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Et si... ? 20/09/2013

Et si l’éducation au numérique ne devait pas devenir une « grande cause nationale » ?

« Chagrin » de Claude Lévêque , exposée pour la première fois dans le cadre du Festival d’art contemporain a-part cet été 2013, sur l’autel de la Chapelle de la Persévérance à Tarascon.
Il y a quelque chose de troublant dans l’idée qu’a eu la CNIL de lancer une vaste campagne d’opinion pour faire de « l’éducation au numérique » la « grande cause nationale » de 2014. L’éducation au numérique deviendrait donc notre enjeu de conscience cocardier après l’illettrisme en 2013, l’autisme en 2012, la lutte contre la solitude en 2011 ou encore les violences faites aux femmes en 2010 ? Etrange cohabitation, non ? Car après tout, l’éducation au numérique n’a rien ni d’un grave handicap social ni d’une immense question de société…

La liste des 33 organisations ayant souscrit à ce projet a certes de quoi impressionner le chaland : s’y croisent une brochette d’acteurs du monde de l’éducation, d’institutions, d’organismes professionnels et d’associations directement motivées par le programme, dont l’UFC Que Choisir, L’Association des Maires de France, le Conseil de l’Europe et l’Internet Society France – pour ne citer qu’eux. Quant aux arguments de la CNIL, ils ne sauraient susciter le désaccord que chez de vieux technophobes en retard d’une guerre : « Les membres du collectif considèrent unanimement qu’il y a urgence à diffuser une culture du numérique et de former les différents publics, à tous les âges de la vie, pour permettre à chaque individu d’être un acteur du numérique informé et responsable, et d’exercer de manière effective ses droits et devoirs dans cet univers. »

Ce qui dérange, justement, c’est ce côté consensuel, ce sentiment d’une impossibilité à clamer son opposition à cette profession de foi. Un peu comme les citations de presse dithyrambiques qui accompagnent toute affiche de pub pour un film sortant en salles de cinéma : on se dit que c’est trop beau pour être vrai. L’éducation au numérique est certes essentielle, mais pas plus que l’éducation aux médias, à l’image, à l’économie, à la politique ou à la sexualité. Et pourquoi ne pas exiger, histoire de clarifier le message, que « l’esprit critique » ou « la désobéissance civile » deviennent à leur tour de « grandes causes nationales » ? Ce serait un rêve, bien sûr, car toute opération « collective » de ce type tient à l’ambiguïté de son propos : s’agit-il d’éduquer à la création comme à la résistance, histoire de se prendre en main face aux maîtres des technologies, ou à l’inverse, mais sans le dire, de rendre plus inéluctable encore l’emprise du numérique sur les moindres instants de notre quotidien ?

Enfin, il y a ce côté patriotique, « national » de l’appel de ladite Commission nationale informatique et libertés. Comme une réponse française, donc étatique, à l’initiative internet.org de Mark Zuckerberg de Facebook et de ses amis de Samsung, Ericsson et autres Nokia. Ceux-là, d’une neutralité et d’une grandeur d’âme sans pareil cela va de soi, veulent simplement « offrir un accès internet aux deux tiers de l’humanité non encore connectés au réseau ». Eux aussi veulent notre Bien. Mais si notre Bien, c’était au contraire d’apprendre à éteindre de temps à autres toutes nos machines, pourquoi pas après une éducation au numérique mais surtout grâce à un vrai esprit critique ?



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