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Rencontres 20/03/2013

Nouvelles relations 2.0

À l’occasion de l'ouverture du Digital Society Forum, la 1ère table ronde réunissait, autour de Stéphane Richard, PDG d'Orange, Jean-Philippe Vanot, Directeur Général Adjoint Qualité, Responsabilité Sociale d'Entreprise et Christine Albanel, Directrice Exécutive Événements, Partenariats et Solidarité, Dominique Cardon, sociologue Orange Lab, Daniel Kaplan, Cofondateur et Délégué Général de la Fing, Michaël Stora, Psychologue et Psychanalyste, Carole Zibi, Directrice du Marketing Stratégique de Linkedin et Valérie Brouchoud, Présidente de Doctissimo.

Les échanges de cette table ronde d’ouverture du Digital Society Forum ont clairement validé l’intérêt de réfléchir un peu plus loin qu’en termes économiques, technologiques ou financiers sur les conséquences de la présence du numérique dans la société aujourd’hui.

Animé par Arnaud de Saint Simon, Président du Groupe Psychologies, le débat s’est organisé autour de trois questions récurrentes sur le "phénomène 2.0" : « Peut-on faire confiance à un inconnu ? », « Nos amis sur Internet sont-ils de vrais amis ? » et « Perd-on son temps sur les réseaux sociaux ? ».

Se fondant tant sur leurs recherches que leur expérience, les participants ont montré que la vie numérique n'est pas séparée de la vie « réelle » mais qu'en revanche, les nouveaux dispositifs d'échanges transformaient l'économie générale des sociabilités quotidiennes : extension numérique des relations proches, importance des "liens faibles", exploration de nouvelles opportunités, émergence de formes d'"intelligence collective"… En déplaçant des équilibres anciens, ces pratiques posent alors des questions nouvelles sur, par exemple, les mécanismes de la confiance, les rapports entre vie privée et vie publique, la construction identitaire…
"Moins que ne le pensent les enthousiastes mais plus que ne le croient les sceptiques, la vie sociale en ligne élargit l’espace relationnel des individus", conclut Dominique Cardon.

Vidéo de la table ronde du 20 mars 2013



> Digital Society Forum: la place du numérique dans nos vie sur le site Orange Innovation TV.

Extraits de la table ronde du 20 mars 2013

En préambule, Stéphane Richard présente le projet et souligne l’intérêt pour une entreprise comme Orange de réfléchir un peu plus loin qu’en termes économiques, technologiques ou financiers sur les conséquences de tous ordres de « l’invasion du numérique » dans notre société. « C’est vrai que nous sommes une entreprise commerciale, nous essayons de construire de beaux réseaux, d’offrir des services, mais il me paraît intéressant qu’avec des personnalités qui n’appartiennent pas au monde du business comme nous – que je remercie – nous échangions nos réflexions sur les phénomènes raccrochés à la révolution du numérique dont nous sommes l'un des acteurs ».
Christine Albanel souligne qu’Orange permettra ainsi de donner une visibilité à de très nombreuses interrogations, voire des angoisses, et salue les débuts d’une aventure originale, tandis que Jean-Philippe Vanot note l’importance d’inscrire ce débat, non pas dans le futur, mais dans notre quotidien.

PEUT-ON FAIRE CONFIANCE À UN INCONNU ?


Dominique Cardon
« La question c’est : à quoi ressemble notre vie sociale à l’heure des réseaux sociaux ? De nombreux travaux –dont ceux du Laboratoire des usages d’Orange R&D –apportent des points de vue et des éclairages différents à des malentendus tels que les technologies numériques isolent, dispersent et font perdre du temps. Ils démontrent notamment que la vie numérique (c’est-à-dire les écrans mais pas celui de la télévision), n’est pas séparée de la vie « réelle » : ces deux univers sont les mêmes, les enquêtes ne cessent de le montrer, et s’entrelacent constamment. Une vie numérique intense, c’est une sociabilité plus importante. »

Daniel Kaplan
« Dans le monde du numérique, quand on parle de confiance, on répond sécurité juridique ou technique. Or, on a besoin de sécurité quand on n’a pas confiance. Et ce qui est frappant c’est qu’on assiste à une baisse de l’attachement aux marques. Cette baisse vient de l'industrialisation de la relation client : des gens parlent à une machine, et non plus à une personne qui aurait une latitude de décision, c’est-à-dire qui pourrait se mettre à notre place et faire éventuellement preuve de bienveillance. Par ailleurs, on assiste à une montée de la confiance de pair à pair. Si cette relation est plus risquée, elle est aussi visiblement plus gratifiante puisqu'elle permet de partager une voiture, d'échanger un appartement ou de parler d’une maladie. Et visiblement, les internautes ont raison de la pratiquer puisqu’ils continuent d’aller sur ces forums et parviennent même à décrypter les vrais commentaires des faux. Enfin, si on n’observe pas une baisse de la confiance des référents traditionnels, on constate que toutes les paroles se valent, celle du blogueur comme celle de l’internaute anonyme. »

Valérie Brouchoud
« Quand on vient sur un forum de Doctissimo, on cherche les avis de pairs face à des épreuves de la vie, positives ou négatives. L'empathie des internautes ainsi que leur expérience d’un parcours similaire de soins permettent aux individus de sortir de l'isolement. La confiance s’établit parce qu’on se met à la place de l’autre. Aller sur internet, ce n’est pas s’isoler, c’est recréer des liens qui n’existent pas dans la vie réelle, et se poursuivent ensuite dans la vie réelle. À l’image de forums de femmes enceintes qui échangent tous les jours puis se font des cadeaux de naissance. Le forum devient un lieu de vie que s’approprient les internautes. Notre rôle est donc de faciliter les échanges et de modérer les messages, sachant que la communauté elle-même se modère. On assiste au final à la mise en place d'une véritable intelligence collective de la gestion de ces communautés. »

Michaël Stora
« Le terme de confiance est réinterrogé par le virtuel. On a sa propre histoire de la confiance. Ensuite, quand on va sur internet, cette histoire est amplifiée. Mais on observe une grande désinihibition sur Internet. Ça vient bouleverser notre rapport à l’autre et donne une puissance étonnante aux forums. »

Dominique Cardon
« 80% des commentaires postés sur les sites de photos ou de musique par exemple sont positifs. Les réseaux sociaux construisent une société d’appréciation mutuelle qui permet de tester la multiplicité de nos facettes, de nous dire : qu’est-ce que ça fait quand je parle de musique, de politique, etc. C’est en ça que l’Internet est un miroir qui nous aide à nous construire. »

NOS AMIS SUR INTERNET SONT-ILS DE VRAIS AMIS ?


Dominique Cardon
« L'idée que le lien numérique serait inutile et futile s'avère elle aussi fausse. Les internautes avec qui nous entrons en contact ne sont pas forcément nos amis, mais les relations que nous entretenons avec eux ne sont pas moins importantes et peuvent avoir une énorme influence sur notre vie puisque éloignés de nos cercles proches, ils nous offrent de facto une ouverture plus large sur le monde. Les enquêtes montrent qu’à la différence des sms et du téléphone qui sont au cœur des échanges avec les proches, les liens numériques s’établissent ni avec des inconnus ni avec nos proches, mais dans cette zone intermédiaire qu’on n’arrive pas à qualifier car liée à des contextes de vie, des événements et des ressources particuliers. Certes, ce sont des liens faibles, mais ils ont une importance et une véritable force. »

Michaël Stora
« Les rapports sur le web et notamment à travers les guildes de jeux de rôle massivement multi joueurs peuvent être passionnels. Mais la véritable amitié commence à partir de la rencontre IRL (In Real Life) qui peut parfois offrir de grandes désillusions. Et c’est peut-être là que l’amitié peut commencer, parce qu’elle s’éprouve dans le temps. Mais il est vrai que le terme d’ami sur le net est galvaudé. »

Dominique Cardon
« Nous souffrons d’un décalage entre nos représentations de l’amitié et la réalité de notre vie. Notre représentation de l’amitié, qui a beaucoup évolué dans l’histoire (depuis Aristote à Montaigne et La Boétie), est de plus en plus proche de celle de l’amour. Aujourd’hui, on doit devenir ami avec tout le monde. Et on voudrait que chaque relation soit pure et ne dépende que de qualités qu’on prélèverait à l’intérieur de la personnalité de l’autre. En fait l’amitié a toujours été liée à un système d’échanges ; il y a toujours eu un don et un contre don. C’est certes un lien sincère et désintéressé mais avec une dimension d’opportunisme. Et à définir de façon si pure l’amitié, on a l’impression que les autres relations sociales n’ont plus de valeur. Moi je cherche à réhabiliter des personnes qui sont importantes mais qui ne sont pas nos amis. C’est cette vie sociale-là qui existe sur Facebook. »

PERD-ON SON TEMPS SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX ?


Dominique Cardon
« Le temps passé sur les réseaux sociaux peut devenir addictif, problématique, mais c’est un temps productif et constructif dans la mesure où il génère des opportunités nouvelles, qui elles-mêmes vont créer des espaces de curiosité et de centres d’intérêt. On pense que le face-à-face est plus important parce qu’on considère, pour des raisons affectives et d’efficacité constante, que le lien fort est plus important. Mais nos liens faibles ont beaucoup d’importance, parce qu’ils nous ouvrent, nous rendent plus attentifs à des choses qui ne nous ressemblent pas et nous enrichissent. »

Carole Zibi
La question est de remettre les écrans à leur juste place. Deux exemples viennent nourrir notre débat : la question du « like », phénomène en baisse, et l’apparition de services qui permettent de « disliker » avec l’apparition par exemple de « Hater » dont la signature est « Share the things you hate ». On arrive ainsi dans un système qui s’autorégule et donne naissance à un système plus juste. Quant à la place prise par les écrans, plusieurs penseurs se penchent sur le sujet, dont Cindy Gallop, publicitaire anglaise qui interroge les chercheurs sur le thème de l’exposition des jeunes enfants, par l’intermédiaire d’internet, à la pornographie. Elle appelle les penseurs de l’internet à trouver des moyens pour y faire face. On voit ainsi que le social media, qui date officiellement de 2006, a pris conscience des problèmes qu’il génère et que le système se régule.
Sur la question de la perte de temps, les réseaux sociaux comme Linkedin en font au contraire gagner : parce qu’il permet de chercher du travail (10% des internautes), de s’inspirer en élargissant son réseau et en ouvrant le champ des possibles et, ainsi, de construire son avenir en tissant des liens. »

Dominique Cardon
« L’une des grandes leçons du web 2.0., c’est que derrière ces activités qui peuvent paraître non productives, les internautes montent en fait une stratégie sur le long terme qui pourra peut-être leur servir dans le futur, quand ils souhaiteront changer de situation. C'est le principe de la « sérendipité », l’idée que c’est le hasard qui va nous construire. Mais ce n’est pas le hasard aléatoire, c’est un hasard dont toutes les opportunités, tout l’éco système de relations a été construit préalablement en tissant des liens. »

Daniel Kaplan
« Le sociologue Robert Castel a écrit que, dans le mouvement des indignés ou les révolutions arabes, les réseaux sociaux ont joué dans la mesure où ils ont permis de cesser d’avoir peur. En effet, les gens ont commencé à se connecter, à raconter des choses futiles puis à émettre une idée, un commentaire, puis à s’apercevoir qu’ils n’étaient pas seuls à le penser. Les réseaux sociaux ont donc une valeur qui s’établit sur quatre niveaux : la valeur personnelle, la valeur communautaire, la valeur publique et la valeur civique. Evidemment, si on n’a pas les deux premiers, qu’on n’accepte pas de dire les bêtises, d’oser des choses, on n’atteindra pas les deux autres. Ce n’est pas un phénomène de mode, mais une forme de socialisation qui vient s’intercaler entre deux sphères : l’une privée, l’autre publique, et que j’appellerais l’« entrenet ». Ces échanges passent par des plateformes de communication. Mais celles-ci, comme Facebook, parce qu’on ne peut y être que des amis et aimer les statuts, seront amenées à changer. À terme, le réseau social, c’est Internet avec des applications spécifiques. »


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