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Partenaires 02/02/2020

Haro sur les écrans

Deux parutions récentes, l’une d’un grand neurologue allemand, l’autre d’un docteur en neurosciences français, nous renseignent sur les effets du numérique sur le développement sanitaire, cognitif et moteur de nos enfants. Et selon eux, il y aurait urgence à réagir face aux « ravages » causés par les écrans.
Cet article de Laurent Ottavi est à retrouver dans le numéro 38 du magazine Socialter , dont nous sommes partenaires.

Lorsque, respectivement dans Attention aux écrans (Klet, 2004) ou TV Lobotomie (Max Milo, 2011), Manfred Spitzer et Michel Desmurget pointaient les conséquences de la télévision sur nos capacités cognitives et notre santé, ils prêchaient dans un quasi-désert, tant les « experts » – souvent autoproclamés – se répandaient en optimisme sur les plateaux de télévision. On les accusait de passéisme, de pessimisme, de se battre contre le sens de l’histoire. Le neurologue et psychiatre allemand, directeur de la clinique psychiatrique d’Ulm, comme le docteur français en neurosciences, directeur de recherche à l’Inserm, sont maintenant davantage entendus quand ils mettent en garde contre les dangers du numérique, bien que leurs alertes n’aient pas vraiment de traduction dans les politiques publiques des pays occidentaux (la distribution de tablettes numériques dans les écoles publiques en est l’illustration la plus évidente). Entre-temps, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est saisie de ce qu’il faut bien appeler un enjeu de santé publique, en considérant comme une maladie la dépendance aux jeux vidéo (aussi appelée « trouble du jeu vidéo ») et en donnant des recommandations sur le temps que les enfants ne doivent pas dépasser devant les écrans. Certains gouvernements ont aussi décidé de légiférer pour protéger leur jeunesse des effets néfastes du numérique. C’est le cas en Corée du Sud, pays où tout individu de moins de 19 ans qui fait l’acquisition d’un smartphone est contraint d’installer un logiciel qui bloque l’accès à des contenus pornographiques et violents, mesure le temps d’utilisation et ferme l’accès aux serveurs de jeux passé minuit.

"Overdose" numérique


La dépendance au numérique, en dépit d’initiatives isolées comme celle-ci, n’a fait qu’augmenter en une décennie – notamment en raison de la commercialisation du smartphone qui met littéralement Internet à portée de toutes les mains – et s’est répandue dans le monde à une vitesse sans précédent. YouTube est ainsi devenu le médium de référence au détriment de la télévision. Les chiffres sont édifiants : dans les pays occidentaux, les enfants de 2 à 4 ans passent en moyenne trois heures par jour devant les écrans, les 8 à 12 ans quatre heures et quarante-cinq minutes, et les 13 à 18 ans six heures et quarante-cinq minutes. Aux États-Unis, le volume horaire est encore plus impressionnant : six heures par jour pour les 8-12 ans, et l’on culmine même à neuf heures chez les 13-18 ans !
Une véritable « overdose », selon Manfred Spitzer, dont la traduction française Les Ravages des écrans. Les pathologies à l’ère du numérique est enfin parue en octobre aux Éditions L’échappée. En Allemagne, où la parution remonte à 2015, l’ouvrage a provoqué de nombreuses prises de conscience. Michel Desmurget a lui intitulé son enquête, publiée fin août au Seuil, La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants , en référence à un livre de l’enseignant Jean-Paul Brighelli (La Fabrique du crétin. La mort programmée de l’école, éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2005) qui décrivait une école transformée en « lieu de vie » qui « décervelait » ses élèves plutôt qu’elle ne les élevait. Michel Desmurget évoque d’ailleurs dans son ouvrage une « entreprise de décérébration » inédite avec l’emprise du numérique sur nos vies, pour le plus grand profit de certaines multinationales qui collectent nos données.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les premières victimes de ce qu’il dénonce ne sont pas les enfants des classes les plus fortunées, à même d’offrir les technologies dernier cri à leur progéniture, mais ceux des classes défavorisées. L’anecdote est maintenant bien connue : Steve Jobs était loin de croire dans les vertus éducatives du tout-numérique et privait ses enfants des appareils dont il vantait au monde les mérites !

Des effets cognitifs, moteurs et sociaux


Études scientifiques internationales à l’appui, Manfred Spitzer et Michel Desmurget dressent un bilan noir des effets des écrans sur les individus, et plus encore sur les enfants. S’ils ne contestent pas les grands bénéfices qui peuvent être tirés du numérique dans de nombreux domaines, ils regrettent néanmoins que cet arbre cache la forêt des effets négatifs. Pour les deux spécialistes, les enfants seraient particulièrement vulnérables à ceux-ci du fait d’un cerveau encore non pleinement développé et du manque d’expériences préalables à l’utilisation des supports numériques, lesquelles permettraient dans un deuxième temps un usage discriminé et mesuré des technologies. Selon Manfred Spitzer, non seulement les effets sur la santé des appareils numériques sont plus graves que ceux de la consommation d’alcool et de tabac mais le « coût économique et social de tels dommages sera probablement plus immense que celui du réchauffement climatique en cours ». Loin des habituelles études sur les troubles de l’attention, les chiffres avancés ont de quoi surprendre : par exemple, le détrônement de l’alcool par le smartphone comme première cause d’accidents des jeunes sur les routes, ou encore l’explosion des maladies sexuellement transmissibles (MST) du fait des sites de rencontre sur Internet ou de la visualisation d’images à caractère sexuel. D’après une enquête portant sur 500 adolescentes de 14 à 18 ans , la probabilité d’avoir plusieurs partenaires et de contracter une MST est multipliée par deux chez les plus exposées aux vidéos de rap.
Dans leur livre respectif, les deux chercheurs montrent que les écrans atteignent les plus jeunes dans les quatre piliers constitutifs de leur identité : le cognitif, l’émotionnel, le social et le sanitaire. Et ces effets néfastes se renforcent les uns les autres. Ainsi, la baisse de quantité et de qualité du sommeil, générée en partie par la lumière bleue des écrans (comme les scientifiques ont pu l’établir à partir de l’enregistrement de l’activité électrique du cerveau des enfants pendant qu’ils dormaient), crée non seulement de la fatigue mais augmente aussi la probabilité d’être malade, les risques d’obésité et les troubles de l’attention déjà occasionnés par les écrans…
Concernant le cognitif, Manfred Spitzer et Michel Desmurget estiment que l’altération des capacités d’attention, d’acquisition du langage et de concentration des enfants reste l’une des conséquences majeures de l’exposition au numérique. Elle est d’autant plus profonde que le cerveau n’est pas adapté aux multitâches. Manfred Spitzer et Michel Desmurget insistent tous deux sur ce point. Faire ses devoirs en regardant une vidéo de youtubeur ou encore discuter avec ses parents ou ses amis tout en commentant une publication Facebook ne font que nuire à l’apprentissage, à la concentration et à la mémorisation. De telles habitudes entravent profondément le développement de l’enfant, de manière irrémédiable, puisque le cerveau perd sa grande plasticité à partir de la vingtaine.
Le plan physique n’est pas épargné non plus : outre la myopie, les deux spécialistes constatent une inquiétante baisse de la motricité du fait de la sédentarité engendrée par les écrans. Un déficit de mobilité qui entraîne son lot de conséquences en termes de prise de poids, de diabète, d’hypertension, mais aussi – à nouveau — en termes cognitifs puisque l’activité physique est structurante pour le cerveau et aide à la mémorisation. Le tout jeune enfant, surtout, doit faire
des expériences sensorielles pour appréhender son environnement – autrement dit, bouger, palper, sentir... En favorisant l’isolement, l’impulsivité, l’insatisfaction chronique et diverses angoisses, les écrans contribuent en outre à la désocialisation des enfants, à leur agressivité et les exposent à la dépression. Selon une étude , les 20 % d’individus qui ont consommé le plus de contenus violents à la télévision durant leur enfance ont par exemple deux fois plus de probabilités d’être violents avec leur partenaire et trois fois et demie plus de risques d’écoper d’une sanction judiciaire. Les échanges sur les réseaux sociaux, indirects contrairement aux relations « réelles », ne sauraient pallier de tels effets, auxquels il faut ajouter une piètre image de soi-même. Face à la multiplication des notifications et des suggestions, les individus éprouveraient en effet un sentiment d’impuissance et du stress à l’idée de « passer à côté de quelque chose » – le dorénavant fameux effet FOMO, fear of missing out.

Quelles alternatives au "tout-écran" ?


Que faire lorsque le tableau brossé est si noir ? Loin de s’en tenir au seul constat, Michel Desmurget entend proposer des règles aux parents qui souhaiteraient agir pour protéger leurs enfants des écrans. Il fait le pari de l’information et de la responsabilité des acteurs plutôt que des lois prohibitionnistes, même s’il ne nie pas leur potentiel symbolique – Manfred Spitzer, de son côté, reconnaît volontiers que certaines de ces lois ont fait la preuve de leur efficacité. Une règle centrale tient tout simplement à un retour au jeu, aux conversations entre parents et enfants, à la lecture, au bricolage – toutes les activités que la dépendance aux écrans réduit drastiquement, surtout lorsque les parents eux-mêmes sont devenus accros à leur tablette. Michel Desmurget fait aussi l’éloge de l’ennui, source de créativité, qui permet de se retrouver avec soi-même plutôt que de toujours se fuir par écrans interposés.
Mais le plus important tient au volume horaire passé devant les écrans. Le docteur en neurosciences établit des règles différenciées en fonction des âges des enfants. Avant 6 ans, il recommande l’interdiction totale des écrans. À partir de 6 ans, il estime qu’il ne faut pas excéder trente minutes à une heure par jour, sous réserve bien sûr de la qualité des contenus visionnés par les enfants. Entre trente minutes et une heure, il existe cela dit des effets négatifs, mais il n’y a pas, pour le moment, de preuve scientifique suffisamment solide pour affirmer avec certitude qu’ils seraient excessifs. Aux parents, donc, de choisir entre une lecture prudente des données disponibles ou non. Autre règle, qui vaut pour tous les enfants : les écrans ne doivent pas être regardés avant d’aller à l’école ou avant de dormir pour ne nuire ni à l’apprentissage en classe ni au sommeil. Quant à l’argument selon lequel les enfants qui n’ont pas de smartphone et ne sont pas inscrits sur Facebook seraient coupés des autres, c’est d’après Michel Desmurget « une escroquerie marketing pour culpabiliser les parents ».

“L’argument selon lequel les enfants qui n’ont pas de smartphone et ne sont pas sur Facebook seraient coupés des autres est « une escroquerie marketing pour culpabiliser les parents ».”


S’il fallait résumer le propos de Manfred Spitzer et de Michel Desmurget en une formule, elle pourrait ressembler à une proposition comme celle-ci : ce n’est pas le cerveau qui va s’adapter à l’omniprésence des écrans car il n’a pas fondamentalement changé depuis des siècles, mais c’est notre usage des technologies numériques qui doit être mesuré et discriminé dans les limites de ce que peut accepter notre cerveau. Alors, seulement, les apports du numérique l’emporteront sur ses effets négatifs. Comme l’écrit le neurologue et psychiatre allemand : « Seul celui qui a déjà appris à bien observer la nature pourra commencer à réaliser quelque chose avec les écrans. Et seul celui qui sait déjà quelque chose ne sera pas menacé de sombrer dans les profondeurs du vaste océan informationnel. » Sans l’application de telles recommandations, le cauchemar décrit par les deux chercheurs ne fera qu’empirer puisque – c’est écrire une évidence – les enfants d’aujourd’hui sont aussi les parents de demain. Par leur approche scientifique et la vaste quantité d’études mobilisées dans leur synthèse, les deux spécialistes rendent plus actuelle que jamais l’interrogation profonde posée par Jaime Semprun en 1997 dans L’Abîme se repeuple (Éditions de l’encyclopédie des nuisances) : « Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant: “Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?”, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : “À quels enfants allons-nous laisser le monde ?” »

Laurent Ottavi


Les commentaires

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Gustave Chnadonnet
Gustave Chnadonnet 11/03/2020 15:04:15

Article très instructif, merci. Bien trop peu de personnes ont conscience des risques liés aux téléphones portables, aux jeux vidéo et à internet.


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