Digital Society Forum Digital Society Forum
Rencontres 26/03/2014

Table Ronde du DSF à Paris : Le migrant connecté

A l’occasion de son quatrième forum, le Digital Society Forum s'est penché sur le sujet des « Migrants connectés », une table ronde a été organisée le 26 mars dernier à Paris.

Cette table ronde a réuni autour de Stéphane Richard, PDG d'Orange, Christine Albanel, Directrice Exécutive Événements d’Orange, Partenariats culturels et institutionnels et Solidarité et Marie-Noëlle Jego-Laveissière, directrice de la division innovation, marketing et technologies (IMT). Autour d'eux étaient présent Dana Diminescu, Enseignant chercheur à l’Ecole d’Ingénieurs Télécom Paritech, directrice scientifique du programme « TIC Migrations » de la FMSH Paris, Henri Dudzinski, journaliste à la voix du nord et consul honoraire de Pologne, Catherine Grandsard directrice-adjointe du Centre Georges Devereux (qui accueille les populations migrantes), psychologue clinicienne, docteur en Psychologie, maître de conférences à Paris 8. Baki Youssoufou, fondateur de WeSignIt, un site de pétitions en ligne, pour faire pression via les signataires migrants sur les politiques de leur pays d'origine, Michel Fortain, Conseil en stratégie marketing et commercial multi-canal depuis 2012 et co-fondateur de NamSor, éditeur d'un logiciel de sociolinguistique (onomastique appliquée), Christophe Aguiton, sociologue et chercheur chez Orange Lab et Daniel Kaplan, cofondateur et délégué général de la Fing. Animé par Arnaud de Saint Simon, directeur du groupe Psychologies.

Le débat s’est déroulé autour de quatre thèmes : « Comment Internet et les outils numériques sont utilisés comme outils de contrôle de la migration », « quels liens pour les migrants, affectif, économique, politique... », « L'intégration des diasporas dans les pays d’accueil » et enfin, « la nouvelle identité des migrants ».


Table ronde migrant connecté Paris par digitalsocietyforum

La table ronde démarre avec l'introduction de Christophe Aguiton qui rappelle qu'il y a eu l'année dernière plus de 230 millions de migrants, soit 3% de la population mondiale. Si les chiffres sont différents, cette proportion de personnes se déplaçant est restée la même depuis un siècle. Les vrais changements sont visibles dans les déplacements. En effet, il y a un siècle, c'était des populations asiatiques et européennes qui partaient vers les Amériques ou l'Australie. Au lendemain de la décolonisation, le mouvement est plutôt venu du sud vers le nord, attiré notamment dans les emplois industriels. Aujourd'hui la situation est contrastée avec 70 millions de migrants qui se déplacent dans le sud, notamment du Mali à la Cote d'Ivoire. Un autre tiers concentre les migrations allant du Sud vers le Nord, et enfin un dernier tiers est constitué de migrations Nord Nord, avec notamment beaucoup de déplacements au sein des frontières européennes.

Pour compléter cette entrée en matière, Dana Diminescu a rappelé que le sujet était loin d’être neutre pour un acteur industriel des télécoms car il répond à un besoin impératif pour toute une partie de la population ayant un besoin vital de proximité. A présent, l'image du migrant traditionnel qui se définit par son absence n'a plus lieu d'être. Sa communication a évolué au point de devenir presque continue. En quoi le migrant connecté est différent du migrant déraciné, se demande-t-elle ? Après tout, les migrants écrivaient des lettres à leurs familles, gardaient le contact avec leur pays. En fait le changement provient de la quotidienneté des échanges avec le pays d'origine qui était avant bien plus épisodique. Ce n'est plus une communication qui dure 5 minutes. On se marie à distance, on accompagne des personnes mourantes, on fait le fête à distance. On est à la fois ici et là bas.Ce phénomène amène à une autre question : est-ce une source de ghettoïsation ? Les enquêtes de terrain montrent qu'on se connecte surtout à la famille avec Skype, et seulement après le travail, rarement en pleine journée. Néanmoins, cette connexion plus importante peut aussi être porteuse de pression puisque certaines familles exercent des contrôle de plus en plus forts. Le migrant malien par exemple n'est jamais seul et toujours joignable par sa famille qui lui demande souvent des ressources supplémentaires.

Les nouvelles frontières et les bases de données


Dana Diminescu : Avec l'apparition des migrants connectés apparaissent aussi les frontières informatiques ou intelligentes. les fichiers des visas sont devenus une nouvelle frontière ubiquitaire car les migrants peuvent être contrôlés partout et tout le temps. Mais ces contrôles n’intéressent pas toujours que les pays d’accueil. Les pays d'origine veulent aussi contrôler leurs expatriés et tentent de construire des cartes d'identité très complètes faisant office de passeport, de carte vitale ou de carte bancaire leur permettant de contrôler et de tenir ses ressortissants. Le but de cette mainmise est de capter des ressources et de construire un état, au delà des frontières d'un état.

