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Dans la presse 29/12/2019

2010-2020 : ce qui a changé en dix ans d’Internet

En dix ans, le pouvoir des entreprises reines de la Silicon Valley s'est encore renforcé... mais commence à rencontrer de sérieuses critiques et résistances. (Droits Réservés)
Pour finir l’année 2019, une magistrale frise interactive publiée par le New York Times revient sur la dernière décennie dans le monde de la tech. Elle compile des interventions d’importants acteurs et actrices de l’Internet, pour retracer les principaux moments d’une décennie lors de laquelle Internet a définitivement changé de visage. Petite sélection de quelques idées qui s’en dégagent.

Potentiel démocratique : de l’optimisme aux fake news


La décennie s’ouvre sur un grand moment d’optimisme concernant le potentiel émancipateur et démocratique d’Internet : les printemps arabes. En Égypte, Tunisie, Lybie... les peuples se soulèvent, renversent des dictateurs et descendent dans la rue dans de grandes manifestations coordonnées et alimentées par les réseaux sociaux. Un ancien directeur marketing de Google au Moyen-Orient se souvient de son enthousiasme de l’époque et en particulier d’une vidéo d’excuses d’Hosni Moubarak : « Je regardais cette vidéo en boucle : parce que c’était la première fois que je voyais un dirigeant arabe avoir peur de son peuple. »
Dix ans plus tard, les chercheurs et journalistes ont relativisé l’effet des réseaux sociaux sur ces mobilisations et surtout la réaction s’est imposée. Seule la Tunisie a conservé un régime démocratique. L’Égypte est redevenue un régime autoritaire, et la Lybie et la Syrie sont déchirés par la guerre.
L’enthousiasme concernant le potentiel démocratique des réseaux s’est depuis largement tempéré. Il a été remplacé par une critique soucieuse de leurs effets polarisateurs et de la manipulation qu’ils permettent. En 2016, Facebook est utilisé par les services secrets russes pour diffuser des campagnes de désinformation qui contribuent à l’élection de Donald Trump. Un peu partout dans le monde, les réseaux sociaux sont devenus un terrain pour la manipulation politique et la diffusion de contre-information et de propagande.

Surveillance : de la tape sur la main à la prise de conscience


La décennie est aussi celle de la prise de conscience de la surveillance généralisée. En 2011, rappelle le New York Times, Google et Facebook sont pris dans des scandales impliquant le traitement des données privées : « les entreprises tech violent la vie privée des utilisateurs mais s’en sortent avec des sanctions légères ». Facebook, par exemple, encourage des applications tierces à accéder au site pour enrichir le service. Les utilisateurs sont informés que les applis en question n’ont accès qu’aux données strictement nécessaires pour leur bon fonctionnement — mais c’est faux. « Facebook savait parfaitement ce qui se passait. Des documents le prouvent » explique le directeur de l’époque du Bureau de protection des consommateurs à la Federal Trade Commission (FTC), office chargé de réguler le commerce. Google et Facebook concluent alors un accord avec la FTC. L’ancien directeur déclare aujourd’hui regretter de ne pas avoir pris des mesures plus drastiques : « Nous n’avons peut-être pas eu assez d’imagination. A l’époque, l’idée d’auditer ces entreprises sur la question de la protection des données personnelles était dans l’air, mais personne ne savait comment faire. Il n’y avait pas de modèle ».
Six ans plus tard, le climat a changé. En 2018, le scandale Cambridge Analytica révèle qu’une entreprise de data science liée à la campagne de Donald Trump a collecté des données personnelles via les profils Facebook de plus de 50 millions de personnes. Pour un des scientifiques de Cambridge Analytica, le scandale qui s’ensuit marque un tournant dans la perception publique : « Les géants de la tech existaient depuis déjà dix ou vingt ans, mais c’était la première fois que les gens s’en préoccupaient vraiment. C’est ça l’impact incroyable de cette affaire, et sa force. Pourtant, on ne pouvait rien tirer des données collectées par Cambridge Analytica. Mais parce que c’était lié à Trump, ça a vraiment marqué l’esprit des gens. » La même année, Mark Zuckerberg est auditionné devant des membres du Sénat américain. Son audition ouvre une nouvelle ère : désormais la tech va être appelée à s’expliquer devant le gouvernement. Le temps de l’impunité est définitivement terminé.

