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Focus 21/02/2020

Comment survivre dans le supermarché des images

Pendant longtemps, le propre de l’artiste a été de créer des images spéciales. Mais aujourd’hui, près de trois milliards d’images sont chaque jour partagées sur les réseaux sociaux. Que deviennent-elles ? Que peut-on en faire ? Les artistes réunis dans l’exposition « Le supermarché des images », visible au Jeu de Paume à Paris, suggèrent des pistes — dans lesquelles l’image ne fait plus sens par elle-même, mais devient pure matière, ou pure valeur économique. Reste une question lancinante, sur ce qu’il adviendra de ces images multiples quand le monde qui les soutient se sera effondré.

Accumulation


Dans l’économie de la multiplicité, les images perdent leur sens et deviennent quantité, volume, matière première.

Dès l’entrée de l’exposition, la visiteuse s’en trouve assaillie : les murs des espaces du Jeu de Paume sont recouverts du sol au plafond d’une mosaïque d’images. Il s’agit de l’œuvre d’Evan Roth, Since You Were Born, qui expose les photos conservées dans son historique de navigation depuis la naissance de sa fille. Des baskets côtoient des visages inconnus, des titres de presse voisinent avec des paysages. Ici, l’image unique n’a plus de sens : elle ne trouve sa fonction qu’agencée avec les autres, qu’en étant un élément parmi d’autres du tourbillon du monde.


Since You Were Born, 2019, Evan Roth © Photo by Bob Self/The Florida Times-Union / Courtesy of MOCA, Jacksonville, Florida

C’est ce qu’exposent plusieurs des œuvres dès le début de l’exposition, dans la section intitulée « Stocks », qui interroge le stockage des images, leur accumulation et leur devenir-matière.
Le photographe Andreas Gurksy compose ainsi un grand format saisissant des entrepôts de stockage d’Amazon, où les milliers de produits similaires alignés finissent par perdre tout caractère distinctif pour composer l’immense mosaïque des désirs de consommation contemporains.


Andreas Gursky / Courtesy de l'artiste et Sprüth Magers / ADAGP, 2019

Ceci n’est pas propre au numérique, rappelle l’œuvre de la Brésilienne Ana Vitoria Mussi, qui déroule les pellicules avec lesquelles elle a photographié des centaines de personnalités pour la presse people, pour en faire une longue cascade noire dont tous les visages ont disparu.

Por um fio, 1977-2004, Ana Vitória Mussi, Courtesy de l'artiste et de la galerie Lume, São Paulo © Ana Vitoria Mussi

Déformations


C’est donc à la matière de l’image que beaucoup d’artistes s’attaquent. Car les possibilités de reproduction et de transformation infinie ouvertes par le digital ont rendu les images définitivement instables. C’est ce que met en scène Jeff Guess avec ses vidéos Accessibility, dans lesquelles des pixels traversent des espaces noirs avant de constituer des images.


Addressability, 2011, Jeff Guess, Courtesy de l’artiste © Jeff Guess


De nombreux artistes travaillent la déformation, la rugosité des images, les travaillent jusqu’à les rendre méconnaissables, comme Thomas Rueff qui travaille des images tirées de mangas japonais trouvées sur Internet pour, couches par couches, en faire des tableaux abstraits . Comme si dans un monde instagrammable, une forme de résistance était de rendre l’image sale, de la déformer ou de la salir, pour la faire sortir du règne du visible consommable.



Substrat 8 II, 2002, Ruff Thomas © ADAGP, Paris 2019 / CNAP © Photo Galerie Nelson, Paris

D’autres travaillent le grain — comme dans la série Disruptions du Palestinien Taysir Batniji, qui expose des captures d’écran de conversations WhatsApp avec sa famille. L’image fortement pixellisée, brouillée déplace le sens. Et rappelle les distances, les frontières et les murs qui continuent d’empêcher la circulation des uns et des autres, quand les images, elles, traversent le globe même en s’abîmant.

Monétisation


Beaucoup d’œuvres abordent en effet la charge politique et l'économie de ces images. Les artistes exposent le travail invisible qui la sous-tend, travaillent le fait que les images sont de plus en plus indissociables de la valeur économique qu'elles génèrent. Cependant, dans un monde où l'argent et l'économie, sous la forme de la finance et des algorithmes de trading par exemple, sont de plus en plus dématérialisés et volatiles ( littéralement invisibles), les images peuvent aussi récupérer un pouvoir critique. Car ce sont des images qui peuvent permettre de les représenter. L’image reprend alors un possible pouvoir critique.
Avec Rogue Waves, la Néerlandaise Femke Herregraven propose une longue barre d’aluminium au relief accidenté : ce tracé représentent des événements qui se déroulent normalement sur des microsecondes — les manipulations illégales des marchés par les algorithmes à haute fréquence.


Rogue Waves, 2015, Femke Herregraven
détail de l'exposition Infosphere / ZKM (DE) Courtesy de l’artiste et de la galerie Future, Berlin © Femke Herregraven


Le collectif RYBN s’attaque lui aussi aux algorithmes de la finance de manière décalée et poétique, en proposant avec ADMXI une série d’algorithmes traitant autrement la finance. Comme "HADES", "un algorithme de trading qui utilise ses connaissances en astronomie, astrologie et mythologie pour vendre de l'or sur les marchés." ou "VOLATILITY STORMS", "un algorithme de trading qui intègre les flux planétaires à l'échelle planétaire, via l'informatique", en cherchant des parallèles entre les fluctuations sismiques et celles de la Bourse...


ADM XI, 2015, RYBN.ORG, Vue de l''installation, Festival Gamerz, Fondation Vasarely, Aix-en-Provence, 2016 © RYBN.ORG, Photo Luce Moreau

Ce qui reste


L’exposition est dense et l’effet de saturation dont il est question finit aussi par affecter la visiteuse. De ces œuvres qui se déposent les unes sur les autres dans sa conscience, de ces critiques qui s’ajoutent les unes aux autres, que gardera-t-elle ?

Car c’est bien la question centrale : qu’adviendra-t-il de ces régimes d’images, et de ces œuvres, dans des décennies, quand certains formats seront illisibles et que les objets enregistrés auront définitivement disparus ?

La dernière œuvre du parcours fait défiler des corps et des visages sans signification, sur des diapositives brûlées par le soleil. L’artiste Rosângela Renno collecte dans des vide-greniers et des brocantes des diapositives, qu’elle fait ensuite défiler, plaçant les projecteurs sous la lumière. Des clichés hors contexte s'enchaînent et se superposent de façon entêtante, sur des images progressivement brûlées et dégradées par le soleil.
De tout ce qui fut des souvenirs de vacances, des clichés de moments intenses, ne reste que ces images hors contexte, emplies d’une énigmatique nostalgie. Préfiguration, peut-être, de ce qui restera du règne de l’image, quand les data-centers se seront effondrés et que les mémoires du Web seront devenues à moitié illisibles.

Informations pratiques :

« Le Supermarché des images »
Du 11 février au 7 juin 2020
Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, jardin des Tuileries, 75008 Paris.
Mardi (nocturne) : 11h-12h
Mercredi-dimanche : 11h-19h
Fermeture le lundi.



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