Les bases de données ?


Michel Fortin : Avec NamSor, on a créé un logiciel de sociolinguistique qui permet de connaître les origines des gens du monde entier en fonction de leur nom propre. On permet à des états ou des universités de se connecter avec ses diasporas et d'utiliser ces dernières comme un capital intellectuel ou économique. L’université de Vilnius par exemple veut créer un cluster de recherche dans les biotechnologies. Nous avons donc cartographié les chercheurs du monde entier qui travaillent sur le sujet et qui viennent de Lituanie, soit 1300 personnes. On parle d'un pays qui a perdu 20 % de sa population au cours des 20 dernières années. On a aussi un projet qui concerne les Français qui peuvent intervenir dans la diplomatie économique. Grâce à notre logiciel on peut contacter les français présent dans la Silicon Valley et réaliser des sondages sur leur vision de la France, voir si les liens sont rompus avec le pays d'origine ou si on peut les rallier sur des projets nationaux.

Henri Dudzenski : Je suis issu du mouvement migratoire polonais vieux de 91 ans, et les TIC jouent un grand rôle dans la sauvegarde de la mémoire et la reconnexion avec la mère patrie. Aujourd'hui, le consulat a fermé et notre mémoire risque de se perdre si on ne la sauvegarde pas. On a donc créé un institut d’étude de la diaspora. On travaille donc sur la numérisation de nos journaux mais aussi de nos disques de musique. De plus, on est en train de lister l'ensemble des noms de familles issus de la diaspora pour les mettre à la disposition de tous afin d'aider les recherches. Avec l'internet on est plus que jamais trois fois Polonais, de la France, de la diaspora et du pays.

Le lien avec le pays d'origine - Comment on mobilise les diasporas


Baki Youssoufou : les nouvelles diaspora sont diplômées, elles viennent finir leurs études en France, et souvent elles restent dans le pays d’accueil pour y vivre. L'arrivée des téléphones portables s'est faite très rapidement et a complètement bouleversé les habitudes car avant, très peu de gens avaient le téléphone fixe en Afrique. Si on est plus en contact avec la famille la diaspora gagne aussi une nouvelle influence sur les proches restés au pays et peut mobiliser du monde sur des causes politiques. Lors de l’élection présidentielle du Niger, en 2009 la diaspora a réussi à faire baisser le taux de participation à 30 % rien qu'en envoyant des SMS à leurs numéros de Werster Union.

Catherine Grandsard : Depuis le début des années 2000, un nouveau phénomène monte en force. Il s'agit de mineurs, souvent adolescents qui migrent tout seuls. Ça mobilise beaucoup de professionnels qui ne savent pas comment les prendre en main. Doit on les considérer comme des enfants abandonnés ou des migrants clandestins. En fait, on se rend compte que la plupart de ces enfants ont du monde derrière eux et ils sont connectés à leurs proches par le téléphone ou Internet, de manière cachée. Officiellement il n'y a pas de contact mais en fait, ils sont télécommandés par leur famille qui est présente un peu partout en Europe ou dans le pays d'origine.

Pression de la famille ?


Baki Youssoufou : le premier problème des migrants africains c'est qu'ils sont joignables tout le temps. A présent la famille restée au pays veut être au courant de ce qui se passe au moment où ça se passe. C'est culturel. À l'inverse, ce lien très fort permet aussi aux familles de demander de l'argent plus souvent.

Catherine Grandsard : D'un côté les migrants racontent que tout va bien et cachent un peu leur problème pour ne pas inquiéter la famille. De l'autre côté, on exagère les problèmes de la famille restée au pays pour susciter l’empathie et obtenir plus d'argent.

Les TIC renforce intégration ou la ghettoïsation ?


Baki Youssoufou : Ça dépend de sa trajectoire et de son pays d’accueil. Ça ne dépend pas vraiment des NTIC selon moi.

Dana Diminescu : Je pense que le portable est impératif. On est sans papiers mais avec un téléphone ça fait office de secrétariat du pauvre.

Christophe Aguiton : en 1995, les migrants sans papiers étaient les premiers à utiliser le mail et internet. Car c'était plus accessible que le portable. Les gens qui vendaient le macadam, étaient très visible à la fin des années 90 à la sortie des supermarchés. Avec l’arrivée du téléphone portable ils ont complètement disparus en une année et demi pour la simple raison qu'ils ont trouvé du travail.

Catherine Grandsard : La question de l’intégration est souvent biaisée et on doit aussi repenser les façons de voir les choses. Personne ne migre pour changer d'identité, on se métamorphose juste en cours de route, mais on ne renie pas notre identité.

Lire le dossier sur le thème le migrant connecté.


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF