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Entretien 20/10/2015

Entretien Joël de Rosnay : Surfer sur les vagues du nouveau monde digital

Quel pourrait être le modèle de société, nourri par l’innovation et en rupture avec nos sociétés « classiquement industrielles », que construisent les acteurs non seulement du numérique mais des smart cities, de l’énergie ou des biotechnolgies ?
Entretien avec Joel de Rosnay, grand vulgarisateur des sciences et des technologies qui « surfe » lui-même sur les vagues du présent.
Propos recueillis par François Thénoz, initialement parus dans Badim, revue interne d'Orange

Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology (MIT) en biologie et en l'informatique, Joël de Rosnay est Président exécutif de Biotics International et Conseiller du Président de la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette dont il a été le Directeur de la Prospective et de l'Evaluation jusqu'en juillet 2002. Il est l’auteur de nombreux livres de prospective et de vulgarisation scientifique, parmi lesquels "2020 : Les Scénarios du Futur" (Fayard, 2008) ; "Et l'Homme créa la vie : la folle aventure des architectes et des bricoleurs du vivant", avec Fabrice Papillon (Editions LLL, 2010) et "Surfer la Vie" (Editions LLL, 2012).

En 2003, dans les colonnes d’un numéro spécial « futur » du Badim, vous nous lanciez : « Dans dix ans, Internet aura disparu ! »... pour nous illustrer qu’internet serait partout présent comme ce fut le cas de l'électricité. L'Internet des objets, les robots, drones et autres tissus connectés ont effectivement fait leur apparition. Alors, aujourd'hui, vers quel monde allons-nous ?

Internet a déjà disparu. Nous sommes dans un écosystème numérique et non plus sur Internet. Plus encore, un cerveau planétaire est en cours de construction. Des interfaces de plus en plus étroites se créent entre l’homme et les machines.

L’homme a extériorisé plusieurs de ses sens. Il s’est entouré d’un nuage d’objets connectés pour parler, écouter, voir et même se déplacer. Aujourd’hui, nous vivons un compromis permanent entre ce qui est en train de se construire et ce qui se déconstruit. Une sorte de chaos organisé ou désorganisé, aux arbitrages permanents. Ce monde en construction et déconstruction me paraît plus porteur d’une vision moderne du futur que l’ancienne approche linéaire, dans laquelle les mêmes causes produisent les mêmes effets.

L’écosystème numérique participe au phénomène d’autocatalyse, d’autosélection, d’autoaccélération, propre aux sociétés les plus développées. L’économie va connaître un bouleversement considérable entre 2025 et 2050 avec l’avènement de l’industrie 2.0. Le principe actuel de l’industrie est de « diffuser vers » : des usines fabriquent des produits standardisés et les distribuent via des réseaux mondiaux, ce qui permet de réaliser des économies d’échelle. L’industrie 2.0 fonctionne, elle, du bas vers le haut. Elle est personnalisée, décentralisée et beaucoup moins coûteuse car constituée d’artisans du numérique, d’entreprises unipersonnelles multinationales que je nomme parfois des TTPE ou « très très petites entreprises ». Grâce aux imprimantes 3D ou MUP (Micro-usines personnalisées) ces artisans numériques sont capables de fabriquer toutes sortes de produits, aussi bien en plastique, en métal, en carton, qu’en céramique. C’est ce qu’aux États-Unis on appelle le maker movement. Aujourd’hui, des Fablabs et des hackers studios se développent dans le monde entier.

Vous donnez plein d'espoir au consommateur dans votre livre « Surfez la vie » : moins de rapports de force et moins d'individualisme au profit de bien plus de solidarité. Comment allons-nous bénéficier de l'accélération de la vague d'information, de cette migration vers une société de flux dont vous parlez ?

La société fluide se fonde sur des rapports de flux et pas seulement sur des rapports de force. L'avènement de la société fluide permettra de traiter les grands problèmes actuels, liés à l'énergie, la santé, l'éducation, l'environnement, trop souvent traités sous l'angle de décisions centralisées et pyramidales. Les enjeux de société sont soumis à des jeux de pouvoir personnel ou à des groupes de pressions qui nous transforment en usagers passifs. Cette nouvelle approche permettrait de passer d’un système de rapports de force, de concurrence et de compétition acharnée, à un système de rapports de flux et d'échanges solidaires mettant en œuvre de nouvelles valeurs, de nouvelles actions et de nouvelles responsabilités. Pour y parvenir, il est nécessaire de se référer à des modèles autres que les seuls modèles économiques ou politiques. Ainsi, les rapports de flux permettent de manager la complexité et le mouvement. Deux flux en sens contraire peuvent se réguler, s'adapter l'un à l'autre. Il faut pour cela de l'information en temps réel. L’adaptation grâce à l’information est l’une des clés pour réussir dans la société fluide et en tirer un bénéfice maximum.



L’époque actuelle de transitions numérique est à la fois enthousiasmante et complexe car elle impacte tous les secteurs, tous les domaines d’activité mais aussi tous les processus et comportements. Qu'en déduisez-vous en matière de modèles d'innovation ?

Il faut distinguer la découverte (objet d’une publication), l’invention (brevet) et l’innovation (prototype et introduction dans la société). Il ne peut y avoir d’innovation sans informations, ni d’informations sans réseaux de communication et organisations adaptées. On ne doit pas seulement penser innovations séparées, mais « systèmes innovants » réalisés dans un écosystème. Ces systèmes innovants, combinant plusieurs éléments en interaction, sont portés par les jeunes générations, qui provoquent stimulent, créent de nouveaux marchés, en conflit parfois avec les méthodes classiques et les modes de pensée traditionnels. Or découverte, invention et innovation vont à l'encontre des idées reçues et situations acquises. L'ouverture d'esprit face à l'innovation est dès lors essentielle pour créer des synergies, des complémentarités, voire des amplifications permettant d'aller au-delà de l'idée originale. Nous devons encourager des processus de « catalyse de l'innovation », favorisant les intra-preneurs, c'est-à-dire des créateurs utilisant les outils du numérique pour surfer sur les innovations.

Quelle est votre vision de la ville connectée? Jusqu'où les capacités des robots et de l'intelligence artificielle vont dicter les comportements et les décisions ?

Au cours des prochaines décennies, les villes vont devenir de véritables centrales de production énergétiques grâce au mariage du numérique et de l’énergétique. À l’échelle de quartiers d’abord puis de métropoles entières ensuite. D’une part, grâce aux vastes surfaces de toits sur lesquelles il est possible d’installer des panneaux photovoltaïques et aux nouveaux matériaux qui permettent aux bâtiments d’être moins énergivores, les habitants vont pouvoir produire de l’électricité et la partager entre eux dans une sorte de réseau en peer to peer, un Internet de l’énergie que j’appelle « Enernet ». Pour cela, les villes devront être équipées d’une grille intelligente de distribution d’électricité, smart grid ou RITE (réseau intelligent de transport d’électricité), qui permet de connecter les bâtiments entre eux et de stocker l’énergie d’une manière décentralisée. L’énergie urbaine deviendra multimodale. Les mélanges de carburants seront de plus en plus courants, à l’image des voitures hybrides plug-in dont l’usage va considérablement s’accroître dans les villes. Elles pourront fonctionner soit à l’essence, soit aux biocarburants, soit à l’hydrogène, lequel jouera d’ailleurs un rôle déterminant. C’est ce que j’appelle le « trans-carb », c’est-à-dire une énergie qui n’est plus liée à une source unique de combustible mais à plusieurs selon les besoins.

Les villes vont de plus en plus s’ouvrir à la trans-mobilité, à une grande diversification des usages en matière de déplacements. Avec des rues et des environnements routiers intelligents capables de communiquer avec les voitures et réciproquement, la voiture connectée autonome et les taxis connectés vont se développer de manière considérable. Tous les grands de l’automobile y travaillent. Un projet de collaboration entre Tesla (voitures électriques performantes) et Uber (chauffeurs de taxi à la demande) illustre la tendance.

Je ne crois pas que les robots et l’intelligence artificielle vont dicter les comportements et les décisions. Des algorithmes prédictifs et pro-actifs vont certes nous aider à prendre de meilleures décisions dans un monde toujours plus complexe. Mais j’ai moins peur de l’intelligence artificielle que de la stupidité naturelle. D’où l’immense effort d’éducation, de formation et d’information à faire grâce au numérique.

La maîtrise et le bienfait de la technologie est votre credo, mais pour autant la concentration du savoir dans les mains de quelques sociétés plus volontaires à changer la société et plus puissantes que des chefs d'Etat, n'est-elle pas un danger ?

Les grands du numérique, que l'on appelle en abrégé GAFA (Google, Apple, Facebook Amazon), auxquels j'ajouterais MA (Microsoft et Alibaba) et NATU (Netflix, AirBnb, Tesla, Uber) sont devenus des Entreprises-Etats, alors que nous vivons et votons dans des Etats-Nations. Ils ont le cash, la capitalisation boursière et les moyens de vendre dans le monde leurs services et leurs produits sans payer d'impôt dans les pays où ils se développent. Ils s'intéressent à l'intelligence artificielle, à la santé, à l'immortalité, comme GoogleX et Calico (California Life Company), désormais filiales de la holding Alphabet de Google. Par conséquent, il va falloir que nous trouvions les moyens, par une sorte de réaction citoyenne participative, de nous opposer au pouvoir croissant de ces grands du numérique. Or contrôler et réguler sont des mots qui appartiennent au monde d’avant Internet. Il s'agit plus aujourd’hui de co-réguler, via un contrôle citoyen qui s’ajoute au contrôle juridique. Il s’agit d’inventer une forme de cyber boycott ou de co-régulation citoyenne pour montrer à ces monopoles numériques que nous ne sommes pas prêts à tout accepter, comme par exemple la création de Big Data à partir de nos gènes.


Quel est le rôle et la place d’un opérateur comme Orange dans le monde de demain que vous décrivez ?

Orange ne devra plus être seulement un opérateur télécom, un fournisseur d’accès internet, un vendeur d’accessoires numériques, mais se transformer en plate-forme d’intelligence collective en réinventant sa relation. Orange devra donner à ses consommacteurs (ou prosumers - producteurs consommateurs) de l’empowerment pour les faire participer à la création de systèmes innovants et leur permettre de générer de la valeur ajoutée, revendue par l’entreprise, comme le font les GAFA ou NATU. L’empowerment leur permettra aussi de résoudre collectivement des problèmes stratégiques pour Orange, à l’échelle internationale. Les mots-clés pour le futur d’Orange dans le monde de demain que je décris, sont : catalyseur d’innovations participatives, transducteur d’évaluations collectives, et mobilisateur de la multitude créatrice.

Le site de Joël de Rosnay


Les commentaires

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Michel Brack
Michel Brack 17/07/2017 06:53:15

La réaction citoyenne participative est effectivement essentielle, elle seule nous protégera des scénarios catastrophiques, la verticalité dominante pourrait réapparaître sous des formes insidieuses...il est urgent d'écrire une nouvelle éthique de la transversalité.


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