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Et si... ? 21/02/2014

Et si le troll était plus utile que le pigeon ?

Non, il ne s’agit pas d’un gros plan du visage d’un troll du Groenland. Baboum, puisque c’est le nom de ce personnage sorti de sa boîte par le collectif d’artistes Apparaître , appartient au « peuple des boutons ». Le 21 juillet 2013, lui et tous ses camarades aux beaux yeux ont envahi les murs de Saint-Rémy de Provence , via des affiches sauvages, en pirates magnifiques. Comme des trolls du monde réel.
© Apparaître
Il est sadique. Il est psychopathe. Il est machiavélique. Il ne cherche qu’à s’amuser là où ses hôtes travaillent, participent ou réfléchissent sérieusement. C’est ainsi que de vénérables chercheurs de l’université du Manitoba, au Canada, qualifient ce sale gosse du Web social que chacun aura reconnu : le troll.

Car le troll a désormais son enquête, en attendant qu’il ait sa science : la trollologie. Si 41,3% des internautes interrogés dans ce sondage piloté par des psychologues reconnaissent ne jamais laisser de commentaires, 5,6% d’entre les répondants l’ont tout de même avoué : ils aiment « troller ». C’est-à-dire pourrir les discussions en ligne, insulter les participants trop polis, semer la zizanie dans les temples de la méditation, piquer les fesses des bonnes sœurs du cyber activisme, traiter le professeur de judaïsme d’enfant secret de Dieudonné, parler fiévreusement du sexe des bonobos dans un forum de parents contre la pédophilie ou du dernier miraculé à l’eau bénite en commentaire d’un article à faire passer le plus anticlérical des textes de Charlie Hebdo pour un éloge de la prière.

Et alors, nous direz-vous ? Ces trolls malfaisants, il faut juste les chasser, non ? Pas sûr… Car selon Antonio Casilli , grand connaisseur des nouvelles mœurs et coutumes sociales sur la Toile, le trolling s’avère moins une déviance qu’une graine de discorde parfois bien utile. Si le Web social est une « machine à moudre les opinions », voire une fabrique de pensée molle et redondante, n’avons-nous pas besoin de monstrueux trolls aux nez globuleux et aux oreilles de montgolfière pour y semer le trouble et y permettre de salutaires remises en cause ? Autrement dit : s’il n’y avait dans le Web social que des pigeons béni-oui-oui, gobant les pires clichés et platitudes tels des caviars de miettes de pain, nos relations 2.0 seraient plus sinistres qu’un colloque de croque-morts.

Le troll n’argumente pas. A la raison, il répond par la folie. Ce sadique aime mordre. Ce renard machiavélique adore s’emparer des critiques des espaces de commentaires pour mieux les retourner contre leurs auteurs. Ce rieur psychopathe ne respecte aucune hiérarchie. Aucune bienséance. Et c’est pour ça qu’il est nécessaire à la vigueur des conversations, en ligne et hors ligne, comme à la santé des communautés trop certaines de leurs bonnes intentions. Il est tel ce « parasite » merveilleusement mis en scène par Michel Serres il y aura bientôt trente-cinq ans : sa gloutonnerie d’invité surprise, l’art qu’il déploie pour voler l’énergie de son hôte, son bruit qui intercepte messages et dialogues trop ronronnant sont indispensables à la vitalité de nos échanges. Pas de relations qui tiennent sans parasite pour y glisser des graines de chaos. Sans détournements de sens. Sans coups de colères. Sans impostures vachardes. Sans ces remue-ménages nécessaires à toute évolution.

Le troll mange du pigeon. Et il a bien raison.


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