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Et si... ? 30/08/2013

Et si nous étions tous des déconnectés ?

Valeurs croisées de Samuel Bianchini : les spectateurs réagissent face à un mur de chiffres qui lui-même réagit selon leurs gestes, créant en quelque sorte leur empreinte numérique.
Dans un article visiblement écrit juste avant qu’elle ne parte elle-même en vacances d’été, la sociologue Joëlle Menrath interpelle son lecteur (en ligne) : « Et vous, comment déconnectez-vous pendant les vacances ? »… Elle y met en scène Olivier, le matin de son départ alors que sa femme et ses deux enfants l’attendent dans le taxi. Dans le cadre de son métier, entre SMS et réseaux sociaux, ce pédopsychiatre nage dans le numérique comme un merlu dans le Golfe du Morbihan. Dilemme : alors qu’il s’est promis une vraie cure de déconnexion, doit-il ou non prendre avec lui son iPhone ? Ce serait parfait pour ne pas être dérangé et éviter de vérifier sans cesse l’afflux de nouveaux messages. Mais quid de sa musique ou de ses prises de photo impromptues, si agréables à partager ? Et mince ! Le voilà qui embarque l’objet de sa prise de tête, mais avec la conscience, précise la sociologue, « qu’il s’apprête à l’exercice d’une auto-discipline de tous les instants ».

Joëlle Menrath se sert de cette historiette pour présenter sa thèse : l’addiction aux outils du numérique ou son contraire la déconnexion totale ne sont que des exceptions, voire des caricatures de réalité pour journalistes paresseux. Le réel, justement, serait plutôt du côté de cette « auto-discipline », de « déconnexions partielles », de multiples arbitrages au quotidien et de petits trucs pour ne pas se laisser emporter par les marées du tout numérique. Genre : mettre son mobile en mode vibreur ; oublier comme par hasard son smartphone dans son sac ; en retourner l’écran dès qu’on entre en discussion de visu ; ne répondre en journée qu’aux SMS de sa femme et ses enfants ; laisser sa tablette dans le tiroir de son bureau chaque dimanche avant la messe, etc.

Cette thèse, comme quoi nous serions tous déconnectés autant que connectés, n’est pas née du seul air du temps : elle est étayée dans une « étude qualitative » remarquable, titrée « Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés », commandée par la Fédération française des télécoms, réalisée à partir d’une centaine de rencontres et trois mois d’observation par Joëlle Menrath, Laurence Allard et deux autres chercheurs.

Leur petite leçon de complexité du réel a quelque chose de savoureux. Elle entre dans la tête comme un murmure de bon sens. Attention, nous dit-elle par exemple, la famille connectée est un leurre, car une famille qui ne serait que connectée ne serait plus une famille, mais une sorte de collectif d’astronautes, chacun sur sa lune. Dans le même esprit, montrer via de multiples témoignages qu’« il n’y a pas de monde numérique » en tant que tel, car « c’est mon monde qui est (partiellement) numérique », c’est bien vu. Mais lorsque l’enquête explique que nos vies se jouent dans « l’intrication quotidienne entre des pratiques numériques et d’autres qui ne le sont pas », ce qui est juste, n’enfonce-t-elle pas des portes ouvertes ? Et ce que cette salutaire étude constate, ici et maintenant sur le terrain, ne cache-t-il pas une vérité du long terme bien différente ? Ne risque-t-elle pas de nous faire croire que rien ne change, alors qu’à l’échelle d’une génération ou deux, l’usage des nouvelles technologies nous transforme profondément, tout comme l’apparition de l’imprimerie a chamboulé durablement l’humanité ?


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