Digital Society Forum Digital Society Forum
Focus 11/02/2020

La ville numérique peut-elle échapper au cauchemar de la science-fiction ?

Comme dans le film Elysium, la ville numérique dépeinte par la science-fiction est souvent un enfer dystopique. (droits réservés)
La ville numérisée habite nos imaginaires, que ce soit dans les créations ambivalentes de la science-fiction ou les fantasmes plus concrets de la « smart city ». Si la plupart des œuvres de science-fiction dépeignent des villes surpeuplées, polluées, violentes et inhabitables, les projets de « smart cities » promettent pourtant le contraire. Recension croisée de deux ouvrages qui interrogent ces représentations contemporaines : Station Métropolis Direction Coruscant, sous-titré Ville science-fiction et sciences-sociales, du géographe Alain Musset, et Smart Cities de l’architecte Antoine Picon.

La smart city déployée dans la science-fiction


Alain Musset est géographe et directeur d’études à l’EHESS. Dans Station Métropolis Direction Coruscant, sous-titré Ville science-fiction et sciences-sociales (Le Bélial, 2019), il décrypte les tendances actuelles de l’urbanisme au regard de la littérature et du cinéma de science-fiction.
En 2050, 65% des habitants de la Terre devraient vivre en ville. Tokyo, Delhi ou Shanghai, les plus grandes mégalopoles actuelles, pourraient respectivement accueillir 37, 36 et 31 millions d’habitants. Elles seraient alors contraintes d’imaginer de nouvelles formes d’organisation urbaine pour répondre aux enjeux de la surpopulation. Au premier rang de ces innovations, la « ville connectée » est souvent présentée comme l’axe principal de développement et d’optimisation urbaine. De nombreuses œuvres d’anticipation ont imaginé à quoi cela pourrait ressembler. Alain Musset livre un large panorama de ces villes futuristes intégralement ou partiellement dépendantes de systèmes informatiques, depuis le simple traitement des airs et eaux usées (Matrix Reloaded, Lily et Lana Wachowki) jusqu’aux systèmes de prévisions électoraux capables de remplacer intégralement le vote des citoyens (A voté, Isaac Asimov).
Mais si les villes de la science-fiction déclinent leurs décors futuristes dans une large gamme, elles partagent souvent un pessimisme marqué.

Le cauchemar de la ville connectée


Riche ou pauvre, la ville de science-fiction est presque toujours un espace technologique. Et si la démesure de ses décors est parfois poussée à l’extrême pour favoriser le dépaysement (Fondation d’Isaac Asimov), elle met souvent en scène l’immobilisme politique, voire la régression sociale.
Comme le souligne Alain Musset, « la science-fiction n’est pas tendre pour les villes » : en effet la plupart des cités prises en exemple dans son livre se situent « entre totalitarisme et démocrature ». Elles répondent aux enjeux urbains par un contrôle exacerbé de leur population, sous forme de surveillance globale et de gestion informatisée.
Dès les années 1970, certaines œuvres comme Céphalopolis (Gonner Jones, 1968), La planète des normes (Jan de Fast, 1977) ou le célèbre Un bonheur insoutenable (Ira Levin, 1970), imaginaient que les rênes de la ville soient carrément laissées à des intelligences artificielles capables de gérer et in fine contrôler la ville entière. L’automatisation n’est presque jamais une bonne nouvelle dans la science-fiction et ces « villes connectées » devenues « villes intelligentes » capables de raisonner, comprendre et prendre des décisions comme des entités unifiées… sont souvent décrites comme des paroxysmes de déshumanisation.

Alain Musset rappelle pourtant que la technologie est moins à blâmer que ses concepteurs et leurs objectifs parfois opaques. Ainsi, dans The Truman Show (Peter Weir), la vie réglée et connectée du personnage de Jim Carrey est orchestrée pour les besoins d’une émission de télé-réalité. Dans La Zone du Dehors (Alain Damasio) c’est l’hyper-normalisation et l’auto-contrôle panoptique qui sont recherchés par la mise sous tutelle technologique du tissu urbain.

Symbolisée par la verticalité des structures qui font écho aux rapports de domination qui s’y déroulent, de nombreuses villes de science-fiction mettent en scène des espaces cloisonnés entre ghettos de riches (gated communities) et bidonvilles, entre appartements spacieux, lumineux, végétalisés et bouges sordides, criminogènes et surpeuplés (Samouraï virtuel de Neal Stephenson, Gunnm de Yukito Kishiro, Star Wars d’après l’univers de George Lucas…). Malgré l’apparente innovation technologique (capteurs, IA...), ces villes de science-fiction reproduisent surtout à l’identique les inégalités sociales et économiques. C’est le cas, par exempl, dans Elysium (Neill Blomkamp) où les habitants d’une Terre délabrée et polluée à l’extrême doivent montrer patte blanche aux robots policiers qui quadrillent la ville. Les castes supérieures gouvernent au travers de leurs IA tandis que la majorité de la population s’entasse dans des bidonvilles insalubres, surpeuplés et maintenus sous contrôle. Pour reprendre les mots du Guépard de Visconti cité par Musset : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Sur le terrain : la ville-cyborg


Il y a pourtant peut-être plus à espérer de la ville connectée, qui ne relève plus de la science-fiction depuis longtemps. Dans son essai Smart Cities (Editions B2, 2018), Antoine Picon, ingénieur, architecte et historien de l’architecture, passe en revue certaines des possibilités offertes par le numérique dans la ville. Sous-titré « théorie et critique d’un idéal auto-réalisateur », l'ouvrage se penche sur une réalité sociale et architecturale, parfois éloignée des rêves (et cauchemars) décrits par Musset.
Géolocalisation, omni-connexion et « intelligence » spatialisée entretenant une relation « conversationnelle » avec les habitants seraient les principales caractéristiques de cette nouvelle forme urbaine qui se situe entre l’humain et la machine. Devenus indissociables l’un de l’autre, les deux composeraient alors un organisme, une « ville-cyborg ». Celle-ci serait moins un système aux mains d’une intelligence artificielle omnisciente et omnipotente qu’une juxtaposition de systèmes plus ou moins silotés ou connectés entre eux, restant soumis à la validation d’une gouvernance humaine.
A la réalité physique de la ville se superposeraient également (comme c’est déjà partiellement le cas) quantité de réseaux sensibles capables de percevoir et d’agglomérer d’innombrables micro-occurrences et micro-événements (le temps qu’il fait à tel endroit, le nombre de passants ou de voitures sur tel axe…) en vue d’atteindre tel ou tel objectif.
Dans ce domaine, la gestion numérique des ressources fait figure de domaine d’application principal. « Inexorablement les villes se transforment en systèmes d’information, une information souvent en temps réel. […] Dans de nombreux cas, le but ultime consiste à mieux optimiser des ressources rares comme le stationnement. […] La recherche d’une meilleure efficacité environnementale constitue toutefois le principal objectif de la Smart City, qu’il s’agisse de diminuer sa consommation d’énergie ou le volume d’ordures qu’elle génère.»

Prendre au sérieux la science-fiction...


Cela ne signifie par pour autant, souligne Antoine Picon, que la science-fiction n’ait rien à nous dire de cet avenir. Au contraire, pour lui, il faut « prendre au sérieux la science-fiction », car « les technologies de l’information et de la communication entretiennent en effet un rapport très particulier avec les attentes et les anticipations qui se développent à leur propos. » La porosité entre fiction et recherche appliquée dans ce domaine est bien documentée. On sait que Steven Spielberg s’est inspiré des avancées en matière d’interfaces tactiles ou de scanners rétiniens lors de son travail sur Minority Report… un film célèbre pour avoir à son tour influencé les ingénieurs d’Apple lors de la conception des premiers iPhone. Bonnes ou mauvaises, les inventions futuristes de l’anticipation nourrissent un même « méta-récit », une certaine idée du futur, où puisent à leur tour les innovateurs. La ville intelligente est un de ces « méta-récits » irrigués par la science-fiction, tout comme le « cyberespace », l’intelligence artificielle « forte » (capable de penser, grandir et se reproduire seule), les mondes virtuels ou encore la robotique androïde.
Mais, explique Picon, il ne faut pas pour autant s’arrêter à ses images de villes dystopiques, inhabitables et inhumaines, organisées dans une stricte hiérarchie sociale. Charge aux lecteurs et lectrices de les comprendre comme des alertes et des outils permettant d’empêcher qu’elles ne deviennent des prophéties auto-réalisatrices. D’où l’importance de penser, dès la conception, aux modes de limitation et de contrôle des décisions des dispositifs numériques par les habitants eux-mêmes.

Sans la prendre au pied de la lettre


Comme le note Alain Musset, de nombreux exemples de science-fiction nous avertissent des risques potentiels que présenterait une ville dont les prises de décision seraient déléguées à une intelligence uniquement computationnelle. Partageant ce constat, Antoine Picon propose de considérer la « ville numérique » comme un espace hybride entre humain et machine, entre les bénéfices attendus par et pour les habitants, et la puissance de calcul des ordinateurs.
La ville numérique doit donc faire l’objet d’un débat démocratique, permettant de comprendre les intérêts en jeu et de faire émerger de véritables projets de société et d’avenir en commun.


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Daniel couturier
Daniel couturier 26/03/2020 18:13:48

Merci pour ces informations, c'est toujours sympa d'en savoir un peu plus sur ce sujet :)

Qwanturank Qwanturank
Qwanturank Qwanturank 16/02/2020 18:22:00

merci pour l'article !


S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF