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Entretien 08/01/2020

Dépolitiser pour mieux régner

Comment gouverner des individus qui placent leurs droits et libertés au-dessus de tout ? Dépolitisation, actions sur notre environnement quotidien, construction de modèles et injonctions à les épouser, détournement de la critique, prévention de la contestation… Pour perdurer, le pouvoir au sein des sociétés libérales a dû innover, s’adapter, muter en permanence. Diana Filippova, auteure et chef d’entreprise, revient dans Technopouvoir. Dépolitiser pour mieux régner (Les liens qui libèrent, 2019) sur les stratégies qui permettent au pouvoir et à ceux qui y ont accès – plus que jamais à l’heure du numérique – de « conduire les conduites ».
Cet entretien est paru dans le numéro 38 de notre partenaire Socialter, à retrouver ici .

Socialter : Qu’est-ce que vous appelez « technopouvoir » ?

Diana Filippova : C’est un concept qui englobe un certain nombre de stratégies qui sont utilisées pour gouverner dans les sociétés libérales. Il a trait à l’intime relation nouée entre les techniques et toutes sortes de pouvoirs dès le moment de l’institution de la société industrielle, avec son régime économique capitaliste et son régime politique démocratique. Or, dans ces sociétés, le recours à la coercition – au bâton – est de moins en moins accepté face à l’ampleur qu’ont progressivement pris les libertés individuelles. Il a donc fallu inventer de nouveaux outils pour gouverner sans violence directe. Le technopouvoir, c’est cet ensemble de techniques et de tactiques qui ont été inventées pour gouverner les gens sans les matraquer, même si le recours à des méthodes de coercition directe n’a pas disparu, bien au contraire.

Foucault s’intéresse à l’émergence du biopouvoir, qui est pour lui l’exercice du pouvoir sur la vie et les corps pour orienter les sociétés vers une plus grande productivité ou d’autres impératifs. Technopouvoir et biopouvoir se recoupent-ils ?
Ce concept de biopouvoir et plus largement la pensée de Foucault ont été une source majeure d’inspiration pour ma définition du technopouvoir. Cette approche permet d’avoir un regard non technique sur la question des techniques. Ce que Foucault étudie, c’est la conduite des conduites, c’est-à-dire les moyens de gouvernement indirect. Ainsi, ce que j’essaie d’étudier, c’est la manière dont les modèles technologiques ont été utilisés comme des intermédiaires pour organiser cette conduite des conduites. Je parle par exemple de l’impact de la technique sur la « vie nue », c’est-à-dire du premier mode du technopouvoir qui est d’agir sur les corps en réprimant les conduites et les résistances.

Ce qui a par exemple été le cas récemment avec les Gilets jaunes ?
Effectivement, on revient aujourd’hui à l’emprise directe du technopouvoir sur les corps puisque le néolibéralisme a détruit les cadres intermédiaires qui étaient autant de lieux pour des politiques plus douces. Mais entre-temps, avant ce retour, il y a eu toute une complexification des modes de gouvernement depuis le xixe siècle en vue de gouverner les hommes qui, de leur côté, se croient de plus en plus libres.

Vous faites le distinguo entre technopouvoir et capitalisme ?
Ils ne sont pas du tout synonymes. Le capitalisme, dans mon cadre de réflexion, est un outil du technopouvoir. Je ne dis pas que le capitalisme n’est que ça, mais je l’aborde par ce biais. Par exemple, les modèles ultra capitalismes proposés par les plateformes numériques à l’instar d’Uber ou d’Airbnb ne sont pas seulement de nouveaux vecteurs de monétisation d’une valeur inexploitée, mais également un outil qui permet d’organiser toute absence d’institutions intermédiaires entre les gens, tout en marchandisant des relations entre individus qui ne l’étaient pas auparavant. Cette marchandisation n’est pas seulement économique, elle permet également de conditionner notre environnement afin de mieux orienter nos conduites. Le capitalisme est d’autant plus utile comme outil du technopouvoir qu’il intègre les critiques qui sont énoncées à son encontre. Et le technopouvoir va un peu plus loin puisqu’il ne se contente pas d’intégrer pas les critiques, mais intègre aussi leurs sources – les espaces de contestation –, et les empêche ainsi d’émerger.

Peut-on rapprocher votre réflexion d’une tradition ellulienne, au sens où, selon Jacques Ellul, une superstructure technique aurait émergé et se serait « autonomisée », soumettant toute la société à sa logique ? Capitalisme, communisme…, le système politique est dès lors secondaire.
Je pense que cette approche est très utile pour comprendre à quel moment nous avons perdu le contrôle, au sens où cette « superstructure » fonctionne désormais de manière autonome et inévitable. Cependant, ce concept d’autonomisation et de totalisation oublie trop vite qu’il y a des individus derrière cette superstructure. Et ceux-ci ont intérêt à ce que cette machine fonctionne ainsi. Le maintien du système leur apporte plus de bénéfices que ne le ferait la maîtrise de ce système. Il y a une collusion qui se met en place entre les élites à la tête des différents pouvoirs : politique, économique, technologique, symbolique. Alors que ces élites ont normalement utilisé le technopouvoir pour garantir le fonctionnement de leur gouvernement, elles refusent de courir le risque d’une contestation – risque d’autant plus élevé que ledit système lèse de plus en plus de monde. Oui, il y a une certaine autonomisation, mais la technique n’est pas autonome des individus qui la développent.

Quels seraient vos exemples de techniques de pouvoir ?
Le technopouvoir a dû s’adapter aux transformations des sociétés. Les macropolitiques et les politiques sociales ont produit des nouveaux droits et de la sécurité pour rendre les technologies qui naissaient alors – et entraient dans la vie des gens – acceptables. L’exemple type est celui de la hausse des salaires et du droit à la syndicalisation qui vient servir l’acceptabilité du travail à la chaîne. Tout cela participe à un apaisement de l’application de ces nouveaux modes de travail. Bien que l’on considère notre époque être dans un moment d’accélération, je pense que l’on ne se rend pas bien compte de la violence qu’a constitué le passage de 1850 à 1914. Ce bond, en un laps de temps relativement court, a été très brutal. Une autre stratégie fondamentale du technopouvoir est d’enfouir un certain nombre de caractéristiques de la technique pour les rendre invisibles, les intégrant dans l’environnement. Pour cela, le technopouvoir a été tributaire de micropolitiques visant à produire un certain nombre de conditionnements idéologiques et physiques afin de les rendre « naturels ». Aujourd’hui, personne ne se réveille en se demandant si le « progrès » est souhaitable. Les techniques s’imposent à nous naturellement, presque avec douceur. Nous ne voyons pas derrière l’écran du smartphone ou les notifications le travail des enfants ou l’extraction des matières premières. Ensuite, jusqu’aux années 1960, le technopouvoir étoffe ces macropolitiques sociales et ces micropolitiques. Les années 1960 constituent un tournant puisqu’elles voient naître des oppositions sans précédent aux deux premiers moments du technopouvoir : le moment « anécologique », celui qui nie la primauté du corps et de l’environnement, et le moment totalisant, qui tend à soumettre le monde à la géopolitique des deux blocs. Ces deux premiers moments trouvent leur aboutissement dans la Seconde Guerre mondiale : ce n’était alors plus seulement une négation des corps, mais une logique d’effacement de populations entières qui primait sur tout. Or, les contestations des années 1960 échouent, intégrées qu’elles sont dans le tournant néolibéral des années 1980. La coopération entre ce tournant et les technologies de l’informatique et de l’information servent à instituer un nouveau tournant du technopouvoir : le moment polyphonique. Il manie des logiques calculatoires dont internet est le produit et le moyen de diffusion.

Aujourd’hui, comment s’exprime cette orientation quotidienne de nos actions ?
C’est ce que j’appelle le « moment polyphonique » du technopouvoir : celui-ci ne peut plus agir de manière unilatérale. Il faut conditionner l’environnement pour que les sources de contestation n’émergent pas. Il y a donc alors une sorte d’individualisation des outils de technopouvoir. Sur nos smartphones, par exemple, le design sert à orienter nos conduites afin d’accaparer notre attention, notre temps et notre argent : on peut « scroller » à l’infini, les publicités prolifèrent… Les technologies prétendent connaître nos désirs, notre intériorité et nos actes futurs : c’est faux, mais en nous persuadant qu’elles le peuvent, elles produisent une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Ainsi, elles aboutissent à une déstructuration de l’Homme en un ensemble de données, un « Homme sans qualités » (puisqu’il n’a pas d’autres qualités que la donnée brute) adaptable à n’importe quel dessein. Tout cela ne serait pas si grave si nous étions capables d’identifier les structures qui déterminent nos choix. Or, ces structures étant littéralement enfouies sous terre, derrière des écrans et des objets, nous sommes persuadés d’être libres de nos choix. Cette idéologie de l’absolue primauté des droits et des libertés nous empêche de voir tout ce qui nous conditionne.

Nous serions donc passés d’un environnement peuplé de « bons » et « mauvais » choix à un environnement uniquement peuplé de « bons » choix ?
Exactement. C’est notamment le cas pour les adolescents : une fois engagé dans une voie, il est quasiment impossible de faire une « erreur ». C’est ce que montre notamment la chercheuse spécialiste des médias sociaux, Danah Boyd, lorsqu’elle nous explique que les lieux de sociabilité des jeunes sont complètement remaniés et décentralisés. Puisque la sociabilité se fait sur et via des applications, à l’abri du monde réel, il est impossible de faire un pas de côté. Quelle bêtise peut-on commettre lorsqu’on est enfermé dans sa chambre ? Quelle subversion est-elle possible sur des réseaux qui censurent le mot « révolution » dans les messages privés ? En plus de cela, la privatisation du contrôle et de la justice par les plateformes avec la bénédiction des politiques est révélatrice de la collusion qui a pour objectif d’empêcher la naissance de critiques dangereuses. C’est le cas par exemple de la loi contre les contenus haineux sur internet, adoptée cet été par l’Assemblée nationale. Or, toute critique étant aujourd’hui potentiellement dangereuse, cela équivaut à ne pas laisser la critique se manifester.

Le tout premier objectif d’un pouvoir est de se préserver et donc de détruire tout ce qui peut atteindre à son existence. Et donc, selon vous, la principale dynamique du technopouvoir est de « dépolitiser ». Qu’entendez-vous précisément par là ?
Le politique est un objet peu maîtrisable qui s’exprime partout et dans toutes les occasions. Dans l’organisation des communautés avant la révolution industrielle, il y avait une grande part d’autogestion, parce que le domaine du pouvoir central était encore limité. Dans cette autogestion, le politique jouait un rôle fondamental. L’affirmation du libéralisme va de pair avec l’affirmation par l’État d’un droit bien plus englobant qu’auparavant. Il y a donc déjà une dépolitisation de l’organisation des communautés, qui s’accélère avec l’entrée dans l’ère industrielle. Pour compenser ce retrait progressif du pouvoir d’agir des communautés sur leur propre organisation, la démocratie libérale naît, grosse machine qui vient organiser le vote et le moment politique. Mais il y a une dialectique qui se met en place entre repolitisation et dépolitisation. Avec les politiques sociales de l’État-providence, le technopouvoir donne involontairement aux individus d’autres moyens de se politiser, par exemple, par la syndicalisation. Les masses ont alors essayé de s’emparer de ces machines politiques qui n’étaient absolument pas pensées pour elles. Le grand mouvement de dépolitisation qui se met en place dès les années 1960 s’est construit comme une réaction à cette repolitisation, dont Mai 68 par exemple est l’un des moments-clés. Alors que les mouvements contestataires se multipliaient et s’élevaient contre le poids des traditions et des États, il a fallu inventer d’autres façons de canaliser ces critiques. C’est là que s’est renforcée une tendance absolument centrale dans le technopouvoir : la réduction de nos possibilités à une logique économique et computationnelle. Auparavant, les nouvelles technologies étaient encore concentrées dans les mains des États et des entreprises, et donc très loin de leur démocratisation actuelle. Elles répondaient à une logique de consommation explicitement utilitaire, loin d’envahir les champs non économiques comme la création, la sociabilité, l’échange, l’expression de soi. À partir des années 1970-1980, le technopouvoir va au-delà de l’idéal de l’Homo œconomicus. Il s’agit désormais d’instituer un nouveau type d’homme, issu d’un croisement entre la logique économique et la logique technique. Cet « Homme sans qualités » obéit ainsi à une logique d’action qui est uniquement celle de l’instrument du calcul. C’est ainsi que l’on le dépolitise puisqu’il n’est plus que, au mieux, un entrepreneur de lui-même ou, au pire, une source de données. Ses qualités ne lui permettent pas d’exercer une action de détermination sur sa propre vie ou encore sur l’organisation de sa communauté. Cette logique est poussée encore plus loin avec internet et les nouvelles technologies puisque cette dépolitisation est inscrite dans le design et l’architecture de ces nouvelles infrastructures.

