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Et si... ? 10/10/2015

Et si le numérique avait plus besoin de « sens commun » que de dollars pour les startups ?

Détail de l’un des photomontages de la série « Portraits du monde » de Philippe Assalit : « Portrait monnaie – Dollar USA ». Une Américaine au airs de Marilyn, photographiée par l’artiste, puis réinventée en remixant son visage avec des dessins et autres figures d’un billet de vingt dollars. La série est exposée aux Baux-de-Provence jusqu’au printemps 2016, dans le cadre d’une prolongation du festival d’art contemporain a-part.
La connaissance est-elle une affaire de startups ou une histoire de partages ? Sa diffusion via les fleuves connectés du nouveau monde numérique nécessite-t-elle plutôt des dollars et de nouvelles compétitions ou à l’inverse des systèmes de mises en commun gratuites à l’initiative et à la disposition de toutes et tous ? La confrontation de deux événements de ce mois d’octobre 2015 permet d’éclairer la façon dont s’opposent – et se complètent ? – deux philosophies de notre devenir digital et technoscientifique…

Côté pile, le lundi 5 octobre se déroule l’événement d’ouverture parisien du Temps des communs, festival inédit autour de ce qu’on appelle les « biens communs », regroupant jusqu’au 18 octobre plus de 250 événements dans sept pays francophones et une ribambelle de villes françaises. Ce lundi-là dans les locaux de la Fondation Mozilla du libre navigateur Firefox, il s’agit d’un débat titré « Les communs et la loi » : entre Axelle Lemaire, Secrétaire d’État chargée du numérique ; Stefano Rodotà, juriste, ancien parlementaire italien, ancien président du G29, promoteur des communs en Italie ; et Benoit Thieulin, Président du Conseil National du Numérique. Et pour cause : le projet de loi « pour une République numérique », soumis en ligne pendant trois semaines aux commentaires et propositions de tous les citoyens de notre mère patrie, prévoit dans son article 8 d’instaurer une « définition positive du domaine commun informationnel », avec pour objectif de « protéger les ressources communes à tous appartenant au domaine public contre les pratiques d’appropriation qui conduisent à en interdire l’accès. »

Côté face, le mardi 13 octobre au soir se tient, à l’école Télécom ParisTech, la mise sur orbite française de la Singularity University. Née en 2008 dans la Silicon Valley, au cœur du parc de la recherche de la NASA, cette Université de la Singularité profite du soutien de nombreuses entreprises, dont surtout Google qui a veillé sur son berceau et a décidé de lui octroyer 3 millions de dollars sur 2015 et 2016. Et la voilà qui lance dans notre pays un « concours de l’innovation Global Impact Competition France 2015 », en partenariat avec le Crédit Agricole, la société Keyrus et Télécom ParisTech. Soit une joute à venir entre étudiants de l’école d’ingénieurs, « axée sur les nouveaux développements au sein des FinTech », c’est-à-dire de ces startups jouant des magies du digital et autres Big data pour révolutionner la finance. Suite à une sélection en décembre 2015, l’heureux vainqueur se verra attribué une dotation de 35.000 dollars pour son projet et sa participation au « Singularity University Graduate Studies Summer Program » de l’été 2016. Tandis que les meilleurs perdants auront droit à du coaching… et beaucoup plus si affinités par les grâces de l’incubation de bébés entreprises !

Aussi surprenant que cela puisse paraître à l’observateur lucide, Le temps des communs et la Singularity University affichent un même positionnement au-delà du digital, ou plutôt intégrant le sésame des nouvelles technologies à l’ambition bien plus large de transformer la société, voire la planète. L'objectif de la « Global Impact Competition » de l’Université de la Singularité est en effet de « révéler de nouveaux talents et des technologies innovantes pour répondre aux défis mondiaux, tels que ceux liés à l'alimentation, l'énergie, l'eau, la santé, l'éducation et la sécurité. » Défis qui sont aussi d’une certaine façon ceux des acteurs pilotes du Temps des communs

Même défis donc, puisqu’il s’agit modestement des grands défis de l’humanité… mais démarches radicalement différentes : compétition dans les règles contre coopération auto-organisée, pourrait-on résumer. Car là où les élèves de Google parient sur la capacité d’une élite de l’intelligence, des technologies mais aussi de l’argent roi pour changer le monde au nom de leur vision du Bien, les gosses des communs partent des initiatives les plus ras des pâquerettes en local pour espérer faire école au global.

Profil du petit génie touche-à-tout pour les fils et plus rarement les filles de la Singularité, quelque part entre Superman ou X-Men de la brochette miraculeuse des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, Sciences cognitives) : leur regard est tendu vers le déjà mythique laboratoire Google X où se penseraient et s’expérimenteraient les projets les plus inconcevables du géant de Mountain View.

Refus de tout profilage pour la multiplicité des individus et des communautés se retrouvant dans les communs, l’esthétique en actes du logiciel libre ou encore les licences Creative Commons : leurs deux pieds sont plantés dans la boue réelle ou virtuelle ; leurs mains se baladent entre la tablette tactile, le tracteur à pédales et l’imprimante 3D ; mais leur tête se projette résolument jusqu’aux étoiles.

Les premiers montent tout en haut, sur le ciel de l’économie dominante, pour transformer aussi le monde d’en bas. Les seconds cultivent les mondes d’en bas pour espérer changer l’horizon de tous sans besoin de l’élite d’en haut.

Ce serait trop facile d’opposer l’économie reine des premiers à la primauté de la culture selon les seconds. Tout comme ce serait maladroit, en cette drôle de période politique, d’affirmer sans bémols que s’opposent ici ce qu’il y aurait de plus respectable du côté droit de l’échiquier et de plus remarquable du côté gauche. De telles affirmations seraient en effet interprétables à tort et à travers, mais seraient-elles si fausses et si malvenues d’un point de vue philosophique ?


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