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Partenaires 30/04/2020

L’« Internet souverain » russe face au Covid-19

Une caméra à reconnaissance faciale dans une station de métro à Moscou le 27 janvier 2020. Kirill Kudryavtsev/AFP
Malgré l’évolution de la pandémie de Covid-19 en Russie, l’état d’urgence n’a pas été déclaré dans le pays : seul un « état d’alerte élevée » est en vigueur à Moscou et dans certaines régions depuis début avril. Les « congés obligatoires » ne sont que partiellement respectés par une population plongée dans un flou sanitaire, juridique et économique grandissant. Dans ce contexte, la Russie est en train de déployer et de mettre à jour sa stratégie et ses infrastructures numériques, qui font couler beaucoup d’encre depuis des années à cause de leurs (toujours plus) fortes dimensions centralisatrices et autoritaires. Que dit la crise du Covid-19 sur le pouvoir numérique de l’État russe et les défis qu’il pose aux libertés publiques ?

Francesca Musiani, Mines ParisTech; Anna Zaytseva, Université Toulouse – Jean Jaurès; Bella Ostromooukhova, Sorbonne Université; Françoise Daucé, École des hautes études en sciences sociales (EHESS); Ksenia Ermoshina, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et Olga Bronnikova, Université Grenoble Alpes

L’État russe face au Covid-19 : des ambitions numériques contrariées



Les autorités russes ont très tôt préconisé le recours massif aux outils numériques pour contrôler les déplacements des citoyens et limiter la circulation du virus. Ces usages sécuritaires s’inspirent des exemples étrangers (Chine, Corée, Singapour), tout en s’inscrivant dans une logique de « souverainisation » de l’Internet russe (runet) déjà engagée avant le début de l’épidémie et en consolidant des dispositifs de surveillance en place depuis longtemps (caméras de vidéo-surveillance, agrégation des données de géolocalisation fournies aux autorités par les opérateurs mobiles).

Dès février, Sergueï Sobianine, le maire de Moscou, propose le recours à la reconnaissance faciale pour surveiller les personnes revenant de l’étranger, en utilisant les caméras de surveillance du programme « Une ville sûre », en vigueur depuis 2018. Entre février et mars, 200 personnes ayant enfreint leur quarantaine auraient ainsi été identifiées, dont un homme qui sortait ses poubelles. Mais comme le montre une étude menée par l’équipe du projet IT et SORM (un blog sur Telegram consacré aux problèmes de surveillance et régulation de l’Internet russe, avec plus de 73 000 abonnés), ce dispositif est un catalyseur d’inégalités : ces caméras de surveillance sont majoritairement installées dans les quartiers modestes de Moscou car ceux qui décident de leur emplacement, qui résident eux-mêmes dans les quartiers huppés, ne souhaitent pas que leurs activités puissent être surveillées.

Le 20 mars 2020, face à l’augmentation des contaminations, le premier ministre Mikhaïl Michoustine préconise un suivi des citoyens se trouvant ou s’étant trouvés au contact de personnes infectées en récoltant les données de géolocalisation auprès des opérateurs, et en les transmettant aux administrations locales. Une application de surveillance des malades, « Monitoring social », est rendue disponible le 1w-er avril sur GooglePlay. Elle est rapidement controversée car la surveillance va bien au-delà des déplacements des malades et protège peu les données personnelles ; l’application est finalement retirée.

Le traçage numérique des citoyens n’est pas abandonné pour autant. Depuis le 13 avril, toute sortie à Moscou impliquant un déplacement en transports s’effectue, sous peine d’amendes, avec un laissez-passer numérique, à générer sur un site officiel. En réponse aux critiques visant l’application « Monitoring social », la mairie de Moscou assure qu’avec ce nouveau dispositif, les données personnelles seront stockées sur le territoire russe (conformément à la loi de 2014 visant en particulier les GAFAM) et seront supprimées à la sortie de « l’état d’alerte élevée ». Le même système fonctionne au Tatarstan et dans la région de Primorié ; des laissez-passer QR-Code sont aussi disponibles et recommandés mais non obligatoires à Nijni-Novgorod, alors que d’autres régions russes se contentent de mesures plus légères

Résistances et mobilisations de l’Internet libre



L’utilisation des données numériques pour renforcer la surveillance de la population face à la maladie suscite l’inquiétude des défenseurs des libertés en ligne. Les ingénieurs et développeurs débattent des projets mis en œuvre par le gouvernement et mènent des investigations indépendantes pour dévoiler les failles de sécurité, les problèmes techniques et d’autres aspects controversés des technologies déployées par l’État russe.

Plusieurs associations et médias indépendants alertent les internautes sur les atteintes croissantes à la protection des données personnelles et du développement de la surveillance en ligne. L’ONG Roskomsvoboda publie, le 27 mars, un vademecum sur les droits numériques en période de pandémie, soulignant que l’utilisation des données personnelles, notamment biométriques, nécessite légalement l’accord des personnes. Mais « l’utilisation de la reconnaissance faciale se trouve dans une zone grise », affirme Sarkis Darbinian, le juriste du groupe. L’association lance aussi, avec d’autres associations de l’espace postsoviétique, un recensement des restrictions aux libertés numériques dans le monde, alors que l’association Agora ouvre une permanence d’aide juridique liée à la pandémie. Ses avocats s’inquiètent également du recours à la reconnaissance faciale pour faire respecter la quarantaine. Les militants proches de l’opposant Alexeï Navalny (Société pour la Protection d’Internet) dénoncent, plus hardiment encore, la mise en place d’un « goulag numérique », et appellent les citoyens à ne pas transmettre leurs données personnelles aux applications de contrôle des déplacements.

