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Entretien 19/05/2020

« L’idée que les gens seraient transformés en auto-entrepreneurs d’eux-mêmes par les outils numériques est caricaturale »

Photo de Harry McGregor , via Flickr, CC BY-NC 2.0
Aujourd’hui, des milliers d’applications et d’objets connectés promettent de mesurer nos pas, nos rythmes cardiaques, nos cycles menstruels ou nos cycles de sommeil. Elles nous offrent de nouvelles façons de nous mesurer, pour mieux nous connaître, nous surveiller ou nous entretenir. Lors de son apparition, ce mouvement de « mise en données de soi » a été appelé « Quantified Self » . Ses partisans y voyaient la promesse d’une meilleure connaissance de soi par les nombres, ses détracteurs une nouvelle technologie au service de la standardisation des vies et d’un idéal de management de soi . La sociologue Anne-Sylvie Pharabod , chargée d'étude au département SENSE de Orange Labs, a enquêté sur la façon dont ces outils, sous leur forme la plus ordinaire (les applis de mesure de pas), étaient intégrés dans les vies de leurs usagers . Ses travaux montrent combien, lorsqu’on s’intéresse au niveau fin des usages, les utilisateurs savent détourner les mesures pour qu’elles leur servent, et non l’inverse.

Pourquoi s’intéresser au quantified self ?


Après avoir mené une étude exploratoire sur la « mise en chiffres de soi » avec des collègues, nous nous sommes demandé quelle était la pratique la plus nouvelle, la plus « disruptive » socialement parlant. C’était la mesure de routinisation : le fait de construire, dans sa vie quotidienne, des chiffres autour de choses très banales (sortir, faire ses courses, son jogging...) pour agir sur ses habitudes. J’ai choisi de l’étudier et de m’intéresser en particulier à la mesure la plus banalisée d’entre elles : l’outil de mesure de pas. Embarqué dans la plupart des smartphones, il est devenu très courant. C’était donc un bon candidat pour observer comment agissait l’outil : est-ce qu’il servait à transmettre des messages de prévention, est-ce qu’il standardisait nos vies, etc.

Le quantified self s’inscrit dans une histoire plus longue de la « mise en chiffres de soi ». Qu’est-ce ?


Cette notion est inspirée de celle de « la mise en récit de soi » développée par Paul Ricoeur. Pour Ricoeur, pour développer un sentiment de permanence quand le temps ne cesse de passer, on est obligé de développer une forme de retour sur soi, de réflexivité. Celle-ci passe par les mots et les récits que l’on se fait de soi à soi-même. L’idée de « mise en chiffres de soi » vient s’ajouter à ça, en disant que la mise en récit de soi se fait aujourd’hui aussi par des chiffres.

Quand débute ce mouvement de « mise en chiffre de soi » ?


Le regard réflexif sur soi est très ancien, comme le montrent de nombreuses techniques développées déjà chez les Grecs antiques. Mais l’arrivée des chiffres est plus tardive. Au cours de notre enquête, ma collègue Véra Nikolski a rencontré un membre d’un courant de documentation de soi par les chiffres qui a existé en Russie soviétique, surtout ancré dans une perspective scientifique. Mais le mouvement récent de la mise en chiffres de soi est très lié à des groupes proches des penseurs de la micro-informatique et de la cyberculture. Ainsi c’est Gary Wolf et Kevin Kelly , fondateurs du magazine américain Wired, qui ont lancé le mouvement du Quantified Self. Pour eux, après s’être réapproprié les outils informatiques, les gens devaient désormais se réapproprier leurs données et ainsi accéder à une connaissance de soi nouvelle, passant par les chiffres et émancipée notamment de la tutelle des médecins.

Ce mouvement californien du Quantified Self tourne autour des idées de transparence, d’optimisation, de boucles de rétroaction, l’idée qu’on peut agir sur soi par des actions incrémentielles. Est-ce qu’on trouve des traces de ça dans la suite du mouvement ?


Les fondateurs de ce « mouvement sociopolitique » du Quantified Self l’ont promu très activement, notamment en organisant des meetups, qui réunissaient des gens très intéressés par ces nouveaux modes de connaissance de soi par les chiffres, et des gens qui avaient les connaissances pratiques pour les aider. Ces meetups ont servi d’ambassadeurs du mouvement : en France, les premiers sont arrivés vers 2011. J’ai assisté à l’époque à ceux de Paris : s’y réunissaient des explorateurs du numérique et des startuppeurs, des gens qui avaient des pratiques presqu’artistiques ou expérimentales, des malades qui cherchaient à développer leur propres mesures après s’être confrontés aux limites des mesures médicales... Certains étaient orientés vers la connaissance de soi et de changement de ses habitudes, d’autres travaillaient plus sur les capteurs, d’autres étaient des personnes en fort surpoids qui avaient épuisé tous les régimes et cherchaient dans le mouvement du Quantified Self des leviers pour mieux se comprendre et réparer quelque chose qui leur échappait...

Est-ce que ça a beaucoup changé depuis ?


