Digital Society Forum Digital Society Forum
Entretien 30/01/2020

La ville numérique en chantier : fantasmes et réalités

La "smart city" des utopistes ou des dystopistes est loin d'être une réalité. Sur le terrain, elle est le produit de négociations, débats, jeux de pouvoir et tensions inconciliables. (via Flickr , CC BY-NC 2.0)
On parle beaucoup de "smart city", la ville rendue "intelligente" par les technologies numériques. Elle est pour ses partisans la clé d'un avenir urbain meilleur et l'annonce d'une dystopie reposant sur l'optimisation et le contrôle pour ses détracteurs. Mais sur le terrain, qu'en est-il ? A quoi ressemble, dans les villes, les entreprises, les téléphones, la réalité de cette "ville numérique" en construction ?

Un ouvrage collectif, Gouverner la ville numérique (PUF), rassemble des travaux de chercheurs sur cette question et souligner combien la "ville numérique" se heurte dans les faits à des nombreux obstacles. Entre négociations, ajustements, ratés, la ville numérique est dans les faits bien plus une construction entre public et privé qu'un rêve entrepreneurial ou un cauchemar orwellien.

Entretien avec Antoine Courmont , docteur en science politique et responsable scientifique de la chaire Villes et numérique de Sciences Po , qui a coordonné cet ouvrage et co-rédigé son introduction.

Quelle est la différence entre la smart city et la ville numérique ?

Aujourd’hui, le terme de « smart city » est devenu une notion un peu fourre-tout. Historiquement, la « smart city » a été introduite et portée par des acteurs de l’économie numérique comme IBM ou Cisco à la fin des années 2000. Elle renvoie alors à l’idée d’optimiser le fonctionnement urbain et de le rendre plus efficient, par l’intermédiaire de capteurs et d’analyses de données.
Mais ce paradigme ne résume pas les interactions entre ville et numérique. Celui-ci a, par exemple, entraîné une transformation profonde des pratiques individuelles, qui peuvent ensuite avoir un impact sur la gouvernance urbaine. Des plateformes comme Uber ou Airbnb, qui proposent des services directement aux individus sans contrats préalables avec les pouvoirs publics, ont ainsi fondamentalement transformé la ville et le quotidien de ses habitants.

Pour vous, les deux grands discours majeurs qui s’affrontent sur la question de la smart city, le versant utopique qui célèbre les progrès de la tech et le versant dystopique qui dénonce l’entrée dans une société de surveillance font tous deux fausse route, parce qu’ils donnent tous deux « une place trop déterministe à la technique ». Pourquoi ?

Beaucoup de discours autour de la smart city tournent autour des effets que la technologie va produire dans l’espace urbain. Certains estiment qu’elle rendra la ville plus efficace et apportera des solutions à de nombreux problèmes. D’autres pensent qu’elle entraîne une multiplication des capteurs, des traces et des informations sur les individus, et mène donc à une forme de surveillance généralisée.
En tant que chercheurs, nous voulions dépasser ces discours pour aller voir ce qui se passe concrètement sur le terrain, dans les villes, auprès des entreprises, pour observer ce qu’elles font et les difficultés qu’elles peuvent rencontrer au moment de la mise en œuvre.
Nous avons constaté que les réalisations sont souvent assez éloignées des discours, qui sont souvent des discours de communication — et surtout que les effets peuvent être très variés. Les villes n’ont pas fondamentalement changé avec l’émergence du numérique, et leurs modes de gouvernance non plus.
Car la technique n’agit jamais seule : elle est portée par des acteurs qui ont des intérêts et des finalités différentes, des organisations qui peuvent être en conflit, des systèmes qui vont permettre telle ou telle chose... Il faut donc analyser en même temps les aspects techniques et les dimensions sociales et politiques de la smart city. Par exemple, nous avons étudié une expérimentation dans laquelle des capteurs étaient installés place de la Nation , au moment du réaménagement de la place. L’idée était de mieux prendre en compte les usages. Mais les capteurs installés étaient très novateurs et mal maîtrisés par les équipes. S’y est ajouté un jeu de gouvernance entre différents acteurs publics, ainsi que le retard des travaux et en fin de compte, les données collectées ont été très peu utilisées.

La smart city, ou la numérisation de la ville, serait-elle donc plus un fantasme qu’une réalité ?

Non, il y a eu des transformations réelles, mais elles sont plus pragmatiques. On est bien loin de l’image du pilotage de la ville par un grand tableau de bord qui regroupe toutes les données. On observe plutôt la mise en place, dans différents secteurs de l’action publique, de capteurs qui permettent de rendre le réseau urbain un peu plus efficace. Par exemple, des capteurs posés dans le réseau d’eau, qui identifieront mieux les fuites et permettront une meilleure gestion.

Vous écrivez que 2008 a été un tournant dans l’histoire de la smart city. Pourquoi ?

En 2008, plusieurs changements se produisent, qui marquent l’entrée des villes dans l’ère du numérique. Il y a l’apparition des plateformes, ainsi que la mise à l’agenda public de la notion de smart city portée par IBM et Cisco. Mais c’est aussi l’époque de l’apparition du smartphone et de la connectivité continue, qui va profondément changer les pratiques urbaines. Beaucoup de services urbains reposent sur la géolocalisation et seraient impossible sans les smartphones. Or un service comme Google Maps a profondément transformé nos façons de nous déplacer en ville.

A ça s’ajoute la crise économique mondiale, qui conduit au ralentissement d’un certain nombre d’activités industrielles. Certains acteurs cherchent alors à trouver des relais de croissance dans le secteur de l’économie numérique, en accumulant des données qu’ils vont essayer de valoriser en fondant dessus des services qu’ils essaieront de vendre aux villes ou à leurs habitants. C’est le cas des plateformes, dont le modèle économique repose sur l’accumulation et le traitement de données. Mais aussi d’acteurs plus traditionnels, comme Veolia, Suez, Bouygues... qui cherchent à compenser la perte d’anciens marchés en investissant celui de l’économie de la donnée, en rachetant des start-up, en développant la R et D, pour proposer de nouveaux services aux collectivités.
La transformation numérique doit être analysée en lien avec les transformations du capitalisme urbain. La technologie ne se déploie pas toute seule : elle peut se développer en même temps que des marchés sont créés, par des acteurs privés en lien avec des acteurs publics.

Cette ville numérique est-elle synonyme d’une privatisation de la gouvernance des villes ?

Les autorités publiques n’ont jamais eu le monopole exclusif du gouvernement urbain. Il y a toujours eu des configurations d’acteurs publics et privés dans la gestion des villes. C’est pourquoi nous utilisons la notion de « gouvernance », qui appelle à prendre en compte les interactions entre acteurs publics, acteurs privés et société civile, dans la gestion des villes. Beaucoup de gens disent que le numérique amène une privatisation des services. A partir de ce que nous observons sur le terrain, nous faisons plutôt l’hypothèse d’une co-construction de ces marchés du numérique urbain.
Car la notion de « smart city » telle qu’elle était vendue par IBM ou Cisco à la fin des années 2000 ne s’est jamais réalisé. C’a été un échec complet : leurs solutions n’ont pas du tout rencontré le marché supposé et de nombreuses voix se sont élevées contre l’idée de remettre la gestion d’une ville à des acteurs privés.
Aujourd’hui, des plateformes comme Uber dans les transports ou Airbnb dans le logement posent effectivement de nombreux problèmes de régulation. Mais elles ne sont pas ingouvernables, au contraire, puisqu’on observe la mise en place de modes de régulation de plus en plus forts.
Les acteurs privés les demandent d’ailleurs fortement, car ils ont besoin d’un cadre règlementaire clair et stable pour pouvoir développer leur offre !

Quand on voit les luttes que se livrent des mairies et Airbnb, ou des mairies et Uber, on a plutôt l’impression que les plateformes veulent y échapper...

Bien sûr, elles souhaitent obtenir le cadre réglementaire le plus favorable à leurs intérêts possible — mais elles préfèrent qu’il existe des règles stables, plutôt que de courir le risque de voir leur activité interdite du jour au lendemain.
Ce qui me frappe depuis que je travaille sur cette question, c’est de voir à quel point il existe une incertitude généralisée. On entend souvent dire que les acteurs publics sont dépassés : il est vrai que le numérique entraîne des changements beaucoup plus rapides qu’auparavant, et de l’incertitude pour les pouvoirs publics. Mais c’est la même chose en face, chez les acteurs privés ! Eux aussi ont énormément de mal à se projeter, et à savoir si leurs offres et services vont fonctionner ou pas.

Le numérique apporte un changement profond aussi dans les modes de représentation de la ville : on passe d’une représentation traditionnelle de la ville comme réseau, système (photos, plan de transports, de voirie...) à une représentation de la ville comme un ensemble de traces individualisées (émises par les téléphones, par exemple). Quel impact cela a-t-il sur la gestion des villes ?

Le numérique a produit une meilleure connaissance des pratiques et des usages de la ville, là où on en avait plutôt une représentation statique. Grâce au smartphone, à toutes les traces qui permettent de suivre les individus, on peut créer de nouvelles représentations, à partir desquelles on va pouvoir aménager différemment la ville, réguler autrement les comportements.
Un bon exemple, c’est celui de Waze et de la régulation des transports. Traditionnellement vous aviez des données sur des flux de circulation, généralement des gros axes, et ça vous permettait permettant de réguler la circulation routière, en jouant par exemple sur les temps de feux rouges ou verts. Mais Waze collecte de l’information en temps réel auprès de ses utilisateurs. Le service obtient ainsi une représentation alternative de la circulation routière, sur toutes les voies et pas seulement les grands axes. Le service peut agir individuellement sur l’automobiliste : par exemple, en lui proposant une voie secondaire s’il y a un accident sur la voie principale. Mais cet itinéraire bis pourra passer devant une école ou dans un quartier résidentiel, ce que l’algorithme ne prendra pas en compte et qui peut poser problème.

Comment les pouvoirs publics peuvent-ils réguler Waze ?

C’est compliqué : Waze ne fait rien d’illégal. Par définition, les voiries sont libres de circulation.
Pour les gestionnaires de réseau, Waze représente un service supplémentaire. S’il y a un accident sur la voie principale, Waze va tout de suite en être informé et détourner les usagers : ça répartit le trafic et ça évite de renforcer le point noir. Mais en même temps, ces gestionnaires se rendent bien compte que leurs moyens de régulation traditionnels ne fonctionnent plus, maintenant que les gens suivent Waze et leur GPS.

Un autre thème qui revient dans votre livre, c’est la tension entre le formalisme numérique et l’informel de la ville. Cette tension peut-elle un jour être résolue ?

Non, elle est insoluble. Par définition, l’informatique, ce sont des lignes d’instructions très formelles, qui ne pourront jamais prendre en compte cette informalité, le caractère substantiel de ce qui fait la ville, le territoire, l’humain... Pour l’algorithme de Waze, toutes les voies sont les mêmes — qu’elles soient ou non dangereuses, qu’elles passent ou non devant une école ou dans un quartier résidentiel. Mais cela évolue: Waze commence à intégrer dans ses bases de données les écoles. Mais les spécificités des territoires sont telles qu’il faudrait en avoir une très bonne connaissance, très fine, pour que l’algorithme soit le plus efficient possible. Quand vous êtes une start-up, que vous visez un développement très rapide avec très peu d’implantation territoriale, c’est problématique. Parce que ça coûte cher d’employer des personnes qui vont bien connaître le territoire, ou de développer des algorithmes différents selon les lieux...

La ville numérique peut-elle ne pas reproduire des inégalités ?

Ca dépend des cas, des contextes, des moyens, des acteurs... On peut imaginer que ça rebatte les cartes, que la production de données permette aux citoyens de se mobiliser.
Au Brésil, par exemple, pendant très longtemps, il n’y a eu aucune cartographie officielle des favelas. Parce que c’est de l’habitat informel, que les autorités ne voulaient pas légitimer en les représentant officiellement. Mais quelques mois avant les JO ou la Coupe du Monde, une association a décidé de cartographier ces favelas, avec l’aide de Google. Ca leur donne une vraie existence, une vraie légitimité, et donc potentiellement une capacité à être représentés, y compris politiquement, grâce à cette production de données alternative.








Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF