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Actualités 25/05/2015

Quelle place pour nos vies privées dans le numérique ?

Les échanges du 5 mai dernier de l’atelier sur le thème « Notre vie privée à l'heure du numérique » dans le cadre du Digital Society Forum au NUMA laissent entendre que la question de fond, concernant nos vies, et en particulier nos vies privées n’est pas tant « Quelle place du numérique dans notre vie ? » que « quelle place pour notre vie dans le numérique ? ».

En effet, les cinq changements fondamentaux identifiés lors des échanges laissent penser que notre vie privée est sérieusement menacée par le déferlement des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Pour rappel, ces changements ont été exprimés de la manière suivante :

1) Le numérique entraîne une perte d’autonomie et de contrôle sur nos données personnelles, accentuée par notre méconnaissance du droit.
2) Avec le numérique, on passe d’une exposition de soi maitrisée à des données captées à notre insu.
3) Le numérique freine notre spontanéité et nous amène à entrer dans des logiques de plus en plus calculées (e-réputation).
4) Le numérique conduit à une marchandisation de l’intimité et à l’introduction d’un nouveau rapport coût / avantage.
5) Le numérique transforme la valeur accordée à la vie privée, d’autant plus qu’elle peut être remodelée par la communauté

Les propositions qui ont été faites suite à ces constats sont extrêmement pertinentes à la fois dans leur expression générale et dans les détails. Rappelons brièvement les grands principes explicités alors :

1) Responsabiliser les utilisateurs en leur donnant les clés pour maîtriser leur vie privée
2) Donner plus de pouvoir aux utilisateurs en encourageant les pratiques de partage et en écoutant leur point de vue.
3) Former les enfants aux nouveaux défis induits par le numérique dans la gestion de la vie privée et des données personnelles.
4) Accroître la transparence vis-à-vis de l’utilisateur lors du partage de ses informations personnelles en ligne.
5) Réguler le marché des données personnelles et développer des solutions de protection de l’utilisateur

Parmi les propositions annexes est carrément formulée une proposition de « résistance » au tracking sur internet. La formulation est sans ambiguïté : « Il est temps d’entrer en résistance et de militer contre le tracking sur internet ».

Extrêmement stimulants, ces constats et propositions sont à la fois inquiétants et révélateurs d’une situation difficile et menaçante pour non seulement le sens, mais pour la simple possibilité de la vie privée dans un monde connecté. Il n’est pas besoin de revenir sur l’aspect inquiétant de ces éléments. Il est en revanche utile de s’arrêter sur ce que ces discussions ont de révélateur. Or, elles prennent toutes, si on les entend à la lettre, la connexion et le numérique comme un acquis, et comme une donnée désormais totalement intégrée à nos vies en l’occurrence privées. Or, on peut remarquer avec un peu de bon sens, que quand bien mêmes elles seraient menacées, nos vies privées sont précisément ce que leur nom en dit : privées. Et ce qui menace par conséquent avant tout leur nature, qui est d’être privées, est notre adhésion a priori au fait de publier nos vies privées sur internet. En effet, qui nous oblige réellement à faire ainsi, si ce n’est notre adhésion de fait à la pensée qui se voudrait unique et en tout cas dominante selon laquelle il n’y aurait plus de « vraie vie » que sur le net ? En fait, la proposition d’« entrer en résistance » contre le tracking sur internet révèle bien que nos vies privées nous appartiennent totalement. Bien sûr nous sommes plongés dans le monde, et le monde est désormais numérique et connecté. Cela nous apporte d’ailleurs une quantité considérable de bénéfices, et c’est sans aucun doute entre autres pour cela que nous y adhérons si puissamment.

Mais il y a une autre raison de notre adhésion à une évolution qui menace la part fondamentale de notre existence qu’est notre vie privée en tant que vie privée. C’est la tendance très humaine – « trop humaine » aurait dit le grand philosophe Nietzsche -, d’intégration dans un groupe. Nous avons toutes et tous un besoin d’appartenance, qui nous fait souvent, numérique ou pas, menacer notre vie personnelle privée. Or, avoir une vraie vie personnelle privée demande de l’entraînement. De l’entraînement à l’écoute de soi-même, de l’entraînement au fait de prendre son temps, de l’entraînement au fait d’être seul(e) de temps en temps, Et ceci non seulement pour notre plus grand bien, mais pour celui des autres voire de tous.

Savoir être seul(e) de temps en temps au bon sens du terme, autrement dit par choix et non par contrainte, c’est savoir se ressourcer, prendre distance, réfléchir, s’interroger, méditer, peser le pour et le contre – penser enfin ! Or, on ne peut le faire, même si être avec les autres est tout aussi indispensable, que si l’on intercale régulièrement des moments où l’on est seul avec soi-même entre les moments où l’on est dans le partage – encore une fois, internet ou pas, numérique ou pas.

Or, spontanément, les logiques collectives sont unilatérales et prédatrices : il ne faudrait qu’être connecté. Tout le temps. A tel point qu’il devient potentiellement une insulte ou « politiquement incorrect » d’affirmer son individualité par, ne serait-ce que de temps à autres, sa solitude.

S’il faut en fait « entrer en résistance » contre quelque chose, c’est tout d’abord et fondamentalement contre l’a priori qui veut que la vie n’a et ne prend de sens que sans cesse partagée. Rien de plus faux. La vie collective se nourrit de vies individuelles et privées approfondies, intériorisées. Qui ne sont pas sans cesse en « temps réel » avec les autres, mais au contraire approfondissent et savent ce que c’est que la durée, le temps et l’expérience apprise et réfléchie. S’il faut éduquer nos enfants, ce n’est surtout pas seulement comme il a été dit dans l’atelier, les « former … aux nouveaux défis induits par le numérique dans la gestion de la vie privée et des données personnelles ». Tout est dit par l’usage où nous sommes de nos jours pris du terme de « gestion ». La vie privée ne se « gère » pas, ou avant de se « gérer » par exemple sur internet, elle se vit, elle s’éprouve, elle se rencontre. Là est l’urgence éducative fondamentale : réapprendre aux enfants ce que c’est qu’avoir une vie privée. Or, la route dans cette direction est peut-être moins compromise qu’on pourrait le croire. Car avant même que d’avoir une vie privée, nous sommes une vie privée. Autrement dit, nous sommes si l’on y prend bien garde, nous-mêmes l’amorce de la réponse au problème de l’envahissement par le numérique de nos vies. Il n’est que de rappeler qu’avant d’avoir un corps, ce corps qui est la source de toute notre connaissance, de nos désirs et de notre mémoire, nous sommes ce corps qui fait tout autant notre esprit et notre capacité de penser, d’interroger, de suggérer, de rencontrer et de chercher et de trouver. Autrement dit, ouvrons-nous de nouveau à la capacité de surgissement de sens que nous sommes spontanément, et malgré tous les trackings du monde, nous resterons libres. Libres, et capables d’utiliser avec bon sens des technologies merveilleuses qui, si on ne se souvient pas que c’est nous qui en sommes les auteurs, finiront par nous faire croire que c’est l’inverse !


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