Le mouvement initial du « Quantified Self » n’a pas duré très longtemps. En France, après les 2 ou 3 premières années, les meetups sont devenus plus difficiles d’accès, les conférences payantes. En 2016, Chris Anderson, autre membre de Wired et enthousiaste de la première heure tweetait pour dire qu’après des années de self-tracking, il en tirait la conclusion que ça n’avait aucun d’intérêt, ni en termes de connaissance de soi ni pour des changements comportementaux.
Le mouvement sociopolitique du Quantified Self a suivi une courbe de transformation en un produit commercial classique. Les premiers moments d’émulation ont laissé place à des produits grands publics, comme Fitbit, qui faisait ses débuts sur le marché français en 2011. La réalité de la quantification de soi est devenue celle d’une quantification banale via les trackers — « banale » parce que cette pratique est devenue extrêmement courante chez les sportifs, les joggeurs par exemple.

Lors des premiers meetups, les premiers usagers mettaient beaucoup l’accent sur la réappropriation des données. Est-ce qu’on retrouve ces préoccupations dans cet usage « banal » que vous avez étudié ?


Les participants aux débuts du mouvement sociopolitique du Quantified Self ont un profil particulier : c’étaient des gens des catégories sociales supérieures, plutôt des hommes et plutôt technophiles. Leur revendication de la connaissance de soi par les chiffres s’accompagnait d’une revendication de la prise en main de ses données, dans une approche proche des milieux du libre, de la bidouille ou encore du biohacking. Ce milieu est très différent de celui des gens qui s’emparent, dans leur quotidien, des outils de self-tracking. Ils ne cherchent pas à mieux se connaître par les chiffres : leur usage est surtout lié à une mesure de performance, ou une mesure de routinisation pour adopter des bonnes pratiques.
Beaucoup sont technophiles, mais ils ne sont pas proches des mouvements du libre. Même s’ils peuvent tenir un discours assez classique sur la marchandisation des données par les entreprises, cette réflexion n’est ni très poussée ni très spécifique, et ils ne mettent pas en œuvre de stratégie très poussée pour récupérer leurs données. Ceux qui le font sont d’ailleurs souvent un peu déçus, car ces outils grands publics permettent très peu de reprise en main.

Pour en venir à votre étude, comment le podomètre, l’outil de mesure des pas, s’est-il à ce point imposé ?


D’abord techniquement, les capteurs sont plus précis que pour d’autres mesures, comme celles du sommeil. Il me semble aussi que le podomètre vient répondre à certains enjeux des modes de vie urbains. Le développement du travail sur l’ordinateur entraîne une grande sédentarité : il nous cloue sur une chaise, comme on le voit en ce moment... S’est développé en retour un impératif de lutter contre cette sédentarité de la vie numérique, lutte dans laquelle le podomètre se propose d’être un allié.

Ils ont familiarisé la norme des « dix mille pas », le nombre de pas qu’on devrait faire chaque jour. Or cette norme est moins fondée qu’on peut le croire...


Pour beaucoup d’utilisateurs de ces outils, la sédentarité n’est pas un problème aigu. L’enjeu est moins la mesure elle-même que le fait de se « prendre en main ». « Je me bouge », « J’arrive à me bouger », « Je ne suis pas une larve »... ces expressions reviennent beaucoup. L’objectif des 10 000 pas répondait bien à ce consensus sur la nécessité de « se bouger ».
Ce chiffre n’est pas une recommandation médicale : il apparaît pour la première fois dans les années 1960 avec un outil de mesure de pas japonais, qui se remet à zéro tous les 10 000 pas. Depuis cette limite s’est transformée en objectif quotidien, et la référence s’est installée dans un horizon normatif. Elle est très souvent reprise par les fabricants et peu questionnée par les utilisateurs. Pourtant, les préconisations officielles de santé ne sont pas exprimées en termes de nombre de pas, mais de fréquence et durée d’activité physique d’intensité modérée ou forte par semaine. Il y a même tout un débat chez les professionnels de santé : certains trouvent la recommandation des trackers contre-productive ou trop contraignante...
Mais le succès des 10 000 pas tient à autre chose. Il n’est pas toujours pratique de trouver comment insérer une plage de temps pour faire de l’activité physique dans sa vie quotidienne.
Or les outils de mesure des pas vont calculer et agréger vos pas en prenant en compte toutes vos activités de la journée. L’outil permet de se décharger de la contrainte mentale de trouver du temps et de l’espace dédié pour faire du sport.

On a beaucoup pensé l’utilisation du quantified self, de la data pour se comprendre, sous l’angle de la modification ou de la réinvention du rapport à son corps. Est-ce que vous avez observé ça chez les gens que vous avez étudiés ?


