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Partenaires 01/07/2015

Travail et vie privée : des relations de plus en plus complexes à démêler

Il est souvent utile, pour clarifier une question contemporaine complexe, de la considérer sur le long terme.

La notion de vie privée telle que nous la connaissons est extrêmement récente dans l’histoire de l’humanité. Elle remonte historiquement à la révolution française, et sur les principes, à la naissance de la philosophie politique moderne, qui au 17° siècle affirme la primeur de l’individu sur le collectif et qui se mondialisera.

Traditionnellement, les hommes et les femmes vivaient en communauté, lesquelles communautés étaient des communautés de vie et donc des communautés de travail. L’organisation classique des villages se faisait autour des métiers pour l’organisation de la vie et de la survie de tous. Si la notion de vie privée était mise en avant, c’était non pas la vie privée au sein du peuple, mais la vie privée d’individus exceptionnels, en général des gouvernants mais également des intellectuels, qui se tenaient au-dessus du lot de la population. Or, les intellectuels, les artistes et les gouvernants bénéficiaient le plus souvent de situations sociales telles que le travail ne représentait pas l’aspect le plus dominant de leur activité, loin s’en faut. Au contraire, les gouvernants qui avaient été les anciens « maîtres » des esclaves des sociétés anciennes menaient plutôt des vies de loisirs au sens classique du terme, c’est-à-dire des vies caractérisées par exemple par la culture, l‘amitié ou la chasse
.
Pour le dire autrement, on peut renvoyer à un premier ensemble de notions le travail et la vie collective d’un côté, et à un deuxième les loisirs et la vie privée individuelle de l’autre. Cette mise en tension de deux ensembles de notions demanderait évidemment à être nuancée. Par exemple en soulignant que la vie privée des gouvernants a longtemps été conditionnée par l’intervention au quotidien d’une quantité considérable de personnes chargées de veiller à leur confort et à leur sécurité. Il s'agissait donc d’une vie privée éminemment sous-tendue par une communauté active autour d’elle. Il n’en demeure pas moins que la notion de vie privée a jusqu’à l’époque très récente de la montée de la bourgeoisie et de l’individualisme l’apanage des grands, ou l’apanage de ceux qui n’avaient au fond pas besoin de travailler pour vivre, car ils vivaient du travail des autres.

Les conditions historiques et intellectuelles du développement récent de l’Europe puis du monde ont bouleversé cet ordre des choses. Le loisir, sous forme de distraction ou de repos par rapport au travail est devenu un droit fondamental des peuples d’un côté, et l’individualisme a libéré la possibilité de la reconnaissance de la dignité individuelle de chacune et chacun par tous, reconnaissance inséparable des régimes démocratiques modernes. D’un autre côté cependant, la notion d’individualité est devenue fondamentalement dépendante de celle de travail, au travers de l’émergence de ce qu’on peut appeler l’homo eoconomicus, c’est-à-dire l’agent économique typique de la théorie économique moderne. La théorie économique moderne se représente, depuis son avènement consécutif à celui de la philosophie politique moderne, les agents économiques comme des individus libres, tous égaux entre eux, et rationnels ou calculateurs de leurs intérêts. C’est cette anthropologie ou représentation de l’homme qui est à la base de la logique économique, financière et managériale mondiale actuelle.

Remarque


Il est utile de rappeler ici la distinction faite par Ferdinand Tönnies en 1922 entre communauté et société. La société concerne les relations économiques d’individus rationnels liés par contrat et en fonction d’intérêts communs lorsqu’ils sont bien compris, tandis que les communautés sont des collectivités spontanément organiques où domine d’emblée un sentiment d’appartenance et le partage de valeurs essentielles qui structurent et orientent l’activité quotidienne. Formulée en ces termes, l’histoire que nous avons esquissée ici peut être décrite comme l’histoire du passage de communautés de travail à une société – potentiellement mondiale – de travail et de loisir en même temps.

Dans la société moderne, tout le monde est censé à la fois travailler et bénéficier de loisirs – contrairement aux mondes anciens où le travail collectif des serviteurs, valets, paysans et artisans était nettement différencié des loisirs et de la valorisation des actions individuelles des maîtres.

Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication ajoute à ce tissage encore nouveau des choses et à sa complexité. La notion de vie privée elle-même tend par exemple à se dissoudre à proportion de la publication de tous aspects privés de la vie sur les réseaux sociaux, de la même façon que n’ont pas tout à fait disparu, c’est le moins que l’on puisse dire, les différences entre mondes potentiellement exemptés de la nécessité de travailler et mondes où le labeur est une nécessité vitale. On se trouve en fait dans un imbroglio nouveau où, 1) où que l’on soit sur la planète, tout un chacun est censé bénéficier à la fois dans son travail et dans ses loisirs du temps réel des interactions que les nouvelles technologies rendent possible, et en même temps, 2) on n’est pas tout à fait sorti des structures sociales anciennes où les uns maîtrisaient à la fois l’information et les conditions matérielles d’existence des autres.

Dans ce contexte, un conseil : pour parvenir à gérer efficacement et de manière sereine la complexité nouvelle de ce nouveau tissage socio-technique, il est essentiel de s’exercer à différencier entre ce qui tient de notre vie privée et de notre vie au travail. Autrement dit, plus lorsque l’on est au travail l’on se concentre exclusivement sur le travail, et plus lorsque l’on est hors du lieu et du temps de travail on se consacre strictement à sa vie privée, moins l’on risque d’être les victimes d’un système qui sinon s’emballe et provoque des confusions délétères à la fois pour l’employeur et pour les employés entre le vécu quotidien des loisirs et les contraintes parfois considérables du travail au sein des organisations.


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