Interventions juridiques...


La contestation se mène aussi dans les tribunaux. En 2014, l’Union Européenne crée le « droit à l’oubli » et impose à Google de supprimer certains résultats de recherche jugés faux ou diffamants. Pour Joaquin Munoz, l’avocat qui l’a plaidé la première fois : « la décision judiciaire que nous avons obtenue a été une des premières à imposer des limites à une des grandes entreprises de la tech, qui semblaient alors intouchables». L’Union Européenne est en pointe dans la lutte contre la captation des données personnelles, car elle met en place en 2018
un Règlement Général pour la Protection des Données (RGPD). Pour Vera Jourova, commissaire européenne à la justice, aux consommateurs et à l’égalité des genres et femme politique tchèque : « J’ai vécu la moitié de ma vie dans un régime totalitaire, et j’avais l’impression que dans le monde numérique, les droits des individus et leur droit à contrôler leur vie privée, étaient extrêmement limités. (...) Avec le RGPD, je savais que nous faisions quelque chose d’extrêmement important, et de révolutionnaire. Tout individu a droit au respect, et à la possibilité d’être maître de sa vie privée. »
Le RGPD sert aujourd’hui de modèle de protection des données individuelles, et « nous travaillons activement à exporter ce modèle » : des discussions sont en cours au Japon, en Corée du Nord, en Argentine, ajoute la commissaire.
Aux États-Unis, les régulateurs décident de s’en prendre à Big Tech. Comme l’explique Tim Wu, professeur de droit à l’université Columbia et partisan de l’application de lois antitrust contre les entreprises de Big Tech : « Nous sommes en train de voir la fin d’un long hiver pour les lois antitrust. Cela fait des années que nous discutons et débattons sans fin pour savoir si Big tech a trop de pouvoir : mais nous avons atteint cette année un point de non-retour. On a assisté aux premières actions officielles des agences fédérales et des Etats. Et aux débuts d’un débat national (qui est ce que les lois antitrust peuvent faire de mieux) pour savoir si Big Tech est devenu trop puissant ». Se référant aux lois antitrust passées à la fin du 19e siècle pour briser les monopoles industriels alors dominant, le juriste estime : « La politique d’acquisition par Facebook de ses principaux concurrents m’a toujours paru particulièrement susceptible d’être contestée au nom des lois antitrust. Standard Oil (un des monopoles cassés par les lois antitrust à la fin du 19e siècle, ndlr) a été démantelée à cause de ses campagnes d’acquisition de ses concurrents. Si on voulait faire revivre ces lois, je pense que le plus simple serait de commencer par Facebook. »

Et résistances citoyennes


La décennie a aussi vu la montée continue des résistances citoyennes, individuelles ou collectives, au pouvoir des grandes entreprises de la tech et au complexe de surveillance publique et privée.
En 2013, Edward Snowden, qui travaille pour la National Security Agency américaine, révèle au public ce qu’il sait du système de surveillance mondial créé par son pays. « Comme il n’y avait aucun contrôle public, et que personne n’était au courant de ce qui se passait, les institutions (publiques comme privées), ont vite compris que même les crimes les plus graves n’auraient pas de lourdes conséquences». Ses révélations, faites en collaboration avec des journalistes et publiées dans le monde entier, font l’effet d’un choc. « Mon espoir n’était pas de changer le gouvernement ou l’industrie, mais d’aider le public à comprendre ce qui se passait. C’était une question de démocratie. De montrer que le public avait été exclu du gouvernement, parce qu’on estimait inutile de l’informer. »
Les années 2010-2020 sont aussi celles de la montée de résistances locales aux impacts de la tech. En 2013, des habitants et militants de San Francisco bloquent les bus de Google, car, explique une militante d’alors au New York Times : « Les loyers augmentaient constamment, et les expulsions aussi. Dans toutes les fêtes, les soirées, les gens parlaient de ça : les gens de leur connaissance qui perdaient leur logements... Dans nos rues, le signe le plus visible de ça, c’étaient les bus Google qui utilisaient nos arrêts de bus publics. » Cette campagne est largement reprise dans la presse internationale et elle donne pour une des premières fois un visage à la contestation de l’impact de l’économie de la tech là où elle s’installe.
En 2016, après une campagne de mobilisation citoyenne très efficace, l’Inde interdit le programme Free Basics de Facebook, qui proposait d’offrir un accès à Internet gratuit dans le pays, via une plateforme qu’il contrôlerait. Une journaliste et militante indienne rappelle : « C’était la première fois qu’on voyait, quelque part dans le monde, un mouvement de résistance aussi massif à un produit de Facebook. C’était aussi la première défaite de Facebook en matière de politique publique, face à des citoyens. »
Aujourd’hui, ces mouvements continuent sous la forme des résistances civiles à l’implantation d’Amazon, des mouvements des sous-traitants de la Silicon Valley pour être mieux payés, ou encore des résistances citoyennes à la reconnaissance faciale.


Des faits divers souvent violents ont aussi mis en lumière l’absence de diversité dans la tech, et son caractère masculin et blanc.
En 2014, le Gamergate montre la face sombre d’Internet. En 2014, une créatrice de jeux vidéo, Brianna Wu, publie sur un site spécialisé un article sur la culture sexiste du monde du jeu vidéo. En réponse, elle subit une campagne de cyber harcèlement d’une violence extrême, menée par des internautes anonymes qui affirment défendre « la culture historique du jeu vidéo ». C’est le Gamergate, une campagne d’attaques ciblées extrêmement violente. Wu reçoit des menaces de viol et de mort, est harcelée sur tous les fronts, son entreprise est attaquée et elle doit quitter sa maison... « A l’époque, se souvient Wu, j’ai dit à (la Maison Blanche d’Obama) et au FBI : "Si vous ne réagissez pas, ce scénario va se répéter et ça va finir par devenir normal." » Mais les mesures n’ont pas été prises et des campagnes de harcèlement, menaces de mort et de viol sont devenues monnaie courante : les femmes et particulièrement les féministes et militantes sont les plus touchées. « Le fait est qu’aujourd’hui, si vous allez en ligne et que vous menacez quelqu’un de violer ou de tuer, il ne va absolument rien se passer. Tant qu’il n’y a pas de conséquences, la situation n’a aucune chance de s’améliorer. »
En 2015, Ellen Pao attaque son entreprise, une des plus célèbres fonds d’investissement de capital-risqueurs de la Silicon Valley, pour discrimination sur la base du genre. Sa plainte est rejetée. « Son cas, qui préfigure le mouvement #MeToo, attire l’attention sur le manque de diversité dans la tech», explique le New York Times. « Ce sont de petites choses : prises séparément, elles se sont pas terribles, mais quand elles s’accumulent, elles peuvent blesser à mort — être toujours celle à qui on demande d’être la petite main, être toujours interrompue, voir ses idées reprises sans jamais être citée. Maintenant je sais que beaucoup de gens vivent ça : les femmes en tant que classe, et les personnes de couleur en tant que classe. »
Pao perd son procès. Pour elle, la situation ne s’est pas beaucoup améliorée : «Cinq ans après le procès, je ne vois pas énormément de changements dans le monde des capital-risqueurs... Les investissements dans des entreprises dirigées par des femmes ont augmenté de 2,8 % à peine. Et dans les firmes de capital-risqueurs, moins de 5% des partenaires sont Noirs ou Latinos. »
Chercheurs, journalistes et militants commencent aussi à souligner les biais sexistes et racistes des algorithmes : en 2015, un utilisateur Afro-Américain voit deux de ses amis noirs étiquetés par le service de reconnaissance d’image automatique de Google comme des « gorilles ». Les questions des biais et de la diversité dans la tech restent aujourd’hui au cœur des réflexions sur la création d’un monde de la tech plus inclusif et plus juste.

La frise explore encore bien d’autres aspects : la consolidation du pouvoir des GAFA, l’essor de la Chine, l’accès massif des populations du Sud à Internet, les innovations qui ont marqué la décennie, d’Instagram aux voitures automatiques, les progrès de l’IA et les limites techniques rencontrées par l’innovation... Nous ne pouvons que vous inviter à la consulter : c’est un document précieux pour comprendre ce qui s’est joué ces dix dernières années.




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