On nous demande de devenir des êtres rationnels et froids, de maximiser nos propres intérêts par le calcul, bref d’épouser le modèle de l’Homo œconomicus. Est-ce là qu’est la véritable clef du technopouvoir et de la dépolitisation ?
Effectivement. Mais là encore, il y a une dialectique entre les représentations et la vie. Personne ne prétend que nous allons être transformés du jour au lendemain en Homo œconomicus. Mais l’économie, en faisant comme si les modèles qu’elle crée étaient réalistes, les réalise véritablement. Si l’on rembobine 500 ans en arrière, personne ne prendrait au sérieux un modèle économique néo-classique. Aujourd’hui, on a conscience qu’il n’est pas à même de modéliser quoi que ce soit, mais ce n’est manifestement pas un problème qu’il soit toujours utilisé par les institutions bancaires et financières dans le monde entier. C’est là la victoire du technopouvoir et de son arme qu’est le néolibéralisme : réaliser un avatar de l’homme qui n’a absolument aucun lien avec la réalité. Un exemple : les générations nées après 2000 ont une tendance presque innée à accomplir un calcul coûts/bénéfices. Il va de soi qu’elles ne veulent pas faire des choix qui leur coûtent plus qu’ils ne leur rapportent. L’efficacité de ce modèle économique, qui nous renvoie plusieurs décennies en arrière, est donc que les gens agissent désormais selon cette même logique. Pour que l’on s’accepte, avec la mode des objets connectés, comme étant réductible à une vingtaine de données que l’on suit quotidiennement, il a fallu mener un vrai travail idéologique et anthropologique sur la matière vivante que nous sommes.
C’est pourquoi considérer, de façon très naïve, que les technologies arrivent sur un terrain vierge et que le seul facteur de leur acceptation est le « désir » des hommes – ce qui est la pensée la plus répandue chez tous les décideurs – est très dangereux.

Mais nous aurions, selon vous, déjà dépassé cette figure de l’Homo œconomicus pour nous diriger vers ce que vous nommez un « Homme sans qualités ».
C’est un peu tout le travail mené pour aboutir à l’Homo œconomicus auquel on viendrait ajouter le numérique. Le calcul coûts/bénéfices est tout de même sujet à une certaine interprétation de la personne : l’Homo œconomicus a encore un certain pouvoir d’agir. Mais au moment où ce calcul coûts/bénéfices est externalisé, qu’on le présente comme étant fait pour et à la place des individus (le politique qui dit ce qui est bon pour nous, l’objet connecté qui recommande une certaine alimentation…), alors on perd la dernière parcelle d’autodétermination qui restait. Or, cette dernière parcelle sauvait les sociétés néolibérales d’une totale mécanisation du vivant. À l’inverse de l’« entrepreneur-de-lui-même », l’Homme sans qualités ne désire rien, il agit parce qu’il doit agir. C’est une sorte de détermination en fonction d’un certain nombre de caractéristiques et données qui lui confèrent l’épaisseur d’un avatar. Je peux fermer les yeux et déconnecter mon esprit, mais ma main continuera de faire les meilleurs choix pour Diana Filippova (choisir le bon restaurant, le bon coiffeur…). Et la première résistance à cela passe par une acceptation du fait qu’une très grande partie de nous est déterminée par ce que l’on est (notre milieu social, notre environnement…) – une détermination largement amplifiée et rendue invisible par les technologies du numérique. La première étape d’une émancipation possible est de constater que l’on exerce assez peu de volonté individuelle sur une grande partie de soi-même.

