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Et si... ? 28/01/2016

Et si l’emploi était le sujet qui fâche entre les cow-boys de l’hypercapitalisme et les Sioux des communs ?

Depuis neuf ans, Zevs pratique la « liquidation de logos ». Qu’il s’agisse d’affiches ou de vitrines de grandes marques qu’il attaque la nuit, cet artiste urbain fait dégouliner de peinture les logos des cadors de l’hypercapitalisme contemporain : Google, Apple, Facebook, Vuitton, Chanel, Nike, Coca Cola, Mc Donald, etc. Ainsi les fait-il pleurer, histoire de les remettre au niveau du commun.
Rares sont les commentateurs qui ont pris la mesure de l’énormité des conclusions du rapport sorti le 18 janvier dernier par le World Economic Forum sur le « futur des emplois ». Pour la première fois de façon aussi limpide, l’Olympe des grands patrons de la planète sous-entend que pourrait être remis en question son dogme depuis des années : non, semblent nous susurrer à l’oreille les dieux de Wall Street, les emplois détruits par les nouvelles technologies ne sont pas systématiquement remplacés par une même quantité d’emplois tout neufs au bout d’un léger temps d’adaptation. Ce que Bruno Teboul, Vice-président Science & Innovation de la société de conseil Keyrus, enseignant-chercheur à l’université Paris-Dauphine, homme de réflexion avisé et pourfendeur de l’ubérisation, traduit ainsi : « Nous passons de la destruction créatrice à la disruption destructrice ».

Que les grands manitous anticipent, danses de chiffres à l’appui, une perte nette de 5 millions de jobs d’ici à 2020 dans les pays les plus industrialisés de notre bonne vieille Terre ? La sacrée formule de l'économiste autrichien du milieu du XXe siècle Joseph Schumpeter , selon laquelle les progrès technologiques créent toujours du chômage durant une période de « destruction créatrice » avant de revenir à l'équilibre, serait-elle en passe d’être rayée des tables de la loi des économies libérales ? Le World Economic Forum, prudent en matière de doxa, ne tranche pas. A la dégringolade d’emplois administratifs et industriels, promis respectivement à environ 5 et 2 millions de pertes, il répond par la promesse d’un peu plus d’un million de jobs dans le management, la finance de haute volée et les arts et applications des maths et de la computation. Demain tous des têtes d’œuf devant nos écrans ?

De fait, le pow wow des grands chefs du business planétaire laisse envisager un temps d’adaptation du marché du travail plus long qu’à l’accoutumée, histoire de préserver le totem schumpétérien. Mais surtout, il manipule la sorcellerie de son étude pour admonester les entreprises et plus encore les gouvernements du monde. Il en appelle à un usage sans modération de la magie des data, à la « réinvention totale des ressources humaines », à « repenser les systèmes d’éducation », à encourager et à « profiter des effets de leviers de la flexibilité et des plateformes de talents en ligne ». Autrement dit, une seule solution : la « disruption » à tous les étages !

A la ritournelle de la « flexibilité » du travail, les décideurs de l’économie mondiale ajoutent donc la « disruption », qui revient telle une litanie dans le rapport sur le futur de l’emploi du World Economic Forum. Bienvenue dans un monde hypercapitaliste, où la force des marques et l’omniprésence des data s’hybrident à un inéluctable dépeçage du salariat, à une précarité faisant du marché de l’emploi une jungle plus ou moins régulée. La création de cette jungle civilisée, censée être l’unique façon de sauver le fantôme de Schumpeter, fonctionne certes à l’esprit d’initiative et prône la liberté absolue, mais au service des atomes humanoïdes les plus entreprenants : ceux à même de récolter le maximum de notes positives dans le nouveau jeu du e-travail et de ses plateformes sans contrôle et in fine surpuissantes.

Sauf que cette voie n’est pas la seule envisageable. Ne faudrait-il pas en effet reconsidérer le travail non selon le registre d’un emploi condamné à devenir toujours plus précaire, anxiogène et de l’ordre de l’auto-exploitation, mais dans le cadre d’un vrai projet de société collaboratif, dont l’emploi serait un moyen parmi d’autres plutôt qu’une fin ? Pour Trebor Scholz, théoricien du digital labor, ladite économie du partage n’est qu’un système de travail à la demande , dont les plateformes sont des « monopoles de la logistique qui restructurent le travail organisé comme les infrastructures mises en place pour le réguler en déplaçant les risques (chômage, santé, vieillesse...) sur les travailleurs eux-mêmes. » Comme l’explique Hubert Guillaud dans un article où il détaille la vision du chercheur, l’enjeu est d’imaginer des alternatives à des logiques hypercapitalistes qui, de fait, « favorisent l'érosion des droits, esquivent les régulations, contournent les lois du travail. » Alternatives qui supposent donc de « réinventer la propriété, la gouvernance démocratique et la solidarité pour que chacun puisse récolter les fruits de son travail. »

Selon la logique des communs, l’enjeu n’est plus l’emploi, mais le travail comme moyen d’émancipation, d’enrichissement collectif et personnel dans tous les sens du terme, notamment intellectuels et spirituels. De la même façon, la fin de l’emploi n’est pas un souci, dès lors que sont imaginés des mécanismes de redistribution permettant à chacun de vivre décemment, mais aussi d’acquérir et de transmettre des savoirs.

Une société comme TaskRabbit crée certes de la valeur d’usage via sa plateforme de petits emplois à la demande, mais elle garde pour elle et ses actionnaires tous les bénéfices de sa valeur d’échange. A l’inverse, Loconomics est une coopérative détenue par ceux qui y proposent leurs services. Contre les plateformes de ladite économie du partage, qui lui semble plutôt une sorte d’économie « au compteur », Trebor Scholz défend ce qu’il appelle le « coopérativisme de plateforme », à même de bâtir peut-être demain une société du partage, bien au-delà de la seule dimension économique.

Il y aurait donc deux façons opposées de répondre à la crise de l’emploi que porte selon les termes du World Economic Forum la « quatrième révolution industrielle » : soit par l’intensification en mode high tech des processus de dérégulation de l’économie, au risque d’une médecine de cheval pire que le mal ; soit par la réinvention et l’extension des systèmes coopératifs de travail, voie que les cyniques et autres grincheux désabusés taxeront d’utopique. Vieux débat, en vérité, avec en son cœur l’éternelle question de la propriété des biens de productions. Si plus personne n’ose parler de nationalisations étatiques et de travaux géants pour sauver les emplois, le débat n’en a pas fini de renaître entre les sorciers de la disruption et les magiciens de la coopération, les cow-boys de la flexibilité et les Sioux des communs.


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