Il y a deux types de profil. Certains utilisent la mesure de pas comme des outils de coaching : ils se fixent des objectifs forts qu’ils cherchent absolument à tenir. Pour eux, la mesure peut être un outil de transformation du regard porté sur le corps. Ce sont des usages proches de ce qu’on observe avec les régimes : si ça marche, on garde l’outil, mais si ça ne marche pas, on l’abandonne, parce qu’on ne regarde pas les chiffres pour eux-mêmes : on s’observe en train de réussir quelque chose.
Dans la mesure de pas la plus banale et la plus répandue, l’exigence est moins forte. Cet usage concerne souvent des personnes qui se savent « bonnes » du point de vue de la performance physique : elles ont toujours eu plus ou moins la « bonne » forme, le « bon » poids. Elles obtiennent de « bons » chiffres, mais elles les avaient avant d’avoir des outils de mesure pour les voir.
Souvent, c’est plutôt en regard d’une image ancienne du corps, peu valorisante ou douloureuse, que la mesure est valable. Ce sont des gens qui sont d’anciens anorexiques, ou anciennement obèses, ou des sportifs blessés, qui sont fiers d’être redevenus sportifs, performants, minces... L’outil est alors l’aboutissement d’une transformation qui lui préexiste.

Oui, vos enquêtes montrent que les gens se servent de l’outil pour se construire un regard bienveillant sur eux-mêmes, s’arranger avec la mesure. C’est-à-dire qu’on est très loin du discours critique qui a été très relayé autour de l’idée du panoptique, de la société de contrôle etc.


Oui c’est tout l’enjeu de ce travail de sociologie. Il s’agit de prendre ce discours critique au sérieux — car il n’y a pas de raisons de le prendre moins au sérieux que les discours de promotion des outils — tout en prenant en compte la réalité des usages. Il y a bien une part de contrôle social : la mise à l’agenda de la lutte contre la sédentarité passe effectivement dans l’espace privé des gens. Mais ce n’est pas masochiste pour autant : les gens qui utilisent ces dispositifs le font où ils peuvent et quand ils peuvent. Contrairement au life-logging, la mesure de soi n’est pas continue dans le temps, elle est entrecoupée de périodes d’interruptions, d’abandons, de reprises... Et si les chiffres sont durs, les trois quarts du temps, ils ne sont plus manipulés, plus lus, plus reconnus. C’est toute la différence entre une mesure de surveillance d’un médecin, qui va vous obliger à vous peser même si le chiffre est douloureux, et la mesure que nous effectuons nous-mêmes : nous nous arrêtons en général à la frontière de ce qui est difficile à vivre. Dans la mise en chiffres de soi, on ne se met pas en récit de façon négative.

Et par rapport aux interrogations de départ, notamment sur le fait de savoir si ces outils standardisent nos vies, est-ce que vos observations valident ou non ces craintes ?


Les actifs sur écran sont de plus en plus nombreux et vivent des emplois du temps dense, avec des temps de transports importants et incertains. Ils sont nombreux à ne pas pouvoir caser une séance de sport collectif à des heures ouvrées, à un moment où ils n’auront ni enfants ni travail. C’est ça qui standardise le plus nos vies. Le fait d’ajouter une mesure là-dessus, qui aboutit à faire dix mille pas, ou tant d’heures de course par semaine... C’est vraiment minime par rapport à ce qui structure massivement nos façons de faire.

Est-ce que pour autant toutes les critiques que vous rappelez, autour de la managérialisation de soi par exemple... sont caduques ? Peut-on articuler le niveau de la critique plus surplombante et les observations fines de la sociologie ?


Certaines personnes rencontrées parmi les enquêtés pourraient tout à fait illustrer les théories sur le management de soi. Elles se trouvent souvent parmi les personnes les plus nanties : ce sont elles qui ont appris, professionnellement, à vivre avec des objectifs quantifiés et qui introduisent dans leur vie privée ce qu’elles appliquent au travail à longueur de journée. On voit ainsi des gens très équipés socialement sur ces sujets utiliser des applications pourtant parfois réputées peu fiables, pour gérer leur équilibre, et endosser l’image du management de soi, de l’entretien de son capital... Ils connaissent tout à fait la littérature critique sur ces sujets mais à travers leur socialisation, leur passage par des grandes écoles souvent, ils ont appris à vivre avec ces formes de « prises » sur leurs contraintes, à les objectiver sous forme de paramètres et à mettre en regard leurs performances chiffrées.
Je ne pense pas qu’ils soient les plus nombreux. L’idée que les gens se trouveraient transformés en auto-entrepreneurs d’eux-mêmes, dans une visée managériale, par l’usage des outils... est caricaturale. Les outils ne sont pas en train de transformer les choses de façon univoque, ils accompagnent des façons de vivre. Plutôt que de dire : « les outils vont nous transformer en auto-entrepreneurs de nous-mêmes », je dirais plus volontiers que les auto-entrepreneurs d’eux-mêmes vont s’équiper de ces outils. Et il ne faut pas oublier non plus que leurs usages concernent surtout certains profils, plutôt urbains et appartenant aux catégories sociales supérieures. Ils sont loin d’être majoritaires dans la population générale.

Oui ça montre bien comment les gens se réapproprient la mesure sur un mode où ils sont beaucoup plus agissants que ce qu’on peut imaginer dans la théorie critique classique de ces outils, autour de l’aliénation...


Oui, mais ces discours critiques font partie du terrain dans lequel les usages de ces technologies se déploient. Ce ne sont pas des choses séparées. On utilise une technologie dans le monde, en lisant les médias, en discutant avec des amis, en visitant des sites... Les usages sont cousus dans ces discours et ces représentations.



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