Parallèlement, des initiatives solidaires se développent sur Internet visant à soutenir les personnes les plus démunies et les soignants. Le collectif « Makers contre Covid » utilise les techniques d’impression 3D pour offrir aux médecins le matériel de protection qui leur manque. Un hackathon en ligne, « Covidhack », développe un bot pour Telegram qui aide à produire une base de données citoyenne permettant aux personnes atteintes de coronavirus de s’exprimer anonymement et de cartographier leurs symptômes et demandes.

Les infrastructures Internet se voient aussi affaiblies par la pandémie, du fait de la croissance du trafic liée au confinement. Les réseaux russes sont fréquemment en panne, mais le déplacement des techniciens et câbleurs des trois mille et plus fournisseurs d’accès Internet (FAIs) qui les gèrent se fait au risque de poursuites juridiques. La firme de consulting pour FAIs OrderKom, leur propose un soutien juridique qui inclut la préparation des autorisations de déplacement, et la défense en justice en cas d’amende.

Failles et paradoxes de la surveillance numérique



Au fil des jours, des failles se dessinent entre les ambitions sécuritaires des autorités et les réalités de leur mise en œuvre. La surveillance numérique et les solutions sanitaires sont déléguées à de nombreux acteurs publics et privés, fédéraux et régionaux, qui prennent des décisions souvent contradictoires. Les paradoxes et les dysfonctionnements documentés par les militants des libertés en ligne montrent les limites du design sécuritaire annoncé. L’échec le plus patent est peut-être celui des laissez-passer numériques à Moscou. Le site Nedoma.mos.ru, développé pour les générer, utilise des serveurs d’hébergement étrangers ; le gouvernement a donc été accusé de mettre en cause son propre projet de Runet souverain.

Certains militants des libertés numériques, comme Mikhaïl Klimarev (Société pour la Protection d’Internet), pointent l’inefficacité des solutions technologiques ; la responsabilité civique doit primer face au Covid, alors que la surveillance numérique infantilise les citoyens et est susceptible d’être contournée. Cette crise fait ressortir avec force le manque de confiance réciproque entre les citoyens et l’État. En effet, les informations sur l’épidémie diffusées par l’État sont perçues avec méfiance, oscillant entre « on nous cache la véritable étendue de la catastrophe » et « c’est un complot pour nous museler encore plus ». Si les autorités rouvrent la chasse aux « fake news », de leur côté, des Youtubeurs et journalistes indépendants dénoncent les informations incomplètes ou douteuses diffusées par les représentants du pouvoir et leur comportement en public (comme celui du porte-parole de Vladimir Poutine, qui s’est présenté à une conférence de presse avec un badge « bloqueur » de virus très contesté). Parfois, l’ironie est au rendez-vous, comme lorsque le ministère des Affaires étrangères ouvre un fil d’information pour ses ressortissants à l’étranger sur l’application Telegram… officiellement interdite en Russie.

Ainsi, une partie de la société civile, sans remettre en cause la nécessité du confinement, se mobilise contre les velléités menaçantes du Big Brother russe, et dénonce l’incompétence des autorités à gérer l’implémentation des dispositifs techniques ainsi que la violation par le pouvoir de ses propres lois (comme celle sur le stockage des données des Russes sur le territoire russe), ainsi que la non-protection des données personnelles qui les expose à des fuites vers le marché noir des bases de données.

Si le grand projet de surveillance et de souverainisation de l’Internet russe se renforce bien à l’occasion de la crise du coronavirus, sa mise en œuvre est incertaine et souvent contradictoire. La pandémie démontre les limites du projet de centralisation des infrastructures d’Internet, et le gouvernement se sent obligé d’assouplir certaines mesures régulatrices, comme la loi Yarovaya (qui impose aux FAIs de conserver l’historique et les métadonnées des utilisateurs aux fins d’interception légale et lutte anti-terroriste). Cependant, cette complexité apparente n’est pas nécessairement synonyme d’inefficacité. Elle s’inscrit dans des reconfigurations plastiques de la contrainte numérique en Russie, s’ajustant tant bien que mal aux défis qui surgissent, et suscite à juste titre les inquiétudes des défenseurs des libertés numériques.The Conversation

Francesca Musiani, Chargée de recherche CNRS, Directrice adjointe du Centre Internet et Société (CIS), chercheuse associée, Mines ParisTech; Anna Zaytseva, Maître de conférences, Université Toulouse – Jean Jaurès; Bella Ostromooukhova, Maître de conférence, Sorbonne Université; Françoise Daucé, Directrice d'études, École des hautes études en sciences sociales (EHESS); Ksenia Ermoshina, Docteure en socio-économie de l’innovation, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et Olga Bronnikova, Enseignant-Chercheur à l'Institut des Langues et Cultures d'Europe, Amérique, Afrique, Asie et Australie (ILCEA4), Université Grenoble Alpes



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.



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