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Et si... ? 14/01/2016

Et si le rapport sur l’emploi du Conseil national du numérique était habité par l’esprit de David Bowie ?

Furyo (1983) de Nagisa Oshima. Le capitaine d’un camp de prisonniers, submergé par ses sentiments pour le major Jack Celliers (David Bowie), se retrouve incapable de transgresser l’ordre établi et hérité de ses ancêtres. Il s’enferme alors dans un cycle de violence qui se révèle incapable de contenir son attirance pour la liberté qu’incarne le major anglais, et qui finit par les détruire tous les deux.
David Bowie est mort. La foudre nous a frappés au saut du lit, lundi matin. Bien sûr, Bowie n’était ni un transhumain, ni même un extraterrestre, on se doutait bien qu’il faudrait aller voir sans lui s’il y a de la vie sur Mars… Mais il y a des artistes tellement libres, visionnaires et inspirants que leur disparition fait l’effet d’un séisme, créant une distorsion de notre vision du monde.

La transformation numérique de la société n’avait pas échappé à cet artiste protéiforme, qui a su naviguer de génération en génération. « Dans quelques années, je ne verrai sans doute plus aucun intérêt à passer par une maison de disque, tellement Internet va changer le système de distribution de la musique. La musique va devenir un flux comme l’eau ou l’électricité », expliquait-il en 2002 au New York Times. Napster était déjà là, et quelques années plus tard, MySpace, puis iTunes Music, Deezer, Spotify, SoundCloud venaient lui donner raison, précipitant l’effondrement de l’industrie du disque et le triomphe du streaming. Il ajoutait : « Je suis même convaincu que dans dix ans, le copyright, le droit d’auteur et la propriété intellectuelle n’existeront plus ». Depuis, les licences libres de type creative commons , copyleft gauche d’auteur »), copyfair , etc., mais aussi l’explosion des pratiques de partage, l’économie collaborative et la montée d’un mouvement autour des communs remettent en cause le concept de propriété comme nous le connaissons depuis le XIXe siècle. Encore bien vu, Monsieur Bowie.

Ainsi, en ce début de semaine, l’esprit, la voix, l’énergie de Bowie imprègnent notre lecture du monde. Le rapport du Conseil national du numérique « Travail, emploi, numérique : les nouvelles trajectoires », publié la semaine dernière, ne fait pas exception : « Valoriser les parcours hybrides », suggère-t-il, comme pour saluer Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Thin White Duke… « Transformer les organisations pour en faire des lieux d’émancipation et d’apprentissage », dit-il ailleurs, comme pour rendre hommage au sens de l’expérimentation d’albums comme Station to station ou Low avec Brian Eno.

« Ch-ch-ch-ch-changes… », le Bowie qui chante en nous peut trouver, dans ce texte du CNNum de plus de 200 pages, les ingrédients d’un programme politique à la hauteur des enjeux économiques et sociaux contemporains. Ce travail est le résultat d’une large concertation (plus de 50 auditions) et d’une réflexion qui s’est visiblement nourrie de la richesse des divergences, par exemple, sur la fin ou non du modèle salarial , sur la corrélation entre protection sociale et travail, etc. Le rapport met le doigt sur des objectifs majeurs : raccrocher l’individu au(x) collectif(s), le considérer dans sa multiplicité et non l’enfermer dans un statut , un métier, une trajectoire linéaire, lui (re)donner la capacité d’agir, favoriser un pouvoir d’agir plus qu’un pouvoir d’achat, repenser la (re)distribution des richesses autrement que par l’emploi.

En outre, le rapport ne se contente pas de produire un discours théorique, il recense des propositions concrètes, à l’instar des licences de réciprocités (cf. recommandation n°4). Elles visent à valoriser les activités contributives non rémunérées et à éviter l’accaparement des valeurs créées collectivement par un acteur unique (entre les lignes : Uber, Facebook, Airbnb, Google…). La licence FairlyShare fonctionne par exemple sur le principe suivant : « Je suis prêt à contribuer gratuitement à des biens communs, mais si une entité commerciale en retire un profit, même indirectement, je veux en recevoir une rétribution équitable ». D’autres dispositifs approchants sont listés : le revenu contributif, les monnaies complémentaires, l’utilisation du blockchain pour authentifier, tracer et rétribuer les contributions, etc.

Autre antidote à « l’uberisation », l’encadrement des plateformes de l’économie collaborative figure au rang 8 des propositions. Il s’agit à la fois d’œuvrer pour rétablir une égalité de traitement, notamment fiscale, entre plateformes numériques et entreprises « traditionnelles », et de protéger les utilisateurs de ces plateformes de décisions unilatérales, comme le changement des tarifs, l’exclusion du réseau… Le CNNum soutient, entre autres, le coopérativisme de plateforme, citant Fairmondo, une plateforme allemande de commerce en ligne détenue sous forme de coopérative par ses utilisateurs et qui permettrait « d’assurer une juste rétribution et représentation des travailleurs de l’économie collaborative ».

Ce rapport adressé à Myriam El Khomri, la Ministre du travail, semble avoir réussi l’exploit de capter la pensée diffuse et foisonnante qui se déploie autour de la numérisation du monde depuis quelques années. En acceptant les controverses, il pose les bases d’un débat constructif. Il reste à espérer que cet appel ne se perde pas dans les méandres de l’espace, que le major Tom entende enfin Ground Control, et qu’il ne finisse pas enterré dans le sable comme le major Jack Celliers dans Furyo.

Gardons la tête hors du sable, et que cette année 2016 soit aussi sulfureuse, subversive et créative que l’œuvre de David Bowie.

« Let’s dance ».


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