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Et si... ? 04/12/2014

Et si les startups de la conso collaborative étaient des barbares comme les autres ?

Sélectionnée pour le Prix international jeune création en art numérique du Cube , User Generated Server Destruction de Stefan Tiefengraber est une « œuvre interactive à obsolescence programmée » qui invite le public à « actionner à distance et en temps réel six marteaux en les laissant tomber lourdement sur un serveur informatique. Quand le serveur se disloque sous les coups, il est dès lors impossible de se connecter au site, et de faire fonctionner l'installation. » ©LeCube_AurelieJullien
Uber serait à ranger du côté des « barbares ». Ce n’est ni le syndicat des chauffeurs de taxis parisiens ni même les juges devant se prononcer le 12 décembre prochain sur une plainte contre la startup qui osent ce terme, mais deux organisations pourtant bien lunées vis-à-vis de l’économie collaborative : l’association OuiShare et la Fondation Internet Nouvelle Génération , dans leur présentation d’un atelier de réflexion mené les 24 et 25 novembre derniers par ShaREvolution, « projet de R&D » qu’elles ont créé « aux frontières de l’économie du partage et de la consommation collaborative ».

Cette expression de « barbare », ShaREvolution la met certes entre guillemets, non sans humour et une élégante prise de distance, mais elle est bel et bien là pour qualifier la « stratégie agressive » et « l’exigence de dérégulation » de Uber, startup née à SoMa, traduisez South of Market, nouveau quartier hippie geek de San Francisco. Et pour cause : comme l’écrit Chrystèle Bazin, Uber « dirige des employés non salariés tout en leur imposant un lien de subordination, utilise une flotte qui n’est pas la sienne sans en supporter les coûts de fonctionnement et contourne ainsi la législation du travail, les impôts et les cotisations sociales. Uber se définit comme un apporteur d’affaires, mais un apporteur d’affaires ne décide pas du montant des transactions, ni de leurs conditions de réalisation… » D’où une question : et si l’économie collaborative, c’était chacun pour soi ?

Dans le Petit Larousse, l’adjectif « barbare » a un premier sens : « Contraire à l’usage et au bon goût ». Permettre à des particuliers de s’improviser chauffeurs sur de courtes distances, grâce au service UberPOP, cause majeure de la plainte déposée au Tribunal de commerce de Paris, serait donc contraire à notre esthétique, à nos us et coutumes et à nos règlements de bons Français ? Concurrence déloyale, dîtes-vous ? Mais que se cache-t-il derrière ce procès ? Une dénonciation des pratiques d’une startup sauvage bien spécifique ou la peur bien plus large d’une façon plus participative de chauffer les moteurs de voitures ? Et puis, est-il seulement possible d’innover sans casser la routine ancestrale de nos pratiques, donc se heurter à nos corporatismes ?

La deuxième définition du mot « barbare » pousse l’horreur un cran plus loin : « D’une grande cruauté : inhumain. » Autrement dit : les sociétés de taxi et autres VTC seraient « humains », là où la jeune startup serait « cruelle », pire : « inhumaine »… Les saints du capitalisme contre le diable de l’économie collaborative : cette vision manichéenne n’est-elle pas grotesque ? Entendons-nous bien : lorsqu’un « consultant en réingénérie » s’exclame dans un article : « Uber : aux juges d’éviter une décision rétrograde », il s’avère tout aussi caricatural dans sa diatribe à la gloire de la startup que ces gens comme il faut qui jettent le bébé néo-capitaliste avec l’eau du bain collaboratif. Car les vieux barons du taxi et les jeunes gladiateurs du partage automobile ne combattent pas au paradis, mais au centre d’une violente arène ou les concurrents ne s’envoient pas que des bisous. Sous ce regard, la « barbarie » viendrait moins des guerriers d’Uber, étrangers s’opposant aux légions patentées, que de l’environnement capitaliste communs aux uns et aux autres.

Comme le raconte dans un article savoureux Marc-Arthur Gauthey, lorsqu’il a voulu créer sa première boîte, il s’est « vite rendu compte que l’approche business et l’approche sociale visée (ou affichée) par l’entrepreneur du collaboratif sont assez profondément antithétiques, car la valeur créée ne peut tout simplement pas bénéficier à tous dans les mêmes proportions. » Et cet acteur de l’association OuiShare d’ajouter : « Essayez donc d’expliquer à un analyste financier que vous voulez créer du lien entre les gens : il vous demandera toujours combien ça rapporte. » Bref, les Business Angels et les Venture Capitalists pas plus que les créateurs de startups ne sont des anges descendus du ciel pour le bonheur des consommateurs citoyens.

La morale de cette histoire ? Avançons, certes, vers un monde si possible meilleur, avec l’économie dite collaborative. Mais gardons notre lucidité et notre force critique, sans illusion sur les ressorts du système capitaliste – le nôtre, qu’on le veuille ou non – où coexistent vieux esclavagistes plus ou moins paternalistes et jeunes rêveurs au porte-monnaie plus ou moins gonflé et gonflant. S’il s’agit in fine de changer la société, jamais une startup, aussi bien intentionnée soit-elle , ne remplacera la politique.


Les commentaires

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Ariel Kyrou
Ariel Kyrou 04/12/2014 19:22:16

Point intéressant à préciser, suite à des échanges amicaux que je viens d'avoir avec des acteurs de l'atelier de ShaREvolution dont il est question dans ce billet : le terme de "Barbare" n'est pas une invention de la FING : "c'est notamment Nicolas Colin et d'autres, dans le numérique, qui utilisent ce terme pour qualifier les nouveaux entrants qui viennent bousculer pas mal de secteurs établis"... Soit une acception, donc, assez différente des deux définitions citées dans le Larousse, et sans doute moins péjorative que celle "d'une grande cruauté". Autrement dit : selon cette définition-là, les "Barbares" ne seraient "barbares" que dans la mesure où "ils prennent d'assaut les vieilles citadelles" pour en quelque sorte dominer le monde grâce à leur art du numérique, que l'on pourrait tout de même selon moi qualifier parfois de "sans vergogne", du moins en ce qui concerne des acteurs comme Uber voire Airbnb. Mais le débat est ouvert quand à savoir si ce sont vraiment les "Attila" de notre temps ! ;-)

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