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Entretien 28/04/2020

"Lors de chaque crise, on retrouve un mélange d'incertitude et d'inquiétude. C'est le cocktail idéal pour l’émergence de fausses informations."

Chine Labbé, Éditrice Senior chez NewsGuard, dirige les opérations de la start-up pour la France depuis New York. Elle est également la présentatrice et productrice de Good Code, un podcast sur les questions éthiques liées aux nouvelles technologies créé en collaboration avec la Digital Life Initiative de Cornell Tech. Avant de rejoindre NewsGuard, elle a travaillé pendant six ans comme journaliste pour Reuters à Paris, où elle a successivement couvert la politique puis la justice et le terrorisme. Avant cela, elle était productrice multimédia pour The Economist à New York.
Si les fausses informations font désormais partie de notre quotidien, l’explosion de leur nombre comme de leur degré de viralité est l’un des faits marquants observables depuis le début de la crise du COVID-19. Chine Labbé, Editrice senior chez Newsguard(1), revient sur ce phénomène. Entretien.

Comment peut-on expliquer que les citoyens soient confrontés à autant de fausses nouvelles en ces temps de crise sanitaire ?
Lors de chaque crise, on retrouve un mélange d’incertitude et d’inquiétude. Ce mélange est le cocktail idéal pour l’émergence de fausses informations. Celles-ci revêtent différentes formes, allant de la mésinformation qui n’est pas relayée dans le but de causer du tort ou avec une intention néfaste, mais qui relève plus du manque de rigueur, à la désinformation, qui est, elle, intentionnellement fausse, en passant par la propagande ou les théories du complot. On l’a vu de manière très claire avec l’hydroxy chloroquine. Ce médicament utilisé contre le paludisme et certaines maladies auto-immunes s’est retrouvé au centre des attentions. Les débats contradictoires sur l’efficacité du traitement portés au sein même des communautés scientifiques et politiques et relayés par les médias ont créé ce que l’on peut appeler un « clash des narrations » favorable à l’émergence de théories les plus farfelues. La durée du confinement et désormais les dates et conditions du déconfinement, en l’absence d’éléments concrets ont également été sujettes à infox, à l’instar de cette fausse carte relayée comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux qui montrait des zones de déconfinement, le tout agrémenté de logos de plusieurs ministères. Face à la crise et en l’absence d’informations claires, les Français cherchent des réponses, ce qui donne une véritable chambre d’écho aux fausses informations. Des théories du complot et des complotistes qui publient de fausses informations, il y en a toujours eu, mais dans ces périodes de crise, leurs billets, photomontages, etc. sont relayés, partagés, commentés, aimés— et leur viralité les rend plus crédibles, ce qui constitue un terreau favorable à l’explosion de fausses informations. La crise actuelle du COVID-19 est également particulièrement propice à la propagation rapide des théories du complot en tous genres pour une raison très matérielle et concrète: le confinement. Cloîtrés chez eux, les gens lisent et partagent plus d'informations qu'en temps normal, cherchent des réponses et passent beaucoup de temps sur leurs ordinateurs...


Globalement, dans le contexte actuel, quels sont les sujets les plus impactés par les fake news ? Santé, Politique, Economie ?
Il est difficile de répondre à cette question car le plus souvent les trois dimensions se recoupent, ou en tous cas s’entremêlent. De nombreuses théories du complot sur le COVID-19 ont un angle sanitaire, politique et économique... Côté santé, nous avons vu fleurir des articles faisant la promotion de faux traitements préventifs et curatifs contre le COVID-19 — certains très dangereux, comme la “Solution Minérale Miracle”, une substance à base de dioxyde de chlore. Ces fausses informations posent un danger sanitaire immédiat évident, si les gens boivent de l’eau de javel pour se protéger du virus … et moins direct mais tout de même bien réel s’ils se pensent protégés en buvant de l’eau avec du chlorure de magnésium ou prennent de l'homéopathie, et relâchent par ailleurs les gestes barrière… seul moyen connu à ce jour pour se protéger contre le virus. Pour ce qui est de la dimension politique, de nombreuses théories du complot ont émergé, le plus souvent pour accuser un pays étranger d’être à l’origine de cette pandémie. La plus populaire d’entre elles est que le virus a été créé artificiellement en laboratoire. Une théorie qui suggère la responsabilité directe d’un pays soit volontairement par le biais de programme d’armes biologiques, soit involontairement par manque de rigueur, en cas de fuite d’un virus génétiquement modifié, dans le cadre de recherches sur un vaccin par exemple. Or si la possibilité que le virus soit sorti d’un laboratoire est possible, mais non prouvée, toute la communauté scientifique s’accorde à dire qu’il est très vraisemblablement d'origine naturelle, et que rien ne laisse penser qu’il ait été artificiellement créé ou génétiquement modifié. Pourtant, 25% des Français croient à la création artificielle du virus.
Le ressort économique en lien avec les fausses informations ne doit également pas être sous-estimé. S’il y a un exemple flagrant, c’est celui de la 5G. Depuis quelques années, des sites affirment déjà que les réseaux 5G seraient source de développement de cancers, ce qui est complètement infondé au vu des travaux scientifiques. Cette infox a repris de la vigueur avec le coronavirus. Ce dernier serait causé par les ondes de la 5G. La première occurrence de cette connexion établie entre la 5G et le coronavirus date de janvier 2020, avec un billet de blog posté sur un site anonyme français — LesMoutonsEnrages.fr — comme l’association First Draft l’a révélé à NewsGuard. Puis, comme une trainée de poudre, cette théorie s’est retrouvée sur de nombreuses pages et groupes Facebook, et un peu partout sur la toile. Avec un effet très concret au Royaume-Uni ou des tours 5G ont été incendiées en raison de ces théories. Si elle revêt un caractère économique - un intérêt financier guiderait cette pandémie et le fait qu’on cache son origine réelle - une telle théorie repose également sur des aspects sanitaires et bien sûr politiques — on nous cache la vérité -- donc tout s'entremêle.


"La plupart des sites qui diffusent de nombreuses fausses informations sur un sujet en temps de crise sont en fait des multirécidivistes."




Face à la multitude des fausses informations, quelle est la démarche de NewsGuard pour les repérer et les déconstruire ?

Grâce à une extension de navigateur, nous renseignons les internautes sur la fiabilité des sites d'actualité et d’information. Nous évaluons la crédibilité d’une source dans son ensemble, et non pas seulement d’une information ou d’un article. Pour ce faire, nous nous appuyons sur 9 critères journalistiques apolitiques, relatifs à la crédibilité et à la transparence des sites : est-ce que le site publie de manière répétée de fausses informations, corrige-t-il régulièrement ses erreurs, fait-il la distinction entre ce qui relève de l’opinion et ce qui relève des faits, etc.
Notre approche est différente et complémentaire du fact-checking traditionnel. Le fact-checking consiste à prendre une information donnée pour l’analyser et la démystifier, c’est-à-dire expliquer au lecteur ce qui est vrai et ce qui est faux. C'est un travail essentiel et considérable, chaque fausse information partant souvent d’un fait avéré qui est transformé, exagéré, déformé, pour nourrir une théorie complotiste. Il demande un réel effort de pédagogie par la preuve. Les besoins de fact-checking ont d’ailleurs explosé depuis le début de la crise sanitaire. Un rapport du Reuters Institute et de l'université d’Oxford publié en avril a montré une augmentation de 900% du nombre de fact-checks en langue anglaise entre Janvier et Mars 2020, un chiffre considérable qui laisse penser que l’explosion du nombre de fausses informations doit être encore plus grande -- toutes les fausses informations ne remontant pas nécessairement jusqu’aux fact-checkers...
Notre approche est complémentaire du fact-checking parce qu’il est impossible de traiter toutes les fausses informations qui circulent, et parce que malheureusement, les fact-checks sont souvent moins relayés que l’infox initiale, et n’atteignent pas nécessairement les mêmes publics.... Nous apportons donc une solution complémentaire en signalant au lecteur s’il peut se fier à une source ou non, et en l’alertant sur les sources que nous avons identifiées comme peu fiables. Cela permet aux internautes d’avoir cette information en amont, avant de lire un article, ou de partager une information. Et donc d'hésiter quelques secondes peut-être avant de partager un contenu provenant d'un site peu fiable, évitant ainsi de contribuer à sa viralité… Et ce que nous réalisons aujourd’hui, et qui nous semble valider notre approche, c’est que la plupart des sites qui diffusent de nombreuses fausses informations sur un sujet en temps de crise sont en fait des multirécidivistes. Une indication globale sur la fiabilité d’un site sera donc toujours utile, quelle que soit la crise, la pandémie, l’attentat qui donne lieu a des infox a un moment donné… Laissez-moi vous donner un exemple : nous avons mis en place un Centre de suivi de la mésinformation sur le COVID-19 où sont recensés tous les sites qui diffusent de fausses informations sur le virus dans les cinq pays où nous opérons. Cette liste grossit en permanence -- à ce jour, nous avons identifiés plus de 190 sites -- et parmi eux, plus de 80% avaient déjà été identifiés par nos soins comme relayant des théories du complot et des infox. Les internautes qui avaient installé notre extension de navigateur avant le début de la pandémie, étaient donc déjà informés qu’il fallait se méfier de ces sites, avant même qu'ils commencent à publier de fausses informations sur le virus, et que ces infox soient déconstruites par des fact-checkers...



Le Monde, Libération…De plus en plus d’organismes se dotent d’un service de vérification de l’information. N’y aurait-il pas un risque de manipulation à laisser le pouvoir de juger ce qui est factuel ?

On peut observer le terme de « réinformation » fleurit un peu partout. Des sites qui s’autoproclament « média alternatif » vont proposer leurs services de fact-checking par opposition aux médias traditionnels. Ils vont faire de la « désintox de la désintox », malheureusement souvent pour faire passer des propos qui sont connotés idéologiquement ou pour faire de la propagande. Donc oui, le fact-checking peut parfois être un faux nez pour de la désinformation. Pour aider le citoyen à se repérer parmi toutes les sources de fact-checking, la clé réside pour nous dans la transparence. La qualification de la source d’information est essentielle. Il y a une telle offre ! Internet est semblable à une bibliothèque sans bibliothécaires : quand un internaute navigue en ligne, c’est comme s’il entrait dans une bibliothèque et qu’au lieu de voir des livres bien rangés sur des étagères, avec un bibliothécaire présent pour le guider dans sa lecture sans le censurer, il se confrontait à de nombreuses pages flottant autour de lui, sans indication aucune sur leur auteur ou leur fiabilité. Il est très difficile de se repérer dans un tel environnement. D’autant que de nombreux acteurs jouent à dessein sur l’ambiguïté que permet internet, en adoptant des noms très proches de ceux de médias existant, en cachant leur identité a tout prix, etc... Chez NewsGuard, Notre objectif est donc de ramener l'équivalent d’un bibliothécaire en ligne... Il ne s’agit pas de censurer, mais d’apporter un supplément d’information au lecteur. Outre une indication visuelle rapide sur la fiabilité d’un site (icône rouge ou verte selon la fiabilité des sites), notre extension de navigateur fournit au lecteur une analyse détaillée pour chaque site, qui le renseigne sur les propriétaires du site, son histoire, sa crédibilité et sa transparence -- Et nous sommes complètement transparents sur notre méthodologie, nous contactons les sites pour leur demander des commentaires, et nous mettons à jour nos analyses de manière périodique pour s’assurer qu’elles sont toujours bien adaptées. Plus vous aurez de transparence, plus le lecteur pourra faire un choix éclairé.
De manière générale, Il s’agit de distinguer ce qui est de l’opinion et ce qui est de l’information. L’opinion n’est pas un délit. Le problème ce sont les sites masqués qui promeuvent une idéologie sans le dire, ce qui rend difficile pour le lecteur de déterminer ce qui relève du fait de ce qui relève de l’opinion. Lorsque la communauté scientifique s’accorde pour dire que le virus est identique à 96 % au niveau génomique à celui d’une chauve-souris, ce n’est pas discutable, c’est un fait. S’il ne s’agit pas de gommer les opinions, il est essentiel de clarifier ceux des sites qui fournissent une information de ceux qui promeuvent des opinions. Quitte à insister, le nerf de la guerre reste la transparence



Quelles seront les conséquences de la crise sanitaire que nous traversons sur l’information ?
C’est une très bonne question. Il y aura des conséquences inévitables. A chaque fois qu’il y a une explosion d’infox, les gens perdent un peu plus confiance dans les institutions et notamment dans les médias. Un sondage Ipsos de juillet dernier indique que 37% des Français déclarent ne pas faire confiance aux médias traditionnels. 26% des sondés font plus confiance aux informations partagées par l’un de leur proches. Le nombre de théories du complot ciblant le manque de transparence des autorités et des médias a littéralement explosé depuis le début de la crise. Un titre d'article d'un site français, Panamza.com, illustre parfaitement cette dynamique : "Origine du Coronavirus : France Info vous cache l’existence d’un labo Franco-Chinois". Cette idée que les médias nous cachent la vérité a beaucoup d’écho. L’explosion des fausses informations en période de COVID-19 va forcément amplifier la crise de confiance entre les citoyens, les médias et les institutions.
Les médias vont devoir se réinventer, en essayant de faire preuve de plus transparence, à travers par exemple la mise en visibilité de making-of, de plus amples explications sur le métier de journaliste ou le processus du traitement de l’information. Et dans l’après crise, l’éducation aux médias sera encore plus essentielle qu’elle ne l’est aujourd’hui.



(1)NewsGuard est une société qui suit la mésinformation en ligne en analysant la crédibilité de milliers de sites d'information et d'actualité en Europe et aux États-Unis. Jusqu'au 1er juillet 2020, l'extension de navigateur NewsGuard est gratuite pour lutter contre l'épidémie d’intox sur le Covid-19, et téléchargeable ici .


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