Vous attaquez d’ailleurs le mythe d’un « internet originel », au service des individus et de leur émancipation, libertaire, qui aurait par la suite été récupéré par le système.
On peut avoir plusieurs lectures de l’évolution du numérique. La première, très superficielle et naïve, est que le numérique serait une création née en dehors de tout système et dénué d’idéologie. C’est évidemment faux. Le numérique, avant d’être le numérique, était une chose très physique qui servait à calculer des trajectoires de missiles, financé dès les années 1930 par des puissances va-t-en-guerre. Ensuite, à partir des années 1940-1950, c’est devenu un champ d’investissement très important en lien avec le nucléaire. Puis ces investissements ont donné naissance au réseau Arpanet, qui est l’ancêtre d’internet. Tout cela a donc été financé par les ministères de la Défense dans un contexte de guerre froide. En URSS, par exemple, personne ne pensait que les technologies de l’informatique étaient développées par des ingénieurs dans leur garage. Toute l’histoire de l’après-guerre a consisté à faire passer un dessein centralisé et belliqueux pour l’expression d’un créateur libre et démiurge. C’est ainsi que le mythe informatique s’est construit.
Ensuite, il y a une deuxième lecture, celle d’un Fred Turner par exemple, qui laisse une chance à l’informatique. L’auteur d’Aux sources de l’utopie numérique (C&F éditions, 2012) explique que le développement de l’informatique a été confisqué par ceux qui pensaient faire de la politique sans faire de la politique, dépolitisant ainsi des technologies qui étaient profondément politiques. Ces mêmes anarcho-libertariens se sont retrouvés à soutenir en masse les hérauts de la révolution néolibérale dans les années 1980, par exemple Reagan…
Je crois que nous pouvons aujourd’hui reconnaître, rétrospectivement, qu’internet n’avait aucune chance d’être cette technologie révolutionnaire pour laquelle il continue encore à passer aux yeux de certains. Étant donné l’architecture technique, économique et géopolitique dans laquelle est né internet – à savoir ce mariage entre l’idéologie des blocs, un investissement massif de la part des ministères de la Défense et une sorte d’idéologie libertarienne dépolitisée –, il ne pouvait absolument rien en sortir qui soit subversif. Le côté subversif d’internet est un mythe qui a servi son développement. Si l’on regarde l’histoire de la critique d’internet, il y avait déjà, à l’époque, beaucoup de textes qui dénonçaient le développement de ces technologies. Mais il y a eu, parallèlement au développement d’internet, un travail de sape de toutes ces critiques. Aujourd’hui, pour décrédibiliser une critique de la technologie, il suffit de lui accoler l’étiquette « technophobe ». C’est pour éviter cette étiquette que je me suis soigneusement abstenue de parler dans mon livre de la technologie d’un point de vue technique. Aller sur ce terrain, aujourd’hui, c’est risquer une disqualification immédiate de sa critique. Désormais, pour exister, toute critique doit devenir subversive, c’est-à-dire s’exprimer sur un champ au sein duquel lequel la contre-critique n’est pas encore automatisée. Autrement dit, l’art, la littérature et la philosophie.

Le technopouvoir met en place des stratégies et techniques pour éteindre les critiques qui dénoncent sa violence. Y est-il parvenu ? Y a-t-il encore de la place pour la révolte dans notre société ?
Je pense qu’il y a encore de la place pour la révolte, mais le travail de sape de toute critique efficace, c’est-à-dire qui a une chance de donner lieu à une modification de l’organisation du monde, ne semble plus laisser place qu’à des explosions vives et imprévisibles de violence. Aujourd’hui, toutes les révoltes s’incarnent dans les rues par une opposition physique entre des foules et des forces de l’ordre. Cette contestation a existé aux débuts de l’institution du système technique et industriel. Si internet peut actuellement être utilisé comme un outil de structuration, aucune critique efficace ne semble pouvoir y naître, sinon celle de l’extrême droite qui l’a largement investi. À titre personnel, je crois à la résistance par le biais d’une réinvention des modèles qui sont les nôtres. Et donc par la réinstitution d’une critique systématique et pédagogique, qui soit à la portée de tous et pas seulement des élites. Elle doit permettre à n’importe qui de comprendre comment fonctionne un système pour qu’il puisse ensuite s’y opposer. Je suis heureuse de voir que des gens comme Frédéric Lordon ou Thomas Piketty, chacun dans leur genre, remplissent des salles entières ou encore qu’une chaîne YouTube comme ThinkerView, avec ses interviews interminables, marche si bien. Et puis, il y a également un basculement de la façon de réfléchir qui est à effectuer du côté des dissidences : ce n’est pas du côté de l’idéologie, mais bien des tactiques que cette réinvention de modèles doit s’exprimer. Il y a une recomposition idéologique qui se fait au nom de la tactique et c’est ce qui va permettre de faire la différence : il faut se dire que nos différences sont moins importantes que nos points communs. Et la rue est encore un espace plus ou moins libre de contrôle – c’est d’ailleurs pour cela que la « ville intelligente », la smart city, est le nerf de la guerre puisqu’elle vise à prendre la maîtrise sur la rue.

Au niveau individuel, vous résumez la résistance à cette formule de Foucault : « l’art de ne pas se laisser trop gouverner ».
C’est une éthique nécessaire. Elle commence par l’art de ne pas se laisser trop acheter, une capacité à se critiquer soi-même. C’est le fait de savoir où l’on se situe dans cette détermination des individus, tout en reconnaissant que l’on est forcé d’y vivre. C’est également savoir sur quels sujets la compromission est possible et sur lesquels elle ne doit absolument pas l’être.

Propos recueillis par Philippe Vion-Dury -
Photos : Rebekka Deubner


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