence de se présenter, et de se rendre attractif. Cela suppose une éducation qui coûte d’une manière ou d’une autre, et ne concerne qu’une partie de la population, celle qui sait déjà le faire. On retrouve ici le problème récurrent de toute pauvreté telle que l’a définie Joseph Wresinski, le fondateur d’ATD Quart Monde. Wresinski disait que la pauvreté n’est jamais d’emblée un manque de ressources économiques. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on manque d’argent que l’on est pauvre, mais l’inverse. L’on est pauvre, lorsque l’on n’a aucun moyen de se relier aux autres, parce qu’on manque de langage, de communauté et de reconnaissance. L’argument est simple : quelqu’un qui n’a pas acquis le minimum d’outil pour communiquer avec autrui, ne peut s’inscrire dans aucune communauté, et donc être reconnu, en particulier pour sa force de travail et donc pour se faire recruter pour un emploi quelconque – soit, gagner sa vie. Pour exprimer autrement le souci qui anime mon propos, l’affirmation que n’importe qui est maintenant capable, dans le contexte censé être joyeux et positif de l’ubérisation du monde, de vendre sa force de travail me semble plus que sujette à caution. Et entendue ainsi, la digitalisation du monde peut devenir l’un des facteurs les plus actifs de la marginalisation croissante d’une part majoritaire de la population, au lieu de bassin d’emploi positif et également valable pour tous. Les technologies à elles seules ne répondent pas au problème plus fondamental de toute instruction et de toute éducation.

Sur la technologisation de nos sociétés et de nos vies les plus quotidiennes, contre l’enthousiasme de Joël de Rosnay lui-même interrogé lors du débat, il est essentiel d’expliciter la question du sens, qui a été posée pendant la discussion, lorsqu’a été imaginé un monde où les machines que nous produisons pourraient un jour se représenter d’une manière ou d’une autre qu’un monde sans humains serait au fond plus souhaitable que le monde actuel. Il est important de prendre un peu de recul sur la question. Nous sommes actuellement pris dans une fascination pour les technologies qu’alimente la peur, en France et en Europe, de ne pas être à la hauteur de la montée en puissance des pays émergents, et des innovations technologiques qui ont lieu partout dans le monde. Il faudrait souscrire a priori à une sur-technologisation du monde ne serait-ce que pour se maintenir à flot dans un monde qui impose cette sur-technologisation. L’enjeu comme l’argument sont vieux come le monde, et peuvent se formuler en demandant si, lorsque les autres s’arment, il faut impérativement s’armer pour résister à une attaque potentielle. Sur le court-terme, la réponse est évidemment positive si l’on veut rester durable. Mais elle est sur le long-terme tout aussi évidente et cette fois négative - si l’on veut rester durable. Car les armes ne font pas le tout de la vie collective ou politique au sens fort, mais bien le sens de ce que l’on fait ensemble. Il en va de même de la digitalisation. Nous devons bien évidemment à court-terme faire ce qu’il faut pour rester visibles et crédibles sur la scène internationale où se joue l’économie mondiale, sous peine d’appauvrir le pays – la France – ou le continent – l’Europe. Mais nous avons tout autant le devoir d’interroger à terme le sens de la technologisation en cours de notre monde global. Ceci, en observant que notre fascination pour les machines tient d’un jeu d’enfant fasciné par ses jouets, et que jusqu’à nouvel ordre nous sommes à la fois les créateurs et responsables de nos machines et non l’inverse. Or, notre capacité créatrice sur le plan technologique est alimentée par un rêve archaïque des humains qui est de remplacer leur dieu ou leurs dieux à la tête du monde. Et l’accomplissement de ce rêve consisterait en la création d’une machine vivante autonome, à la façon dont le dieu juif, puis chrétien et musulman, est dit avoir créé le vivant, dont éminemment l’humain. Une excellente illustration de ce rêve est actuellement que, lorsque nous parlons du cerveau, fascinés que nous sommes par les sciences cognitives censées nous dire ce qu’il est, nous le comparons à nos ordinateurs. Mais ce n’est pas le cerveau qui est comparable à nos ordinateurs, c’est le contraire. Nous fabriquons et souhaitons progressivement fabriquer des ordinateurs dont le fonctionnement ressemblerait de plus en plus à celui de notre cerveau – mais alors bien sûr infiniment amélioré. Et se pose là la question fondamentale et simple, qui est de savoir dans quel but. Autrement dit des machines, oui et sans aucun doute, mais pour quoi, jusqu’où ? Que veut-on servir en les développant ? Telle est, sur le long terme, l’une des questions essentielles que la vieille Europe, peut-être un peu dépassée sur le plan de l’efficacité économique et technologique, a à la fois les moyens et la responsabilité d’imposer comme une question indispensable dans le contexte où nous vivons.

On peut conclure ce petit billet en soulignant que la question ci-dessus se pose ne serait-ce que parce que la question de savoir jusqu’où il faut déléguer aux machines la responsabilité de nos vies d’une part, et celle posée au sujet de la pauvreté de savoir si la digitalisation laisse ou non potentiellement de côté une partie des humains sur le chemin de la mondialisation sont sans aucun doute inséparables.


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