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Et si... ? 09/04/2015

Et si le numérique avait besoin de penseurs féroces, de sociologues pirates et de rêveurs lucides ?

Vous assistez à une messe du pape. Vous prenez une photo pour garder trace de ce souvenir. Sauf que lorsque vous la regardez, un immense « No » s’affiche derrière le Saint Père. Vous venez d’être la victime de l’artiste Julius Von Bismarck et de son Fulgurator. A votre insu, il a manipulé votre prise d’image afin de vous faire réfléchir… Ce drôle de pistolet caméra fait la couverture du dernier numéro de MCD, Magazine des cultures digitales, sur « La politique de l’art ».
Image Fulgurator. Photo © Richard Wilhelmer
Mon premier, féroce penseur de notre « vie algorithmique », décrypte la façon dont notre quotidien est soumis aux puissances de calcul du monde tout connecté et de ses géants du Big data. Mon second, aussi optimiste et combatif que mon premier semble d’un pessimisme chirurgical, est convaincu que le logiciel libre, les fablabs, les micro-usines et une économie collaborative de type « peer to peer » pourraient ouvrir la voie d’une société post-capitaliste où le marché serait soumis à la « logique des communs ». Mon troisième, sociologue du travail, a vécu pas loin d’une année au sein de ce qu’on appelle un « hackerspace », en Californie, pour mieux raconter de l’intérieur les rires et les larmes d’une utopie se heurtant très concrètement aux cailloux du réel. Mon tout est une brochette de trois livres signés Eric Sadin, Michel Bauwens et Michel Lallement, aussi différents que complémentaires pour tenter de réfléchir aux promesses comme aux réalités parfois sombres de notre nouveau monde numérique.

Au réveil, même et surtout intégralement connecté, mieux vaut débuter par une douche froide qu’un bain chaud nous caressant dans le sens du poil digital. Eric Sadin, puisque c’est lui qui tient le pommeau et bloque le robinet d’eau tiède, est le nouveau prince d’un genre dont l’urbaniste et philosophe Paul Virilio était autrefois le maître. Il capte les tendances à l’œuvre au cœur du techno-pouvoir capitaliste. Sans tomber dans la technophobie, il en décrypte les systèmes de contrôle souriant, à l’insu de notre plein gré. Il ausculte moins l’être humain, malheureusement absent de ses analyses, que la façon insidieuse dont notre environnement de capteurs, d’objets connectés, d’outils de mesure et de conseil au quotidien, risque de nous transformer en paraplégiques heureux de l’être. En femmes et hommes sans qualité. En moutons satisfaits d’obéir sans le savoir au diktat de la médiocrité numérisée, monétisée, mesurée, comptabilisée, catégorisée et néanmoins orientée en permanence vers le maximum de confort et de sécurité. Le livre de Sadin, La vie algorithmique, ne décrit pas notre réel au jour le jour, mais la manière dont celui-ci pourrait ressembler demain aux rêves des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et de leurs émules en culottes de startup. Autrement dit : un cauchemar.

Après la douche froide, un soleil à construire : Michel Bauwens n’est pas un gourou, mais un théoricien pragmatique, fondateur de la P2P Foundation. Lui s’intéresse moins à l’écosystème totalisant des multinationales de l’âge digital qu’à la façon dont des gens, partout dans le monde, se saisissent d’une multitude d’outils pour transformer leur façon de vivre et d’agir sur leur environnement. Les Google et autres Facebook, qu’il appelle les « capitalistes netarchiques », sont selon lui des exploiteurs, car ils « vendent les centres d’intérêt et les données des utilisateurs à des publicitaires sans qu’il y ait de retour de la valeur d’échange aux utilisateurs. Les utilisateurs créent la valeur d’usage, les propriétaires réalisent la valeur d’échange. » Ce mouvement reste certes sous leur contrôle et à leur unique profit, mais ces acteurs n’en rendent pas moins possibles « la socialisation via des mécanismes entre pairs ». Et ce d’autant mieux que bien des acteurs du « peer-to-peer » vont plus loin : non seulement ils créent leur propres réseaux de contribution, mais ils réussissent à produire selon les méthodes du logiciel libre jusqu’à un circuit imprimé comme Arduino ou une voiture comme la Wikispeed .

Là où Sadin décrypte les mécanismes de la soumission qu’instaurent les barons du tout connecté, Bauwens s’intéresse et, grâce à sa fondation, donne des armes aux insoumis du techno-capitalisme. L’un observe et critique des modèles de domination actuels – et futurs. L’autre agit et analyse nos capacités à changer de modèle de société.

Ces deux démarches, la glaciale de Sadin et la brûlante de Bauwens, semblent s’opposer. Mais en vérité elles se complètent. Et c’est ce que démontre un troisième livre : L’âge du faire, sous-titré « Hacking, travail, anarchie » de Michel Lallement. Côté pile, cette remarquable plongée au cœur du hackerspace de Noisebridge, en Californie, dévoile une communauté dont les modes d’organisation – qui fonctionnent – sont clairement anarchistes. Elle démontre le désir et la capacité des individus à construire des utopies concrètes, dont l’usage des technologies est l’une des sources premières. Côté face, ce reportage nourri de pertinentes analyses démontre à l’inverse les ambiguïtés à l’œuvre dans ces « laboratoires du changement social, des zones d’autonomie où se bricole une autre manières d’innover, de produire, de collaborer, de décider, de façonner son identité et son destin. » L’idéal politique des hackers le plus souvent se marie, mais parfois se heurte à leur sens des affaires ou à leur élitisme pas toujours avoué de fils (plutôt que fille) de bourgeois blancs. La technologie n’est pas neutre, et l’excellence esthétique à laquelle aspirent les archanges du code a parfois du mal à cohabiter avec une vision plus radicale et foncièrement écologiste de l’anarchisme.

Le sociologue de terrain met en scène une étonnante galerie de portraits, et raconte quelques conflits et engueulades qui en disent long sur la complexité de l’humain. Ou tout du moins sur celle de cet humain qui aspire au changement et qui, toujours, refusera de suivre tel un automate les techno-prêtres de la mesure et leurs objets connectés. Comme le disait l’antihéros de l’immense série de la fin des années 1960 Le Prisonnier : « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ».


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